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La matinale de "Pensons le matin".
Comment bâtir une ville démocratique ?
Christian Maurel.
vendredi 12 janvier 2018
publié par Christian Maurel

Comment bâtir une ville démocratique ? (Pensons le matin / Marseille / 12/4/2014).

A quelles conditions l’espace public de nos villes, de Marseille notamment, peut-il (re)devenir un lieu public de construction de la démocratie ?

En présence de Christian Maurel, sociologue et militant de l’éducation populaire.

Après des études de philosophie et une pratique du théâtre, Christian Maurel s’engage dans l’action culturelle et l’éducation populaire. Il a été directeur de Maisons des Jeunes et de la Culture, et Délégué régional de la Fédération Française des MJC auprès de la FRMJC « Méditerranée ». Docteur en sociologie sous le direction de Jean-Claude Passeron (EHESS), il exerce ensuite comme professeur associé à l’Université D’aix-Marseille I. Il est co-fondateur et co-animateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale « . Actuellement il est intervenant à l’Université Populaire du Pays d’Aix, et chercheur associé au LISRA (projet « Penser la ville »/MSH Paris Nord). Il est l’auteur du livre : « Éducation populaire et puissance d’agir » sur les processus culturels de l’émancipation (en 2010). Voir également le site internet : Éducation populaire et transformation sociale / OCR www.mille-et-une-vagues.org

REGARD SUR LA RENCONTRE.

Notre société prétendument démocratique est fondamentalement inégalitaire. Le fossé entre les élus et les citoyens, qui se reconnaissent de moins en moins dans la représentation politique, ne cesse de se creuser. Les individus perdent prise sur le réel et cette impuissance ronge les désirs de participation, tue les velléités d’influer sur la vie de la cité. Christian Maurel, philosophe et militant de l’éducation populaire, estime que l’avènement d’une véritable démocratie nécessiterait une profonde transformation sociale et que cette dernière ne peut advenir que si la population prend conscience des mécanismes pervers qui, tout en prétendant œuvrer pour le bien de tous, travaillent en fait au délitement de l’espace commun. La ville semble être un territoire particulièrement adapté pour expérimenter des modes d’organisation véritablement démocratiques. Christian Maurel, en s’appuyant à la fois sur un corpus intellectuel et sur des exemples concrets, dessine les contours de cette cité démocratique. Le processus pourrait « faire école » à d’autres niveaux de décision (la région, le département, l’intercommunalité, la nation, l’Europe…) et dans tous les domaines (le travail, la formation, l’éducation, l’environnement, les choix énergétiques…)

Philosophe de formation, Christian Maurel a toujours été ancré dans la « pratique ». Sa première passion fut théâtrale et c’est d’ailleurs par l’intermédiaire de l’art dramatique qu’il a pu se saisir du concept d’éducation populaire. « Ce terme a été structurant pour les politiques initiées par les différents ministères de la jeunesse et des sports ». L’éducation populaire aurait également pu être au cœur des politiques culturelles. Mais, dès sa création par André Malraux, en 1959, le ministère de la Culture (alors ministère des Affaires Culturelles) a évincé du champ de ses compétences les pratiques dites « socioculturelles », de loisirs et de réparation, privant ainsi toutes les expérimentations populaires de l’ « aura » artistique. Par contre, ces pratiques ont été au cœur des projets développés par le réseau des MJC. Christian Maurel a d’ailleurs fait une grande partie de sa carrière dans des MJC, d’abord en tant que directeur, puis comme coordinateur régional.

