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samedi 25 juin 2016
jeudi 23 juin 2016
A quelles conditions les hommes s’émancipent-ils de ce qui les contraint et se mettent-ils à écrire une nouvelle page de leur histoire ?
Intervention de Christian Maurel à l’ Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence.

Le temps est jalonné de moments pendant lesquels les Hommes prennent en main leur destinée et se mettent à construire un nouveau devenir.

A quoi tiennent ces moments souvent imprévisibles ? A des idées et savoirs nouveaux largement partagés ? A une imagination individuelle et collective particulièrement créatrice ? A une aspiration à la liberté devenue subitement incontrôlable ? Ou encore à des déterminations et des logiques profondes de l’Histoire restées cachées jusqu’alors ?

Le temps est jalonné de moments pendant lesquels les Hommes prennent en main leur destinée et se mettent à construire un nouveau devenir.

Il nous semble nécessaire de répondre à deux questions préalables.

- Qu’entendre par émancipation ?

Le premier sens qui vient souvent à l’esprit, parce qu’il renvoie à des comportements spectaculaires, est celui de l’émancipation collective des peuples en marche qui mettent à bas des tyrans ou prennent le pas sur des groupes sociaux ou castes qui les oppressent : Spartacus et la révolte des esclaves, les révolutions sous différentes formes (Révolution Française, Révolution de 1848, Commune de Paris, Révolution d’Octobre, Révolution des Œillets au Portugal, les révolutions arabes plus récemment….), les grandes grèves comme en 1936 ou en 1968…

Dans ces cas, l’émancipation, à la différence du maître « émancipant » son esclave qui par ce geste même lui reste redevable de sa liberté, l’émancipation ne s’obtient pas par un don généreux venant d’une tierce personne. Elle se conquiert dans le mouvement, l’organisation et le combat collectifs. « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » lit-on au tout début des statuts de l’Association Internationale des Travailleurs de 1864.

Mais l’émancipation concerne également les individus eux-mêmes et prend alors des formes moins spectaculaires. Comment la définir ? C’est sortir aussi modestement que cela soit (une première prise de parole en public pour celui qui n’avait jamais osé…) de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux, le genre, l’âge, la maladie, le handicap, les accidents de la vie, quelques fois notre culture d’origine. A titre d’éclairage, on peut citer les Universités Populaires d’ATD Quart Monde impliquant des sans voix, des sans logis, des sans travail… et toutes les associations d’action sociale et d’éducation populaire ouvertes à tous, prioritairement aux jeunes et aux plus défavorisés.

Les « grandes » émancipations conduisant à des bifurcations de l’Histoire peuvent-elles se concevoir sans des « petites » émancipations individuelles ? Un peu comme chez Leibniz pour qui les « petites perceptions », ces innombrables gouttelettes et vaguelettes d’eau qui s’entrechoquent et que je ne discerne pas mais qui font le souffle de la mer qui me submerge, les petites émancipations individuelles sont appelées à nourrir les grandes émancipations. « Sois toi-même le changement que tu veux voir advenir » disait Gandhi indiquant par là qu’il est impossible de concevoir et de mettre en œuvre un processus de changement libérateur si les individus n’y sont pas préparés et impliqués.

- Quand nous parlons de « nouvelle page de l’Histoire » de qu’elle « histoire » s’agit-il ?

La petite histoire de chacun ou la grande histoire des peuples ? Comme pour l’émancipation, peut-on et doit-on séparer la petite histoire et la grande histoire ?

Quand se produit une émancipation collective, il semble bien que les deux « histoires » (individuelle et collective) ne soient pas séparables même s’il est nécessaire de les distinguer pour pouvoir penser leur articulation dans une dynamique collective. Au moment de la Révolution Française, l’émancipation sociale et politique du Tiers-État engageant le peuple dans une nouvelle histoire est, en même temps, émancipation des individus qui passent d’une situation de sujets assujettis à un statut de sujets citoyens.

Mais il existe des procédures d’émancipation individuelle (juridique, économique…) qui ne sont pas liées et ne conduisent pas à des émancipations collectives. L’histoire de l’individu s’en trouve transformée sans que l’histoire collective connaisse de réels changements. C’est le cas du jeune devenu économiquement automne qui s’émancipe de la tutelle de ses parents alors que d’autres n’ont pas les moyens de le faire. Dans ce cas, il y a une inégalité face à l’émancipation et dans la construction de sa propre histoire qui peut justifier qu’aucune émancipation collective ne s’impose puisque ce qui est possible pour certains devrait l’être pour tous… ou qu’au contraire, une émancipation et une autre histoire s’avèrent nécessaires pour qu’un « droit à faire histoire » soit égal pour tous.

