Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesPolitiques publiques
Dans Le Monde du 26-5-2018, à propos des équipements culturels.
Arrêtons de construire !
par Michel Guerrin.
dimanche 27 mai 2018
publié par Christian Maurel

Cette contribution de Michel Guerrin a toute sa pertinence - comme toutes celles qu’il nous propose en général. Tout à Paris, presque rien en province. Le projet de Malraux d’une Maison de la Culture par département est bien loin, enterré pourrait-on-dire. Et cela n’aurait pas mieux "cultivé" ceux qui ne le sont pas. Imaginons un agriculteur de Riom-es-Montagne ou de Saint Urcize venant voir un spectacle de danse à la Maison de la Culture d’Aurillac, chef-lieu du Cantal. Impensable surtout en hiver ! Prenez une carte de France et vous comprendrez.

En revanche, il y a d’autres manières de faire de l’action culturelle et de soutenir la création. Par exemple les Maisons de Jeunes et de la Culture. Elles sont environ 1500 affiliées à un réseau national et/ou régional, sans compter celles qui ne le sont pas. Évidemment toutes n’ont pas les équipement requis ni les moyens nécessaires à une action culturelle de grande dimension. Mais elles savent marier intelligemment ateliers de formation, résidences d’artistes, création et diffusion culturelle, et ainsi aller bien au delà d’une offre pour spectateurs assis et en dévotion pour l’art. Leurs pratiques ont une mission d’éducation populaire "politique" si nécessaire par les temps qui courent. Certaines se réclament "Scènes culturelles de Proximité", un label décerné par la Fédération Française des MJC avec la présence d’un représentant du Ministère de la Culture. Elles sont une des réponses possibles aux impasses dans lesquelles se trouve aujourd’hui l’action culturelle. Il ne leur manque qu’un peu de reconnaissance et de quelques moyens supplémentaires. Or on laisse ces structures dans une méconnaissance de la part de l’État, soumises à une réduction des moyens...et quelques fois à des décisions arbitraires de certains maires qui y voient, comme en 1968 et dans les années qui ont suivi, des lieux d’opposition politique qu’il serait urgent de fermer. Or la culture, la vraie, c’est celle de l’esprit critique et de l’émancipation.

Quel gâchis pour les politiques publiques et les contribuables que nous sommes ! Réfléchissons. Monsieur le président de la République, le meilleur moyen de laisser un bon souvenir de votre passage sous les ors de la République, ce n’est pas ou plus de construire des "cathédrales de la Culture" (Malraux) que vous et nous n’avons pas les moyens de faire sortir de terre, d’entretenir et de faire vivre, mais de laisser une "empreinte démocratique" (expression de J.P. Chrétien-Goni, enseignant au CNAM) permettant aux femmes et aux hommes de se construire un nouvel avenir et non uniquement de venir, pour les mieux dotés et les mieux cultivés, consommer des "œuvres de l’art et de l’esprit" (Malraux, une fois de plus) aussi belles et indispensables soient-elles.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Arrêtons de construire !

C’est une manie de la culture en France. Construire des lieux, empiler les théâtres, musées, centres d’art, salles de concerts. Sous Jack Lang, dans les années 1980-1990, cette politique des " grands travaux " était nécessaire tant le retard était lourd. Le ministre de la culture a pu le faire car son budget était alors en forte hausse.

Le problème est qu’une fois ces lieux construits, il faut les faire tourner. Quand le budget ne suit pas, ce qui est le cas depuis une bonne dizaine d’années, l’équation devient insoluble. Un ministre voit ainsi près de 90 % de ses moyens engloutis avant même de lever le petit doigt. Il est même contraint de demander à tous les vaisseaux culturels de dégager toujours plus de ressources propres et de mécénat, quitte à fragiliser sa mission de service public.

Aussi les experts disent qu’il faut arrêter de construire et mieux faire vivre ce qui existe. Et pourtant, la ministre Françoise Nyssen lance trois projets alors même qu’Emmanuel Macron, confirmant une " promesse " de campagne, n’a pas donné un euro de plus à la culture. Premier projet, un Centre national de la musique, serpent de mer évoqué depuis trente ans, abandonné par la ministre Aurélie Filippetti en 2012, devrait voir le jour en 2019. L’objectif est louable : soutenir, notamment financièrement, une musique française saignée par le piratage. Aucun chiffre n’est donné mais l’aide de l’État ne devrait pas être sous les 50 millions.

