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Texte préparatoire à la conférence de la CCAS du 24-5-2018 "Education populaire et questions de société"
Démocratiser la "bonne" culture : est-ce encore faire de l’éducation populaire ?
Christian Maurel.
mardi 12 juin 2018
publié par Christian Maurel

 Démocratiser la « bonne » culture : est-ce encore faire de l’éducation populaire ?

Nombreux sont ceux qui pensent que l’éducation populaire a pour mission d’instruire et d’éduquer le peuple, de lui apporter les savoirs et la culture avec des méthodes complémentaires à celles de l’École et de l’Action culturelle.

Qu’entendre par « bonne » culture ? Il s’agit de la culture dite « cultivée », des « œuvres de l’art et de l’esprit » (Malraux), des « œuvres valorisées » d’une société (Passeron) qui se distinguent ( la « distinction » de Bourdieu) des cultures dites « populaires », des langages et des pratiques du quotidien souvent taxées de « vulgaires ».

Qu’entendre par « démocratisation » ? Il s’agit de l’appropriation par « le plus grand nombre » (Malraux) et à terme par l’ensemble du peuple de ce qui semblait jusque là réservé à une élite dite « cultivée »On pourrait parler de « popularisation de la culture », expression couramment utilisée dans les année 1930 au moment du Front Populaire. Certains parleront de « vulgarisation » pour signifier cette dérive qu’ils jugent « populiste » totalement incompatible avec la pureté des œuvres d’art et des savoirs « savants ». Quoiqu’il en soit cette démarche de démocratisation a bien d’autres enjeux que ceux du partage de la culture. Elle a une mission clairement politique de pacification des conflits, de construction d’une « communauté de destin » (Renan) qui transcenderait les divisions sociales en entités-identités et en classes différentes par une référence partagée à la « bonne « culture, ce que l’École républicaine avait pour mission de réaliser dans des apprentissages communs.

Cette « démocratisation » de la culture a une histoire qui se construit contre l’éducation populaire du mouvement ouvrier, voire du christianisme social, du 19ème siècle. C’est ce processus qui se dessine après la Révolution d’’Octobre lorsque Lénine puis Troski mettent fin, en Russie, à l’expérience du Proletkult portée par le Conseil Central des Comités d’Usines qui entendait « contribuer à l’autonomie culturelle de la classe ouvrière en élaborant une culture spécifiquement prolétarienne opposée à la culture excitante ou présente qualifiée de bourgeoise » (Pierre Gaudibert, Action culturelle : intégration et/ou subversion ? ). A l’opposé du Proletkult, Lénine (Culture et révolution culturelle) considérera qu’il « faut prendre toute la culture laissée par le capitalisme et bâtir avec elle le socialisme . Il faut prendre toute la science, la technique, toutes les connaissances, tout l’art » (p.122). Et Trotski écrira de son côté (Littérature et révolution) qu’ « après s’être emparé du pouvoir, le prolétariat a pour première tâche de prendre en main l’appareil de culture qui auparavant servait à d’autres que lui – industries, écoles, édition, presse, ,théâtres etc.. - et grâce à cet appareil de s’ouvrir les voies de la culture » » (p. 166).

Ce retournement en faveur d’une appropriation unanimiste et patrimoniale de la culture tranchait avec la conception conflictuelle de classe du savoir et d’une éducation populaire qui avait été celle d’une grande partie du mouvement ouvrier au cours du 19ème siècle. Une fois la révolution faite, on s’écarte de la vision d’un Fernand Pelloutier revendiquant que l’ouvrier accède à la « science de son malheur » et disant qu’« il faut instruire pour révolter ».

Le retournement du Parti Communiste Français suivra celui des bolchéviks d’Octobre, notamment sous l’influence dans les années 1930 d’un Paul Vaillant-Couturier, homme de culture très proche de Maurice Thorez. On passe, en peu de temps, d’une conception « classiste » de la culture comme champ de lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat, à une conception patrimoniale nationale de l’art et de la culture (au même titre que le drapeau tricolore et la Marseillaise) dont le peuple et la classe ouvrière doivent bénéficier et qu’ils doivent défendre face à une bourgeoisie jugées alors comme décadente et incapable de s’opposer à la menace des fascistes »brûleurs de livres ». Cette conception de la culture et de l’action culturelle marquera pour longtemps, sous le vocable, de « démocratisation » les conceptions du PCF et bien plus largement la politique culturelle française sous des formes et avec des méthodes différentes mais convergentes : décentralisation, mise en place de structures culturelles (maisons de la Culture, scènes nationales, médiathèques, festivals...), soutien à la création professionnelle, éducation artistique, médiation...

Que devient dette éducation populaire « dimension culturelle du mouvement ouvrier » ( Luc Carton) œuvrant à l’émancipation du travail et à l’augmentation de la puissance d’agir des travailleurs dans un rapport de force qui ne leur est pas toujours favorable (voir Michelle Zancarini- Fournel, Les luttes et les rêves), alors que les partis dits « de la classe ouvrière », réformistes ou révolutionnaires, lui préfèrent le partage d’une culture commune héritée de l’histoire de l’humanité ? Trois possibilités s’offrent alors à l’éducation populaire.