Émancipation individuelle et émancipation collective : quels ressorts ?

Les réponses sont de plusieurs registres : économiques, sociaux, politiques, idéologiques, psychosociologiques, cognitifs, imaginaires, intimes même, à l’image d’un des personnages de mon roman Horizons incertains qui, chrétien bien rangé et soumis à la règle, devient dès les premiers jours de mai 1968 un des plus ardents défenseurs de la cause. La première réponse à cette question n’est-elle-pas celle des déterminations profondes de l’Histoire restées cachées jusqu’alors ? Pour parler comme Fernand Braudel, l’évènement émancipateur ne viendrait-il-pas éclairer à rebours des « masses profondes d’histoire ». L’histoire spectaculaire ne brode-t-elle-pas ses évènements sur le canevas de l’histoire profonde ? De ces déterminations profondes de l’Histoire, Marx et Engels nous en donnent un éclairage concret :

« Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d’échange sur la base desquels s’est édifiée la bourgeoisie furent créés à l’intérieur de la société féodale. A un certain degré de développement de ces moyens de production et d’échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l’organisation féodale de l’agriculture et de la manufacture – en un mot, le régime féodal de propriété – cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils se transformèrent en autant de chaines. Il fallait briser ces chaines. On les brisa. A la place s’éleva la libre concurrence avec une construction sociale et politique appropriée, la suprématie économique et sociale de la classe bourgeoise » [1]

Autrement dit, l’émancipation politique est portée par la nécessité de briser des chaines juridico-économiques. Cette émancipation se joue dans la propriété des moyens de production avant de se traduire dans le droit politique. La « révolution sociale » précède, annonce et rend nécessaire la « révolution politique ». Un esprit particulièrement éclairé pourrait-il donc, à la lecture des transformations socioéconomiques, prévoir, avec une relative précision, l’émancipation individuelle et politique ouvrant sur l’écriture d’une nouvelle page de l’Histoire ?

C’est bien plus compliqué. « C’est la veille de la révolution qu’on la sent le moins venir » disait, parait-il Rosa Luxembourg. Qui, au début de 1789, pouvait prévoir la Révolution Française ? Qui en Avril 1968, au moment où « la France s’ennuie » [2], pouvait prévoir qu’un mois plus tard notre pays connaitrait les plus grandes grèves et mobilisations de son histoire ? Qui pouvait prévoir que dans une ville assiégée allait se mettre en place la Commune de Paris ? Qui pouvait penser qu’une immolation déclencherait la révolution tunisienne et, en cascade, les autres « révolutions arabes » ? Qui pourrait avancer à ce jour que l’état de crise (économique, sociale, politique, écologique…) que nous connaissons doit déclencher à court et moyen terme un mouvement massif d’émancipation ?

L’histoire n’est pas une science exacte ni prédictive. Elle peut cependant éclairer le déroulement des faits et les choix des Hommes, et ainsi leur permettre de mieux comprendre l’histoire qu’ils font. Cette histoire ne tient-elle-pas à des prises de consciences largement partagées qui jettent une lumière nouvelle sur une réalité devenue inacceptable ?

D’où viennent ces prises de consciences ?

Les intellectuels y occupent une place certaine, comme ce fut le cas au Siècle des Lumières, chez les penseurs du socialisme et de l’anarchisme, au moment de l’affaire Dreyfus et plus récemment avec les intellectuels critiques (Foucault, Bourdieu…). Par exemple, personne ne peut nier l’importance de Sieyès dans le déroulement de la Révolution Française et de sa contribution Qu’est-ce-que le Tiers-État ?

D’une manière quotidienne et moins spectaculaire,

on doit ces prises de conscience de plus en plus partagées à ce que nous appelons l’éducation populaire « organique » qui fait corps avec le mouvement social lui-même comme l’élaboration des Cahiers de doléances en 1788-89, le mouvement ouvrier naissant au 19ème siècle porteur de nouveaux projets de société, les clubs de réflexion et d’éducation politique de la fin du Second Empire et de la Commune de Paris, sans oublier le rôle d’une éducation populaire « propédeutique », c’est-à-dire préparatoire à l’engagement tout particulièrement des jeunes, comme ce fut le cas, notamment avec les MJC, dans les années 1960-70 en France, ce qui nous permet de mieux comprendre le projet de démantèlement conduit à l’égard de leur fédération par les pouvoirs en place.

