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Proposition de communication et intervention.
Colloque "Education populaire et travail social : des radicalisations aux rêves communs"
Christian Maurel.
mardi 12 juin 2018
publié par Christian Maurel

Angoulême, 7-8 juin 2018.

Colloque « Éducation populaire et travail social : des radicalisations aux rêves communs ». Proposition de contribution.

Avec les attentats terroristes de ces dernières années et la tentative de mise en place d’un État islamique fondamentaliste, les processus de radicalisation religieuse sont devenus une question de société dépassant largement le cadre des États. Les réponses ne peuvent pas être que répressives, qu’elles soient policières ou militaires. Elles sont d’abord sociales, éducatives et politiques, et relèvent des relations de proximité, des formes d’organisation que les femmes et les hommes se sont données, notamment associatives, et des acteurs institutionnels qui leur sont proches : enseignants, travailleurs sociaux, culturels, d’éducation populaire, municipalités sans oublier les différentes communautés cultuelles et les services de sécurité...

Nous proposons que soient mis en place, dans une démarche essentiellement préventive et non punitive, des dispositifs que nous nommons « Réseaux d’Acteurs de Proximité » adaptés aux situations locales, modulables, évolutifs et perfectibles qui pourraient notamment prendre appui sur des équipements sociaux et socioculturels largement ouverts aux habitants : centres sociaux, maisons des jeunes et de la culture, maisons de quartiers, espaces jeunes....

Ces REP auraient pour finalité une éducation populaire politique associée à un travail social de prévention, à des pratiques culturelles d’expression et de création, à une appropriation et à une co-construction critique et débattue des savoirs et des postures, à un accompagnement des engagements individuels et collectifs. Les jeunes seraient les publics prioritaires de cette démarche, ce qui suppose qu’ils y soient largement associés et impliqués d’une manière à la fois autonome et intergénérationnelle.

Ces Réseaux d’ Acteurs de Proximité auraient plusieurs missions convergentes que l’intelligence partagée des acteurs devrait réfléchir, mettre en cohérence opérationnelle, accompagner dans une traduction en actes et évaluer. Ces missions sont les suivantes : la conscientisation, l’émancipation, l’augmentation individuelle, collective et démocratique d’agir, la création de communs éphémères ou institués sur le temps long, la construction d’imaginaires sociaux et de « rèves » partagés, la transformation des visions, des postures et des rapports sociopolitiques à la lumière et avec la force des autres missions. L’enjeu central est en effet de permettre aux personnes de s’inscrire, là où elles sont, dans une transformation de ce qui ne peut rester plus longtemps en l’état et ainsi d’écrire une nouvelle page de leur histoire commune. Sans cela, la lutte contre les radicalisations destructrices restera lettre morte.

Cette contribution a pour but d’ouvrir une réflexion touchant aux modes d’organisation et d’action à même de répondre à une question de société particulièrement brûlante et décisive pour l’avenir d’une humanité prise entre, d’une part, ce que Castoriadis appelait un « imaginaire de l’expansion illimitée » des marchés et de la concurrence, et , d’autre part, la recrudescence et le développement en nombre et en puissance d’imaginaires sociaux ségrégationnistes, sectaires, nationalistes et fondamentalistes qui ne connaissent que l’endoctrinement, l’embrigadement et la violence destructrice des personnes et d’une communauté humaine de destin apaisée.

Mots clés : éducation populaire, réseaux d’acteurs, émancipation, communauté de destin, imaginaire social.

Bibliographie.

Alinsky (Saul) : Rules for Radicals traduit en français sous le titre suivant : Manuel de l’animateur social. Une action directe non violente, éditions du Seuil, 1976, puis réédité en Belgique sous un titre plus conforme à son esprit et à son titre en anglais  : Être radical : manuel pragmatique pour radicaux réalistes, éditions Aden, 2011.

Castoriadis (Cornélius) : La montée de l’insignifiance / Les carrefours du labyrinthe IV, éditions du Seuil, 1996.

Costa-Lascoux (Jacqueline) : « Jeunes sous emprise. L’endoctrinement par le net », publication internet, Respublica et site Éducation populaire et transformation sociale / OCR, rubrique « Outils et modes d’action d’éducation populaire », 14-2-2018.

Maurel (Christian) : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, éditions Edilivre, 2017.

Roche (Pierre) : « Approche clinique et éducation populaire », Cahiers du changement social n°7, éditions l’Harmattan, 2002.

La mise en place de Réseaux d’Acteurs de Proximité (RAP) : un dispositif d’éducation populaire de prévention des risques de radicalisation (?). (Intervention du 8-6-2018)

Entrée en matière : pousser quelques portes déjà largement entrouvertes.