Un régime qui se prétend démocratique

Avant d’interroger les conditions qui permettraient à la ville de devenir un espace plus démocratique, Christian Maurel nous propose de questionner la nature même du système politique que nous nommons démocratie. « Sommes-nous réellement en démocratie ? se demande-il. Si ce n’est pas le cas, ce que je pense, comment décrire et analyser ce que nous continuons à nommer, sans doute à tort, démocratie ? Il est implicitement admis que quand tous les citoyens ont librement le droit de voter, alors, le régime est démocratique ». La France, pays des Lumières, du Contrat social de Rousseau et de Lafayette serait aux avant-postes de la démocratie et nous serions solidement installés dans un modèle que nous aurions créé et exporté un peu partout dans le monde. « Depuis la chute du mur de Berlin, un courant de pensée estime même que la démocratie a vocation à s’étendre de plus en plus sur la planète et qu’elle représente l’horizon indépassable de l’histoire de l’humanité », ajoute le philosophe. Il fait ici référence à la théorie très contestée de la « Fin de l’histoire » de Francis Fukuyama. Pour ce politologue américain, la suprématie absolue et définitive de l’idéal de la démocratie libérale serait inexorablement en train de se réaliser. Christian Maurel affirme, lui, que l’horizon du système politique qui nous gouverne n’est absolument pas démocratique et qu’il ne l’a jamais été. Il appuie sa démonstration sur ceux qui sont pourtant considérés comme les pères fondateurs de la démocratie. « Jean-Jacques Rousseau, dans le Cont rat social, nous dit : « S’il y avait un peuple de Dieu, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». Pour Rousseau donc, nous sommes incapables de nous gouverner démocratiquement. Ce régime ne convient pas à des hommes imparfaits ». Christian Maurel fait ensuite référence aux propos de l’Abbé Sieyès, homme d’église qui prit fait et cause pour la Révolution française. « Dans un discours du 9 septembre l’Abbé Sieyès affirme que les citoyens qui choisissent des représentants doivent renoncer à faire la loi. En somme, un état représentatif ne saurait être démocratique ».

Alors, comment nommer la réalité de ce que nous nommons à tort démocratie ? Christian Maurel va une fois de plus chercher des éléments de réponses chez Rousseau. « Il y a trois sortes d’aristocratie, nous explique le philosophe : naturelle, élective, héréditaire. La première relève d’une approche anthropologique et ethnologique telle qu’elle existait au XVIIIe siècle, puisqu’elle s’applique aux peuples que Rousseau identifie comme « simples ». L’aristocratie héréditaire est, aux yeux de Rousseau, la pire de tous les gouvernements. Quant à l’aristocratie élective, elle correspond – toujours pour le philosophe – au meilleur système politique possible ». Notre démocratie serait donc un régime représentatif au sein duquel nous élisons une aristocratie.

La relation qui se tisse entre les représentants de cette aristocratie élective et le peuple relève, selon Christian Maurel, de la « synthèse disjonctive » (il détourne ici un concept créé par Gilles Deleuze et Félix Guattari). « La représentation relie les élus au peuple et, dans le même temps, elle les sépare de lui. Elle associe et dissocie, connecte et sépare dans un même mouvement ». Or, aujourd’hui, force est de constater que la représentation est de moins en moins synthétique et de plus en plus disjonctive. L’abstention ne cesse d’augmenter et, dans leur immense majorité, les Français ne s’estiment pas entendus, écoutés et représentés par leurs élus. Conclusion : « Le peuple est dépossédé de sa puissance d’agir ». Et les choses ne vont pas en s’arrangeant.

Délibérer plus pour mieux voter

De fait, estime Christian Maurel, cette aristocratie élective dérive de plus en plus vers une forme d’aristocratie héréditaire. « Je ne parle pas uniquement des quelques familles qui se transmettent le pouvoir de génération en génération. L’hérédité est avant tout sociologique. Nous sommes dirigés par une petite classe dominante et ce système de gouvernement se nomme oligarchie ». Comment sortir de cette impasse ? Christian Maurel avance deux pistes complémentaires. « Envisager la démocratie, non pas comme un état de gouvernement, mais comme un processus, et accompagner les gens pour qu’ils s’inscrivent dans ce processus. Pour Paul Ricoeur, une société démocratique se reconnaît divisée. C’est-à-dire traversée d’intérêts divergents. Mais cette société doit donner à chacun un droit égal à s’exprimer sur ces contradictions et à en délibérer en vue d’atteindre un arbitrage. Par ce filtre, la société arrive à fabriquer du commun ».

