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Encyclopédie du Changement de Cap.
AFFAIRE MILA ET DECLARATION D’ABOU DABI.
Guy Roustang.
dimanche 16 février 2020
publié par Christian Maurel

Affaire Mila et déclaration d’Abou Dabi.

Mila est cette lycéenne de l’Isère qui répondait à des propos homophobes dans une vidéo diffusée sur Instagram. Elle critiquait la religion musulmane et, après avoir déclaré que la religion « c’est de la merde », concluait : Dieu « on lui met un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ». Visée par d’innombrables menaces de mort et de viol, elle a dû quitter son lycée. Cette affaire est grave et en dit long sur l’état de notre société. Elle mérite qu’on s’y arrête pour tenter de clarifier les choses.

Clarification qui s’impose d’autant plus que Nicole Belloubet, notre ministre de la justice, a dû faire amende honorable après avoir déclaré au cours d’une interview : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». Elle a reconnu que s’exprimer ainsi était inexact car « juridiquement l’insulte à la religion n’existe heureusement pas dans notre République. Seules sont réprimées les injures faites à autrui en raison de son appartenance à une religion déterminée, comme celles adressées à une personne en raison de ses origines, de ses orientations sexuelles, de son sexe… » [1] . Ce que l’avocat de Charlie Hebdo exprime à sa façon : « La jurisprudence est très ferme et elle est pérenne : la critique, voire l’injure, contre la religion n’est pas répréhensible. Ce qui est condamnable c’est d’injurier les personnes en raison de leur religion. C’est aussi simple que cela. Mais si par peur, lâcheté ou calcul politique, on considère que toute critique de la religion met en cause les fidèles, alors on franchit un cap et on rétablit le délit de blasphème ». [2] L’avocat de Charlie Hebdo en veut à ceux qui craignent d’être traités d’islamophobes compte tenu de la « susceptibilité particulière chez certains musulmans. Mais pas tous évidemment ! Je reçois des messages de soutien à Mila de nombreux musulmans qui n’en peuvent plus de l’image que donnent d’eux les débiles anonymes qui passent leur vie à dénoncer tout le monde tout en se présentant comme des victimes. Être dans le déni et ne pas vouloir voir cela, c’est dangereux et dévalorisant à l’égard des centaines de milliers de musulmans qui défendent les valeurs républicaines ».

Alors que Mila déclare : “Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre.” Toujours est-il que la situation est dramatique : c’est Mila qui doit se cacher alors que ceux qui la menacent le font en toute impunité.

Notre ministre de la justice en faisant amende honorable écrit : « A l’occasion de cette polémique, je me suis replongée dans un petit texte de Jaurès, paru en 1904 dans lHumanité, puis dans le Populaire en 1930, et heureusement republié récemment, muni d’une belle préface. Il s’intitule : « Le martyr d’un libre-penseur, Etienne Dolet ». Cet humaniste fut brûlé en 1546 pour crime d’impiété. Jaurès rend hommage à ce « blasphémateur »…en fustigeant « l’ineptie des inquisiteurs » et « la niaiserie des bourreaux ». Les buchers sont aujourd’hui virtuels, ils n’en sont pas moins intolérables et menaçants, car nous savons aujourd’hui, cinq ans après l’attentat de Charlie Hebdo, que les mots tuent aussi. La bêtise, l’ignorance nous guettent à chaque pas et ne nous lâchent pas, avec une force démultipliée sur les réseaux sociaux. Une adolescente en a fait la terrible expérience et nous devons tous contribuer à la protéger et lui permettre de retrouver le fil d’une vie normale, celle d’une jeune adulte qui s’ouvre au monde »

Les élèves français adhèrent largement à la laïcité, selon une enquête dont rend compte Le Point le 29 janvier 2020. Enquête réalisée entre mars et mai 2018 auprès de 16 000 élèves de troisième et terminale d’établissements publics et privés sous contrat, par le Conseil national dévaluation du système scolaire. Il reste que 28% des élèves en lycée professionnelle et 14% en lycées généraux estiment que les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que celles de la République. Il faudrait bien comprendre ce que signifient ces chiffres, mais ils donnent à penser que la laïcité à la française a encore beaucoup à faire pour être unanimement partagée.

Déclaration d’Abou Dabi en 2019.[3] La fraternité humaine. Pour la paix mondiale et la coexistence commune.

Nous recommandons vivement à Mila et à ses accusateurs (empêtrés les uns et les autres dans les échanges lamentablement violents des réseaux sociaux) la lecture de cette déclaration d’Abou Dabi. Elle est le fruit d’une véritable amitié entre le pape François et le grand Imam Ahmad Al Tayeb. Cette déclaration semble relativement peu connue. L’appel à une large diffusion était pourtant le suivant : « Al-Azhar et l’Eglise catholique demandent que ce document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout les droits des opprimés et des derniers ».

Voici quelques extraits de cette courte déclaration qui mérite d’être lue intégralement.

« Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

…Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes …

…De même nous déclarons – fermement- que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire- de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques économiques mondaines et aveugles ».

…Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

…Le concept de citoyenneté se fonde sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice…

Guy Roustang.

[1] Nicole Belloubet. "Le crime de lèse-Dieu n’existe pas." Le Monde 9/10 février 2020.

[2] Charlie Hebdo, 5 février 2020.

[3] Voir la citation n°= 8 de l’article de l’eccap "féminisme. Quelques citations"


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