1) Avec la tentative de mise en place d’un Etat islamique fondamentaliste, les processus de radicalisation religieuse sont devenus une question de société dépassant largement le cadre des États pour prendre à la fois des dimensions locales et mondiales.

2) Les réponses, tant sur le principe qu’à la lumière de l’expérience, ne peuvent pas être que répressives, quelles soient policières ou militaires.

3) Les réponses doivent être recherchées en amont – c’est ce que nous appelons une prévention réellement préventive et pas seulement curative – bien avant que des signes de radicalisation n’apparaissent.

4) Ces réponses sont fondamentalement et à la fois éducatives, culturelles, sociales et politiques.

5) Ces réponses relèvent des relations de proximité, là où les gens travaillent, vivent, étudient, se forment, ont des loisirs : familles, formes d’organisation et de socialisation que les habitants se sont données, notamment associatives, collectifs de jeunes, conseils de citoyens, acteurs institutionnels : enseignants, conseillers d’éducation, travailleurs sociaux, culturels et d’éducation populaire, éducateurs sportifs, collectivités locales, services déconcentrés et décentralisés de l’État sans oublier les communautés religieuses...

A) Comment faire travailler ensemble et dans l’urgence des acteurs, organisations, regroupement d’habitants, services publics instances délibérantes dont la mission n’était pas jusqu’ici de prévenir les phénomènes de radicalisations religieuses fondamentalistes ?

1) Ecarter en toute connaissance de cause la mauvaise réponse : chacun travaille dans son coin, avec ses méthodes, outils et moyens, comme il veut, comme il peut ou comme on le lui a imposé en ignorant ce que font les autres, jusqu’à se décourager et à ne plus rien faire du tout. Ainsi les appels d’offre et les mises en concurrence sont-ils à proscrire, ce qui devrait faire réfléchir les élus sur la conduite de l’action publique dans ce domaine comme dans d’autres.

2) Choisir ce qui apparaît comme la meilleure solution – ce qui ne veut pas dire que l’on réussira à coup sûr compte-tenu de la complexité et de la diversité des parcours de radicalisation : se réunir, réfléchir, mettre sur la table ses savoirs, méthodes et moyens, si nécessaire en créer et en trouver de nouveaux, puis travailler ensemble ou, au moins de concert.

3) Mettre en place des Réseaux d’Acteurs de Proximité (RAP) travaillant à la prévention des radicalisations, à l’image de ce qui se met en place dans d’autres domaines. A titre d’éclairage, je peux citer trois expériences en tant qu’observateur, sociologue et praxéologue (analyste des pratiques et des logiques d’acteurs), à la demande de la FFMJC dans le cadre du volet « expérimentations » soutenu par le FNVA : le réseau Eco-Circ (Économie Circulaire) mis en place à Angoulême, les Arts au Coin de Ma Rue à Avignon, le Carrefour des Cultures à Saint Auban-Château Arnoux.

4) Prendre son bâton de pèlerin (c’est le cas de le dire) pour aller à la rencontre des membres possibles de ces RAP. Il me semble que cette mission de lancement et de première structuration relève des équipements de proximité à gestion associative (MJC, Centres sociaux, et souvent MJC/Centres sociaux) plutôt que de la municipalité ou des établissements scolaires dont la pratique coopérative d’éducation populaire politique n’est pas la priorité.

B) Quelles finalités, missions et modes d’action des RAP de prévention des radicalisations ?

1) Les finalités :

- une éducation populaire politique associant les différentes forces à prendre au sens de « travail de la culture dans la transformation sociale et politique » (hypothèse de l’Offre Publique de Réflexion soutenue par le ministère de la Jeunesse et des Sports de 1998-2000). J’y reviendrai lorsque je parlerai des missions et des modes d’action.

- l’implication des jeunes, proies faciles des réseaux, des canaux d’endoctrinement (notamment via internet) et des processus de radicalisation, ce qui indique qu’ils soient largement associés à la prévention des radicalisations, d’une manière à la fois autonome – ce qui ne veut pas dire sans accompagnement – et intergénérationnelle.

- la mise en place et le développement de pratiques culturelles, artistiques, sportives et sociales de création, d’appropriation et de co-construction critique et débattue des idéologies et des faux savoirs qui ont l’apparence du vrai.

2) Les missions des RAP et leurs modes d’actions. Quelques indications.