Christian Maurel pose les jalons d’une démocratie où le vote n’est plus une fin en soi. Il s’agit, avant de se prononcer, de construire des propositions viables et d’en débattre. « La délibération devrait représenter le cœur même de la pratique démocratique, puisqu’elle permet l’arbitrage, puis la prise de décision ». Le vote serait alors uniquement l’aboutissement d’un processus. Bien évidemment cette procédure s’incarne dans un territoire. Et « la ville » apparaît comme un espace privilégié pour expérimenter ces formes de relations démocratiques.

La diversité et la proximité urbaine

La ville semble consubstantielle à la démocratie. En tout cas, c’est dans la Cité athénienne que s’expérimente pour la première fois ce système politique. Dans nos sociétés occidentales, le principe de civilisation a pris corps dans des urbanités où des gens, avec des identités différentes, vivent ensemble. « La ville, explique Christian Maurel, permet la congruence entre une forte diversité des activités et des identités, et une importante proximité géographique des individus. La cohabitation d’intérêts contradictoires suscite bien évidemment des tensions, mais, dans le même temps, ce rapprochement rend possible la mise en place d’espaces de négociation ». Reste alors à « fertiliser les désaccords ». Car, le conflit ne débouche pas sur la violence, quand on permet la « mise en mots des maux ». De plus, toujours selon Christian Maurel, la ville favorise également l’engagement de la population dans des structures de coopération. « Les associations sont des espaces de préparation, d’éducation à l’habitus démocratique. Elles sont même souvent très concrètement engagées dans des actions de gestion de la chose publique, notamment à travers les subventionnements et les délégations de service public ». On s’en doute, Christian Maurel défend toutes les formes d’expérimentation de démocratie de proximité entre la population et les institutions politiques, administratives et économiques. Par exemple, les conseils de quartier, les comités de citoyens…

La proposition de Christian Maurel est finalement très simple : redonner le pouvoir au peuple. « Que les citoyens soient coélaborateurs des grandes orientations et des programmes sur toutes les questions qui les concernent eux et la collectivité. Une fois ces structures de coélaboration citoyenne en place, il convient de délibérer sur les orientations et les programmes, puis de voter ». Le même processus de coélaboration pourrait être mis en oeuvre dans l’ensemble des structures d’organisation et de décision (le monde du travail, l’aménagement urbain, les choix environnementaux) et sur toutes les échelles de décision (du local à l’international).

Une affaire de contenu, pas de personne

Christian Maurel milite pour un renforcement significatif de la délégation de responsabilité en direction de citoyens organisés en association, en coopérative, etc. Il s’interroge également sur la nécessité de mettre en place, à l’échelle locale, des conseils économiques, sociaux, environnementaux… qui pourraient jouer le rôle d’interface entre les citoyens et l’exécutif. Ces instances existent déjà aux niveaux national et Christian Maurel n’ignore pas que leur fonctionnement est loin d’être toujours totalement transparent.

Mais c’est sur la question des exécutifs (conseils municipaux, départementaux, régionaux…) que le militant est le plus radical. En effet, il propose que les élus soient tirés au sort. Et de de citer Aristote : « Il est démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort ». Ainsi l’exercice politique ne serait plus une profession et beaucoup moins un enjeu de pouvoir. En outre, il deviendrait impossible de constituer des castes quasi héréditaires.

Mais ne risque-t-on pas d’élire des représentants incompétents ? Réponse de Christian Maurel : « Actuellement, les élus ne sont pas choisis en fonction de leur compétence, mais de leur surface d’influence. Dans un tel système, les citoyens ne voteraient plus pour des personnes, mais pour des contenus. Et l’offre politique ne serait plus descendante mais ascendante. La fonction des parties politiques changerait radicalement. Leur rôle ne serait plus de nourrir des ambitions, mais d’alimenter la réflexion politique ».