Il y a bien d’autres explications des bifurcations de l’Histoire qu’elles soient réformistes ou révolutionnaires.

La construction lente et patiente d’un nouvel imaginaire social porteur de valeurs, de significations et de symboles nouveaux, rend, à un moment donné et dans certaines circonstances, un changement plus ou moins radical nécessaire, sous la forme de nouvelles règles et institutions comme ce fut le cas, au moment de la Révolution Française, avec l’abolition des privilèges, la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, la Constitution puis la République… A cela, il faudrait ajouter l’influence de ce qu’il convient d’appeler les « avant-gardes » sous la forme de clubs de réflexion ou de partis éclairant, conduisant et organisant le mouvement social dont le parti bolchévik représente, sans aucun doute, la forme la plus aboutie mais aussi la plus autoritaire, jusqu’à museler les aspirations émancipatrices des individus…

Car, en définitive, rien ne semble possible sans une aspiration largement partagée à la liberté qui dans certaines circonstances devient subitement incontrôlable. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers » écrit Rousseau au tout début de son Contrat social. Quelques années plus tard et tout au long du 19ème siècle, c’est cette liberté, à l’image du tableau de Delacroix, qui guidera le peuple.

Pour nous résumer et aller un peu plus loin….

Ce ne sont donc pas les déterminismes sociaux qui conduisent mécaniquement à l’émancipation et à l’écriture par les Hommes d’une nouvelle page de leur histoire. Il y faut la convergence d’un certain nombre de conditions : matérielles, idéelles, imaginaires, organisationnelles.

Or, comme l’explique Sartre dans [3], les déterminismes sociaux ne font sens que par un « arrachement à soi-même » conduisant à un arrachement à sa situation :

« Il faut ici inverser l’opinion générale et convenir de ce que ce n’est pas la dureté d’une situation ou les souffrances qu’elle impose qui sont motifs pour qu’on conçoive un autre état de chose où il en irait mieux pour tout le monde ; au contraire, c’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables ».

Pour Sartre, la culture et la réflexion sont nécessaires à la conception d’un état social où les souffrances n’existeraient pas. A ce moment là, on peut réellement parler « d’arrachement à soi-même et au monde » qui permet par exemple à l’ouvrier de « poser sa souffrance comme souffrance insupportable [et d’] en faire le mobile de son action révolutionnaire ».

Les conditions de l’émancipation et des « bifurcations de l’Histoire » sont donc plus culturelles que matérielles.

Un événement déclencheur

Cependant, même si ces conditions sont réalisées, ne faut-il-pas un « événement déclencheur » qui, en lui-même et dans d’autres circonstances, serait anodin, sans importance et insignifiant, comme une décision jugée injuste ou un acte inacceptable à l’image de l’invasion de la Sorbonne par les forces de police en mai 1968 ou la prise des canons de Montmartre par l’armée versaillaise, ce 18 mars 1871…. A cela, ne faudrait-il-pas ajouter la conscience plus ou moins claire chez les « opprimés » d’un pouvoir contraignant divisé, affaibli et qui aurait fait son temps ? Autrement dit, que le rapport de force apparaisse favorable à ce que s’engage un processus émancipateur ouvrant sur la construction d’un nouveau devenir.

« C’est à ces dislocations, à ces failles de la classe ennemie que s’annoncent les grandes commotions sociales » écrit Jean Jaurès [4]

Une dernière question : les conditions pour que les Hommes s’émancipent de ce qui les contraint et se mettent à écrire une nouvelle page de leur histoire sont-elles actuellement réalisées ? Nous aurons sûrement l’occasion d’y répondre au courant de l’année 2016-2017.

Intervention Université Populaire du Pays d’Aix / Christian Maurel / 13-6-2016

[1] Le manifeste du parti communiste, 10/18, p. 26.

[2] Pierre Viansson-Ponté

[3] L’être et le néant (p. 510-511)

[4] dans son Histoire socialiste de la Révolution Française (p. 228).

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