De mon point de vue, ces missions sont déjà celles de nombreux acteurs : travailleurs sociaux, enseignants, militants, bénévoles et professionnels du monde associatif, tout particulièrement ceux qui se préoccupent de transmission et de co-construction des savoirs, d’insertion sociale et professionnelle et d’éducation populaire, permanente et politique, au sens non partisan du terme – ce qui pourrait être une nouvelle forme d’endoctrinement- mais au sens général et généreux de « faire société » ensemble et d’une manière apaisée (ce qui n’exclue pas le conflit à condition qu’il soit verbalisé) et ainsi de se construire ce que Renan appelait une « communauté de destin ».

Ces missions dont je vais dire quelques mots sont inséparables entre elles ainsi que des pratiques, des procédures de mise en œuvre et des outils existants, à inventer et à expérimenter. :

a) la conscientisation et le développement de l’esprit critique  : savoir « lire la réalité sociale » dans ses deux dimensions, locale et globale, comprendre la place que l’on y occupe, que l’on pourrait ou devrait y occuper, identifier les canaux et processus d’endoctrinement idéologiques pervers, quels qu’en soient les formes, contenus et messages (théories du complot, croyances rationnellement infondées, interprétations mortifères des textes religieux, contenus médiatiques martelés et sans discussions possibles....).

Comment faire ?

- par la transmission et et la co-contruction des savoirs par des pédagogies actives associées à des pratiques plus magistrales d’introduction et de synthèse collective. C’est ce que l’on pourrait attendre de l’École ;

- par la repolitisation des questions de société au sens de mise en débat démocratique argumenté des points de vue, des croyances et des propositions ;

- par la mise en place d’une laïcité de confrontation bien plus efficace qu’une laïcité de neutralité et de composition laissant entendre que finalement toutes les croyances sont bonnes et demandent le respect de tous, y compris celles qui ouvrent des portes vers l’inacceptable et, pour certaines, le terrorisme ;

- par l’appropriation et la mise en place de méthodes plus coopératives voire plus ludiques comme le débat mouvant, l’arpentage (appropriation collective de textes écrits, scientifiques ou non), la mise en place de conférences gesticulées sur des questions de société mêlant savoirs théoriques et histoires de vie (certains travailleurs sociaux s’y impliquent), la construction collective « d’arbres de propositions » répondant à des problèmes concrets à penser et à régler, le décryptage collectif de messages écrits oraux et surtout audio-visuels, notamment ceux qui nous arrivent par internet.

b) L’émancipation qui consiste aussi modestement que cela soit (une première prise de parole en public pour celui qui n’a encore jamais osé) de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux, le genre, l’âge, le handicap, la maladie, les accidents de la vie, les idéologies mortifères, certaines doctrines religieuses, quelques fois notre culture d’origine ou tout simplement nos habitudes.

Comment faire ? Par l’accompagnement des personnes, la sécurisation des parcours, l’appropriation de connaissances, la participation à la vie collective. L’émancipation est un processus, un chemin qui ne sont pas tracés à l’avance et que tout le monde devrait emprunter sinon on risque de tomber ou de retomber dans l’endoctrinement. « Il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant » dit le poète espagnol Machado. On peut voir à ce titre les méthodes du « community organising » de Saul Alinsky visant à l’émancipation et à l’augmentation du pouvoir d’agir des individus en grande difficulté.

c) L’augmentation de la puissance individuelle, collective et démocratique d’agir par laquelle on passe du « pouvoir sur » que l’on subit et/ou impose, au « pouvoir de », cette capacité autonome à dire et à faire dont on se croyait très souvent incapable par manque de compétences ou par interdiction.

Comment faire ? Là aussi par l’accompagnement de la part des enseignants, des travailleurs sociaux, quelques fois, des éducateurs sportifs et surtout des militants et professionnels de l’éducation populaire ; par la participation à la démocratie réelle, voire « radicale » (associations, collectifs, conseils de citoyens...) qui ne saurait se limiter à une démocratie de délégation de pouvoir même lorsque celle-ci passe par un vote dit « démocratique ».

L’augmentation de la puissance d’agir se lit dans les comportements, sur les visages. Pour parler comme Spinoza, on y passe des « passions tristes » (absence de considération, aigreur, ressentiment, colère, haine... qui font le lit des radicalisations surtout si au même moment quelqu’un vous promet le paradis) aux « passions gaies » (sentiment de reconnaissance et de considération, plaisir d’être et de faire ensemble, joie, amour des autres, quelques fois même, jubilation. Les éducateurs et les enseignants savent ou doivent savoir repérer ces comportements signifiants.

d) La construction d’imaginaires sociaux et de rêves partagés. Cela demande quelques éclaircissements.

Notre imaginaire social libéral républicain ne fait plus réellement rêver. C’est sans doute une des causes des radicalisations religieuses fondamentalistes qui reposent souvent sur ce que Alain Badiou à appelé un « désir d’Occident déçu » conduisant à une « subjectivité nihiliste » (conférence à Aubervilliers suite aux attentats de 2015).