L’idée de s’en remettre au hasard pour confier le gouvernement d’une ville est pour le moins déstabilisante. Elle peut agir comme un aiguillon pour nous pousser à oser repenser complètement un système à bout de souffle. Même si, comme le souligne Patrick Lacoste, ce mode de désignation apparaît peu efficient à l’échelle des grandes collectivités. « Dans les toutes petites communes, le tirage au sort de ceux qui siègent au conseil municipal pourrait fonctionner, mais dans les agglomérations cela me semble impossible. Un programme est aussi le fruit d’une synthèse qui sera portée par un homme ou une femme. Tout le monde n’a pas forcément cette vocation ou ce désir ».

Mais, quel que soit le mode de représentativité, il ne peut y avoir de démocratie sans démocrates. Sans un peuple éclairé. Se pose alors la question essentielle de la formation, de la conscientisation des citoyens.

Un peuple responsable

« En démocratie, poursuit Christian Maurel, chacun a le droit de s’exprimer sur les affaires de la cité. Mais ce droit induit une éthique de la responsabilité citoyenne, c’est-à-dire la capacité à éviter les conflits d’intérêts, en séparant ce qui relève de la sphère privée et ce qui concerne le domaine public. Ce droit nécessite aussi l’acquisition d’un certain nombre de savoirs et du savoir-faire ». L’école devrait être le lieu où cette compétence citoyenne se construit. Mais notre système éducatif n’a pas du tout vocation à apprendre aux enfants à débattre et à délibérer. Seuls des mouvements pédagogiques alternatifs et minoritaires ouvrent de tels espaces. Christian Maurel milite pour une réforme profonde des institutions éducatives afin qu’elles ne soient plus uniquement des espaces d’apprentissage disciplinaire, mais qu’elles développent également « la faculté à s’exprimer, à analyser des situations, à délibérer et à arbitrer. Donc à être en capacité d’élaborer la règle et la loi commune ». Car « est citoyen celui dont la volonté crée du droit ».

Les associations et les mouvements d’éducation populaire auraient également un rôle important à jouer, en tant qu’espaces de formation à la pratique de la citoyenneté. Ce qui entraînerait un changement radical dans la relation entre le monde associatif et le pouvoir politique. En effet, ce dernier, qu’il soit national ou local, de droite ou de gauche, n’arrive pas à se départir de l’idée que la subvention implique forcément une forme d’allégeance. Le contrat est tout autre, si l’on considère l’association, non pas comme un instrument au service du pouvoir, mais comme le ferment de la conscientisation et de l’émancipation des peuples.

Malheureusement, aucun cahier des charges soumis aux associations ne pose l’objectif pourtant essentiel « de développer la puissance d’agir des populations ». Christian Maurel, en faisant référence à Spinoza, ajoute : « développer sa puissance d’agir, c’est développer sa capacité à ne pas subir, à ne pas se laisser cantonner à une place que le pouvoir, les rapports sociaux et culturels vous ont assigné. Patrick Viveret ou Miguel Benasayag ont également travaillé sur cette notion. Pierre Roche, lui, a proposé une « Approche clinicienne de l’éducation populaire ». Il a travaillé avec des populations ouvrières et il a fait émerger un processus de mobilisation et de conscientisation. Le processus commence par la prise de parole qui se construit en savoir, lui-même producteur d’une puissance d’agir, d’un pouvoir. In fine, cette prise de conscience fait œuvre ». On crée ainsi aussi bien des collectifs d’habitants et des syndicats, que des théâtres forum ou des œuvres d’art. Pour Pierre Roche, l’émancipation n’est possible que dans une pleine conscience des mécanismes qui ont produit l’aliénation : « Ce par quoi l’individu est aliéné est précisément ce par quoi il va construire son devenir sujet ».

De quel côté va pencher la balance ?