Bonnes et mauvaises raisons

Autre projet, l’annonce par François Hollande en octobre 2016, peu avant son départ de l’Élysée, d’une Cité du théâtre qui verrait le jour aux ateliers Berthier, situés dans le 17e arrondissement de Paris. Trois entités devraient occuper 20 000 mètres carrés d’entrepôts : le Conservatoire national d’art dramatique, qui forme des comédiens d’élite, mais qui est trop à l’étroit dans ses locaux, par ailleurs vétustes, du 9e arrondissement ; la Comédie-Française, qui gagnera une salle modulable ; le Théâtre de l’Odéon, qui dispose déjà à Berthier d’une salle de 500 places, à laquelle s’ajouteront deux salles de répétition.

Berthier est pour l’instant occupé par des ateliers de décors de l’Opéra de Paris. Ce dernier, devant quitter la place, aura en compensation une salle modulable de 800 places qui sera construite sur son site de Bastille. L’addition ? 90 millions pour La Cité du théâtre, 60 millions pour l’Opéra.

Il y a de bonnes raisons de créer ces lieux. Et autant de les trouver déraisonnables. Pour la Cité du théâtre, la Cour des comptes a dit ses réticences. Quant au Centre national de la musique, sa justification est fragile. Car ses locataires n’ont rien en commun, entre une musique classique fortement subventionnée, et une musique pop, rock, jazz portée par des entreprises privées. Ajoutons que des petits producteurs et maisons de disques craignent que l’argent distribué profite surtout aux gros poissons de l’industrie musicale.

Et puis ces projets ne cadrent pas avec les priorités de Françoise Nyssen. La ministre répète partout que les subsides de l’État profitent bien trop à Paris et pas assez aux régions. Sa réponse est d’envoyer des tableaux ou spectacles parisiens sur les routes de France. Le problème est que les structures culturelles en région y voient surtout de la condescendance de l’État et attendent de lui une tout autre réponse : qu’il arrête de couper dans leurs budgets. Alors si en plus la ministre crée trois structures toutes à Paris, cela fera désordre.

La ministre martèle aussi que sa priorité est de toucher les exclus de la culture. En principe, quand on a une priorité, on y met tous les moyens. Ainsi, il faudra trouver 400 millions d’euros par an pour financer le Pass culture, mis en place à l’automne (500 euros en bons d’achat pour chaque jeune le jour de ses 18 ans). Il faudra trouver des centaines d’autres millions pour vivifier la création dans les banlieues, l’art à l’école, les bibliothèques, des projets de proximité…

Il est vrai que tout ministre de la culture pense qu’il n’a pas réussi s’il ne construit pas. Mais là, on se demande qui va trinquer pour dégager des centaines de millions. L’Opéra de Paris serait dans la ligne de mire : les 60 millions promis pour construire sa salle modulable, on lui demanderait de les emprunter. Le motif est assez clair : l’opéra est riche et s’adresse surtout à un public de riches. Mais ce scénario risque de mettre la vénérable maison en fusion, d’autant que les personnels y sont plus chauds qu’à la SNCF.

Évidemment, la solution, disent les amoureux de la culture, est d’augmenter le budget du ministère, ces derniers s’asseyant sur une dette publique qui avoisine les 2 200 milliards d’euros. Prenons les choses autrement. En trente ans, le nombre de projets culturels lancés, remaniés, interrompus, ralentis, abandonnés, avec leur lot d’études mises au placard et de coûts qui explosent, donne ce résultat : nous avons jeté par la fenêtre des centaines de millions d’euros.

Un exemple parmi des dizaines. La maison de la culture de Bourges, magnifique bâtiment de brique rouge avec bas-reliefs des années 1930, est inaugurée en 1963 par André Malraux. Elle ferme en 2009 pour rénovation. Des -experts s’étripent, l’intérieur est éventré, le sol creusé. On trouve des thermes gallo-romains. L’Etat impose des fouilles, la facture passe de 12 millions à 33 millions d’euros. Le maire dit stop. Depuis, le bâtiment est un squelette, sans pour autant que les fouilles soient faites.

Françoise Nyssen a posé, en avril, la première pierre d’une autre maison de la culture à Bourges, proche de l’autre, pour 40 millions environ et une ouverture en 2020. Lors de la cérémonie, elle a loué l’opération. Mais avec un bâtiment en déshérence, une ardoise qui a enflé, de l’argent parti en fumée et des Berruyers privés de maison de la culture pendant plus de dix ans, on peut aussi appeler cela un fiasco.

par Michel Guerrin.

© Le Monde


Répondre à cet article