Notre imaginaire social libéral républicain est fragilisé, comme pris en étau entre, d’une part, ce que Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance » ou encore « un imaginaire de l’expansion illimitée » qui est celui du néolibéralisme mondialisé, et, d’autre part, le déploiement (ou redéploiement) d’imaginaires sociaux ségrégationnistes, racistes, nationalistes, néocolonialistes et/ou fondamentalistes qui ne connaissent souvent que le pouvoir autoritaire agressif, réducteur des libertés et, quelques fois, la violence illuminée et destructrice des hommes et des aspirations démocratiques.

Ces deux types d’imaginaires sont liés, les seconds apparaissant comme une réponse catastrophique et barbare à un imaginaire néolibéral de la compétition, du « tout marché » du mépris et de l’ignorance des perdants, de la justification des inégalités de conditions et de considérations conduisant à une forme d’invisibilité de deux qui sont exclus de la croissance.

Que faire ? Travailler avec les populations, notamment les jeunes, à une revivification et à une réactualisation critique des valeurs fondamentales de liberté, d’égalité et de fraternité ouvrant sur la construction d’un imaginaire de solidarité, d’hospitalité, d’entraide, de partage, créatif de « communs démocratiques inappropriables par le marché et les États » (Dardot, Laval), de préservation de notre cadre de vie (écologie sociale) et de notre planète, de prédominance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, de l’être sur l’avoir, autrement dit, de tout ce qui peut donner sens à une « vie bonne » comme le disaient les Grecs.

Comment faire ? On a besoin de tout le monde pour contrecarrer le développement d’imaginaires fondamentalistes sources de radicalisation destructrices : les militants associatifs, les artistes, les travailleurs sociaux et tous les acteurs-éducateurs bénévoles et professionnels notamment de l’éducation populaire considérant que la transformation doit primer sur la réparation sociale, et bien sûr les enseignants et les conseillers d’éducation qui considèrent que leurs métiers a une dimension politique. « L’imaginaire social est un sucre lent » me disait un jour, Yves Guerre, ancien responsable national d’Arc-en-ciel Théâtre, mouvement artistique d’éducation populaire. Mais c’est un sucre à longue portée lié à la conscientisation, à l’émancipation, à la puissance démocratique d’agir créatrices de représentations, de rêves et d’utopies nouvelles constitutives d’un imaginaire social créateur d’alternatives à ce que Dardot et Laval appellent « la nouvelle raison du monde » qu’est le néolibéralisme mondialement dominant.

Pour conclure : quelques réflexions.

- On n’éradiquera pas les risques de radicalisation si on ne change rien de ce qui fait aujourd’hui notre monde et de ceux qui l’habitent. Les deux changements sont intimement liés « Sois toi-même le changement social que tu voudrais voir advenir dans le monde » disait Gandhi. Pour ce faire, une nécessaire et urgente bifurcation de l’Histoire s’impose.

- Nous ne sommes pas à la fin de l’Histoire. Un autre monde est possible. Il est vraisemblablement en train de naître dans les replis et les interstices de notre monde actuel. ». « La sortie du capitalisme a déjà commencé » écrivait André Gorz quelques jours avant sa mort. Les hommes ont besoin de rêver, peuvent et doivent encore rêver. Les Réseaux d’Acteurs de Proximité doivent être les artisans de ce rêve et en faire une force contre les radicalisations religieuses fondamentalistes. Ses membres s’en trouverons eux-mêmes transformés ainsi que le sens et leurs modes d’action. « Nous n’avons pas fait la révolution, c’est la révolution qui nous a faits » dit le Danton de Georg Büchner.

- Pour cela, un conseil : ne présentez pas les RAP comme des brigades anti-radicalisation. Vous risqueriez de tuer le rêve, indirectement de renforcer les radicalisations, et de créer des illusions, car le combat s’annonce rude et une totale réussite n’est pas assurée. Nous sommes engagés dans un conflit des imaginaires sociaux, ce qui, de mon point de vue, a plus de sens que le « choc des civilisations » argumenté et défendu par Huntington. Je propose que nous agissions ensemble (c’est le sens d’un RAP) au nom des missions présentées ici et de celles que vous vous donnerez. Le recul des radicalisations arrivera par surcroît sur le chemin parcouru en commun. Car demain, il y aura d’autres combats à mener, celui-ci venant éclairer les suivants. Et maintenant, place à la discussion.

Christian Maurel, sociologue, ancien directeur et délégué régional des MJC, ancien professeur associé à l’Université de Provence (Aix-Marseille 1). Dernier livre paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social. Edilivre, 2017.


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