Le chantier destiné à transformer la ville contemporaine en une cité démocratique s’annonce immense. « Mais, ça et là, des expériences, des initiatives, laissent espérer que la transition démocratique est engagée et qu’elle pourrait concerner l’ensemble du champ des activités humaines ». Christian Maurel cite alors « un livre très accessible dans sa forme » : Un million de révolutions tranquilles. « L’auteure, Bénédicte Manier, est journaliste et elle a recensé à travers le monde un nombre considérable d’expériences, d’initiatives, qui laissent à penser qu’un monde nouveau est en train d’advenir ». Aux discours cyniques ou fatalistes, Christian Maurel oppose le combat et la certitude que le changement est en marche. « Nous sommes dans une période de transition, forcément très inconfortable ». Et, à en croire Gramsci, si les systèmes réactionnaires génèrent autant de violence, c’est justement parce qu’ils sont à bout de souffle : « La crise, c’est l’ancien monde qui n’arrive pas à mourir, tandis que le nouveau peine à naître. Pendant cette période d’interrègne on peut s’attendre aux choses les plus horribles ».

Il convient donc de guetter les petits signes épars et souvent souterrains d’une transition démocratique. Christian Maurel énumère quelques exemples, parmi tant d’autres. Il cite le cas de Thierry Coulombel, secrétaire du PS dans le Pas-de-Calais, qui, pour contrer la montée du Front national, invite à revenir aux fondamentaux de l’éducation populaire. Le sociologue évoque également la mise en place en Belgique d’un décret d’éducation permanent d’État. « Les associations se voient ainsi confier une mission d’éducation politique de la jeunesse et des adultes ». Puis Christian Maurel met en avant l’expérience menée par l’Université Populaire Laboratoire social de la MJC de Ris-Orangis. « Cette démarche de coélaboration part toujours de sujets qui affectent les gens. Un groupe se constitue, il travaille sur la problématique, analyse la situation, puis construit un outil d’interpellation des pouvoirs publics ». Le dernier exemple cité par Christian Maurel concerne la proximité immédiate. A Aix-en-Provence, en réaction à l’absence de lieux de débat et de controverse, des jeunes ont créé un espace culturel citoyen, le 3C. Deux mille personnes ont déjà adhéré à cette association…

Mais comment des initiatives aussi multiples et aussi différentes pourraient-elles s’agglomérer ? Christian Maurel cite alors Hegel : « Cet émiettement continue qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par la levée du soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ».

Convergence et reconnaissance

Pourtant, dans les faits, les démarches peinent à se rencontrer. « Récemment, témoigne Ben Kerst, dans les quartiers nord, j’ai assisté à une rencontre intitulée "Des mémoires à l’histoire de l’éducation populaire dans les quartiers". Cette initiative du Réseau pour l’histoire et la mémoire des immigrations et des territoires réunissait beaucoup d’acteurs associatifs et de militants de ces quartiers. Ce fut très intéressant. Et pourtant aucune personne présente aujourd’hui n’était dans l’assistance. Et vice-versa. Marseille fourmille de projets qui défendent les mêmes idées et les mêmes valeurs, mais les passerelles sont rares ». Comment faire mouvement sans unifier, en préservant la force de la pluralité ?

Pour converger vers l’autre, il faut un peu s’éloigner de soi. En s’intéressant à des problématiques qui nous apparaissent, a priori, très lointaines, en déplaçant notre angle de vue, nous trouvons souvent des solutions innovantes. André Donzel nous propose ainsi de faire un petit détour du côté du philosophe Bruno Latour. « Dans son ouvrage La Vie de laboratoire, il réfléchit aux conditions d’une plus grande démocratisation de la science. Et, à mon sens, son analyse est parfaitement transposable à tous les autres secteurs d’activités qui peinent à entrer en démocratie. Bruno Latour pose comme principe que la démocratie n’est pas un idéal, mais un processus qui fonctionne dans le réel. La vérité scientifique n’émergerait pas si les laboratoires n’étaient pas animés par un fonctionnement démocratique informel et complètement parallèle à l’ordre institutionnel. On observe, me semble-t-il, le même phénomène dans les villes. Ainsi, il existe dans les cités HLM un ordre social très structuré et relativement démocratique. En tout cas, plus démocratique que dans les instances officielles. Bruno Latour identifie justement la démocratie comme la capacité de faire émerger constamment de nouvelles formes de représentativité, afin de permettre aux « périphéries » de s’exprimer. Il va même jusqu’à défendre l’idée que les objets, les êtres non humains, soient représentés dans le processus de délibération ».

