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Dans Le Monde du 25-9-2018.
Croiser les approches pour une économie plus juste.
Jean Tirole et Luc Boltanski.
dimanche 30 septembre 2018
publié par Christian Maurel

Croiser les approches pour une économie plus juste.

Faut-il faire appel aux sciences humaines et sociales pour contrebalancer la toute-puissance des économistes ? Les réponses du Prix Nobel Jean Tirole et du sociologue Luc Boltanski

Dans la vie quotidienne des citoyens comme dans le débat public, l’économie semble prendre le pas sur beaucoup d’autres registres du savoir et bien d’autres disciplines. Les économistes se veulent à la fois théoriciens, praticiens et même conseillers dans le domaine de la politique économique. Leurs prescriptions servent parfois à légitimer des choix de décideurs politiques, ce à quoi leurs collègues des autres sciences -humaines – psychologie, histoire, sociologie, anthropologie – peuvent de moins en moins prétendre. L’influence des économistes semble d’autant plus grande que certains revendiquent pour leur discipline le statut de science humaine sinon la plus " dure ", au moins la plus " robuste ", donc quasiment de " science exacte ", grâce à l’apport (récent) de l’immense capacité de traitement des données qu’offre l’informatique, et à la tradition (plus ancienne) du recours à la modélisation mathématique.

Ce magistère de la science économique n’a d’ailleurs pas forcément bonne presse si l’on voit dans l’économie une science " mécanique ", où " la main invisible " du marché fixerait les termes de l’échange entre des agents rationnels, et allouerait les richesses de façon efficace et optimale. Cette vision réductrice a longtemps dominé la recherche et l’enseignement de l’économie, alors qu’elle semble démentie tous les jours par la réalité des comportements irrationnels des individus et des " agents " – prêts à détruire la planète pour satisfaire les besoins de la croissance – et par l’inefficacité de la redistribution " spontanée " – comme le montre l’aggravation des inégalités.

Convergences

Afin de dépasser ces querelles, il est -possible de proposer une vision plus complexe à la fois du fonctionnement de l’économie et du savoir qui la décrit. C’est ce qu’entendent montrer, au cours du débat organisé dans le cadre du Monde Festival, l’économiste Jean Tirole, cofondateur de l’École d’économie de Toulouse et Prix Nobel d’économie en 2014, et le sociologue Luc Boltanski, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, en partant du point de vue de leurs disciplines respectives et en s’appuyant sur leurs ouvrages les plus récents : L’Économie du bien commun (PUF, 2016) pour Jean Tirole, et Enrichissement. Une critique de la marchandise (avec Arnaud Esquerre, Gallimard, 2017) pour Luc Boltanski.

Pour Jean Tirole, le concept d’Homo economicus est une commodité théorique qui, si elle permet de comprendre certains aspects du comportement des individus, doit être ajoutée à l’analyse des comportements de l’Homo psychologicus, de l’Homo incitatus, de l’Homo socialis, de l’Homo juridicus et même de l’Homo darwinus (biologique). Il prône ainsi une convergence entre les sciences humaines et sociales, puisque toutes " s’intéressent aux mêmes individus, aux mêmes groupes et aux mêmes sociétés ". Il appelle les économistes à plus de modestie, en notant que " le chercheur en économie peut affirmer tout au plus qu’en l’état actuel de ses connaissances, telle option prime sur telle autre ". Et si l’économie peut atteindre le " bien commun ", c’est parce que, dit-il, les acteurs économiques ignorent de quelle façon ils peuvent agir au mieux de leurs intérêts. Une ignorance propice en quelque sorte.

Justification morale

Pour sa part, Luc Boltanski poursuit dans son dernier ouvrage l’analyse des évolutions du capitalisme qu’il a entamée en étudiant " les cadres : la formation d’un groupe social " (Minuit, 1982), puis " le nouvel esprit du capitalisme " (avec Eve Chiapello, Gallimard, 2011) – où il montrait comment la justification idéologique du système économique était passée du registre de l’aventure entrepreneuriale et du progrès technique à celui de la justification morale et de la poursuite du " bien commun ". Dans Enrichissement, une critique de la marchandise, il montre comment le capitalisme a progressivement abandonné l’extraction de la valeur des produits de consommation pour exploiter les gisements de l’art, de la culture et du patrimoine afin de mieux valoriser le récit " vendu " autour des marchandises, refondant ainsi la notion même de " valeur " de la marchandise. Se plaçant ainsi au carrefour des sciences sociales, il entend se " dégager des relations souvent difficiles qu’entretiennent la sociologie et l’anthropologie avec l’économie et qui conduisent nombre de sociologues et d’anthropologues à ignorer l’économie (comme s’il y avait une autonomie des relations d’échanges symboliques par rapport aux relations d’échanges de biens) ".

La discussion abordera ainsi deux questions : comment le fonctionnement de l’économie produit-il des richesses et les répartit-il ? Comment croiser les approches et les apports des sciences sociales pour améliorer la connaissance de ce fonctionnement et, en conséquence, -définir des remèdes pour l’améliorer ?

Antoine reverchon.

© Le Monde


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