La démocratie n’est pas non plus une fin en soi. Comme le souligne Michel Guillon, rien ne prouve qu’un régime entièrement, totalement démocratique, adopterait obligatoirement les meilleures décisions pour le bien commun. « Un système plus démocratique n’est pas forcément plus efficace ». Une démocratie absolue ne serait-elle pas synonyme d’un certain immobilisme ? Et Michel Guillon de s’interroger encore : « La démocratie a peut-être besoin aussi d’une proportion d’aristocratie élective ? ».

De toute façon, comme le fera remarquer un intervenant : « En dessous d’un certain niveau de pauvreté, la question de la citoyenneté n’a plus de sens. Dans le troisième arrondissement de Marseille, 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté et le taux d’abstention est de 75% aux dernières élections municipales. Comment demander à quelqu’un qui est dans des stratégies de survie de participer ? ».

Et il serait réducteur de cantonner les principes d’émancipation aux seules actions politiques. Philippe Foulquié rappelle que l’art aussi nous transforme et que la pratique artistique articule un double procès de socialisation et d’autonomisation. Et les révolutions politiques, sociales, économiques, culturelles, sont souvent concomitantes à des révolutions artistiques, donc esthétiques. Comme l’a démontré Michel de Certeau, l’art perturbe les constellations sociales en place et participe ainsi à la construction de nouveaux imaginaires politiques.

Où l’on reparle de Marx

Reste que les rapports sociaux induisent aussi des rapports de force. Pas étonnant donc que Philippe Foulquié affirme également que « la lutte aussi est formatrice », dans la mesure où elle engage l’individu dans une action et à condition que cette dernière soit productrice de perspective citoyenne. Est-il pour autant possible d’identifier le paradigme, le mécanisme, qui exacerbe les antagonismes sociaux à combattre ? Sur ce terrain, Christian Maurel se revendique ouvertement de la pensée marxiste. « Dans la préface de La Contribution à la critique de l’économie politique, Marx éclaire d’une manière limpide ces enjeux. A un certain stade de développement, les forces productives matérielles entrent en contradiction avec les rapports de production existants. Aujourd’hui, les nouvelles technologies n’entrent pas uniquement en contradiction avec les rapports de production, mais aussi avec les rapports sociaux. Elles modifient le rapport au travail, au loisir, à la culture, à l’espace privé et public, au temps, à l’espace géographique… Alors, pour Marx, s’ouvre forcément une période de révolution sociale. Nous y sommes ».

Depuis la fin du XIXe siècle, les relations au travail, les notions de production et d’activité humaine ont profondément changé. Les mutations techniques et technologiques ont été considérables. Ces transformations de la société ne peuvent pas être sans effet sur les aspirations à la transformation sociale. « Nous devons revisiter tous les concepts, poursuit Christian Maurel. La notion de classe sociale est-elle toujours opérante ? Peut-on encore parler de peuple ? Michaël Hardt ou Tony Negri travaillent notamment sur d’autres concepts : la multitude, le peuple avant le contrat social, le peuple interconnecté… Le langage doit accompagner ces mutations sociétales. Or, dans la praxis (l’action) comme dans la réflexion intellectuelle, nous n’avons pas encore prise sur cette réalité ». Alors, comment mettre en œuvre la transformation sociale ? « Par des intellectuels qui viendraient nous apporter la lumière ? Je n’y crois pas. Je défends plutôt un principe de réajustement permanent de l’expérience pour ajuster nos modes de représentation et dessiner des perspectives qui permettront de dépasser la crise dans laquelle nous sommes embourbés. Les éducateurs, les militants, ont un rôle primordial à jouer pour donner forme et animer ces agencements démocratiques ».

L’expression des minorités

Ainsi, même si l’horizon révolutionnaire n’est plus du tout le même, les héritiers de la pensée marxiste envisagent toujours l’agir politique dans une perspective égalitaire. Claude Renard évoque la « démocratie ouvrière », l’un des mouvements, qui a porté la révolution russe (avant d’être laminé par un système de plus en plus totalitaire). « Ces expérimentations proposaient des cadres pour que chacun puisse avoir le droit à la parole et à l’action, même ceux qui ont le plus de mal à s’exprimer et à agir ». On comprend alors aisément pourquoi Claude Renard ne peut se satisfaire de la place laissée, dans nos démocraties contemporaines, à l’initiative citoyenne. Elle est particulièrement critique vis-à-vis de la « ritournelle de la participation ». L’ancienne chargée de mission Nouveaux Territoire de l’Art à l’Institut des Villes, cite en contre exemple toutes les démarches artistiques et culturelles qui visent à réellement augmenter l’autonomie des individus, tous ces « micro-projets » porteurs de relations à la ville beaucoup plus démocratiques, dans une approche véritablement participative et dans l’affirmation d’un « droit à la maîtrise d’usage ». Claude Renard mène au sein de Brouette et Cie, un collectif d’habitants de la Belle de Mai, des chantiers de réappropriation de l’espace public. « Les membres de ce groupe développent des pratiques extrêmement divergentes. Nous ne demandons pas de subventions. Nous fonctionnons de manière anarchiquement cohérente, avec des modes de délibération très conviviaux et chacun trouve dans son envie, son désir et son plaisir le moyen de défendre les intérêts du quartier ».

Sur le terrain encore plus ouvertement politique, Pierre-Alain Cardonna est engagé dans un parti qui porte bien son nom : Changer la donne. « L’enjeu consiste à construire une véritable alternative au système actuel. Mais comment mobiliser des habitants qui ne se reconnaissent plus du tout dans les formes de représentation traditionnelles ? Et cela ne concerne pas que les organisations politiques. Toutes les instances qui se prétendent représentatives, notamment les syndicats, sont en crise. Mais c’est évidemment plus criant dans le champ politique. Dans certains quartiers de Marseille, l’abstention dépasse les 70% ! Si on ajoute les non-inscrits, on est proche d’une absence totale de représentation politique ». Comment renouer le contact ? « Les réunions et les meetings politiques sont inopérants, poursuit Pierre-Alain Cardonna. Nous essayons de retisser du lien en menant un travail de proximité, en construisant de la relation interpersonnelle. Il est nécessaire de comprendre les formes d’organisation communautaires pour développer des relais sur des micro-territoires, à l’échelle d’une entrée de tour. Ces modes d’actions ont déjà fait leur preuve par le passé. Il faut les réactiver ».

Une organisation politique qui veut obéir à des principes pleinement démocratiques se doit aussi de complètement réinventer son fonctionnement interne. Pierre-Alain Cardonna est bien conscient qu’ « Il faudrait envisager différemment le rapport au pouvoir et la manière dont l’individu s’inscrit dans du collectif ». Or, comme l’explique Jacques Rancière, un système véritablement démocratique doit s’accepter divisé et ne peut viser à l’unité, car « la passion de l’Un exclut ». Et gouverner en fonction de la majorité revient à rompre avec le principe d’égalité. Pourtant cette conception « arithmétique » de la démocratie reste dominante. « Elle répond à la loi du plus grand nombre, s’insurge Bernard Organini. C’est la dictature de la majorité. Elle ne laisse aucune place aux minorités. L’autre conception de la démocratie, dont il a beaucoup été question aujourd’hui, privilégie l’expression de la pluralité. Toute minorité, en apportant la contradiction, garantie le bon fonctionnement de la démocratie ».

Bibliographie

Christian Maurel, Éducation populaire et puissance d’agir, Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010.

Christian Maurel, Education populaire et travail de la culture, Eléments d’une théorie de la praxis, L’Harmattan, 2001.

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Cahiers du Changement Social n°7, l’Harmattan.

Bruno Latour et Steve Woolgar, La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, La Découverte, 1988.

Bruno Latour, Enquêtes sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, La Découverte, 2012.

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Antonio Negri et Michaël Hardt, Multitude : guerre et démocratie à l’époque de l’Empire, La Découverte, 2004.

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