1) La première de ces possibilités consiste à se faire le serviteur plus ou moins zélé d’une démocratisation culturelle, d’accompagner avec ses propres forces et méthodes les « publics » dits « empêchés » ou éloignés (la fameuse « réduction de l’écart ») sur les chemins qui doivent les conduire aux « œuvres de l’art et de l’esprit ».Certains mouvements, associations, réseaux d’éducation populaire ont joué et jouent encore ce rôle de tremplin vers la culture, par exemple la Ligue de l’enseignement proche de l’École que l’on doit considérer comme la première et la plus influente des institutions de démocratisation de la culture, certaines Maisons des Jeunes et de la Culture qui jouent le rôle d’une structure culturelle qui n’existe pas sur le territoire et « diffusent » de la culture, programment, animent des festivals, ou encore des comités d’entreprise facilitant les parcours culturels de leurs ayant-droit pendant les vacances et les temps de loisir.

2) La deuxième possibilité consiste à engager un travail culturel par le faire et pas seulement par le « donné à voir ou à entendre ». Il s’agit là d’une forme d’’appropriation culturelle qui fait des « publics » des acteurs et non de simples consommateurs de culture. Ces « publics » y deviennent des co-auteurs et des co-acteurs de leur culture dans un mouvement que l’on peut qualifier de « démocratie culturelle » bien différent de la seule démocratisation qui fait des individus des spectateurs plus ou moins éclairés. Dans ce mouvement, au motif de faire du théâtre, de la musique ou de la danse, se jouent des processus qui sont ceux d’une authentique éducation populaire comme des prises de conscience de soi, des autres et du monde, des émancipations individuelles et collectives, des capacités d’agir souvent ignorées par les individus eux-mêmes, la création d’imaginaires collectifs et de « communs » inappropriables par le marché et les États. L’expérience des Instructeurs de Jeunesse et Sports dès la Libération, devenus plus tard Conseillers Techniques et Pédagogiques (théâtre, danse, Arts plastiques, musique... à l’image d’un Gabriel Monet) relève de ce processus de démocratie culturelle par le faire – ce qui n’est pas forcément contradictoire avec la démocratisation de la culture mais où chaque individu a une double face, à la fois acteur et spectateur - sous la forme de ce que l’on a appelé les « ateliers de réalisation » (voir les travaux de Franck Lepage pour l’INJEP). Nous entrons là dans une approche de la culture comme travail de transformation des individus et des rapports sociaux et plus seulement comme ensemble d’objets à contempler voire à vénérer, le curseur s’étant sensiblement déplacé des œuvres vers les « gens » mais sans concession sur la qualité artistique, comme on peut le voir aujourd’hui dans les Rencontres de l’Aria en Corse portées par Robin Renucci, ou sous la forme de résidences de co-création associant artistes professionnels et amateurs dans les quartiers populaires (Armand Gatti à Avignon), dans les prisons (Nicolas Frize) ou dans les hôpitaux psychiatriques (Madeleine Abassade).

3) La troisième voie consiste à inscrire clairement et délibérément l’éducation populaire dans une dimension politique de transformation d’un monde et d’une société libérale qui en raison de ses externalités négatives et de ses dommages collatéraux (chômage, pauvreté, inégalités, destruction des écosystèmes, affaiblissement de la démocratie, violences de toutes sortes....) ne peuvent continuer encore longtemps leur course folle. On peut ainsi se demander, en ce début de 21ème siècle, si l’éducation populaire ne doit pas contribuer, à sa manière et avec ses méthodes, à la sortie du capitalisme ouvrant sur un changement radical de cap et sur ce que nous appelons une « urgente et nécessaire grande bifurcation de l’humanité ». Ce serait une manière de renouer avec une éducation populaire inscrite dans les mouvements de l’histoire. Au 19ème siècle, le mouvement ouvrier révolutionnaire et un certain christianisme social particulièrement offensif à l’image du Sillon de Marc Sangnier parlaient d’émancipation du travail et du prolétariat. Aujourd’hui, la nécessité de plus en plus clairement formulée de devoir sortir du capitalisme dans sa forme néolibérale, est à l’ordre du jour. Dans les deux cas, cela passe par une éducation populaire politique dans laquelle les individus sont à la fois les bénéficiaires et les acteurs, et dans laquelle, pour le dire avec les mots de Paolo Freire, « personne ne s’éduque seul, personne n’éduque autrui » mais où« les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ».

Dans cette éducation populaire repensée à la lumière des enjeux du présent, la culture a toute sa place mais dans des significations et des fonctions bien différentes des œuvres de l’art et de l’esprit dont on sait, notamment depuis la Shoah, qu’elles ne nous protègent pas de la barbarie. Cette culture prend des formes aussi diverses que la production de sens et d’utopies nouvelles, de construction de savoirs en situation éclairant les réalités, de création d’imaginaires sociaux nouveaux guidant les individus vers un nouvel avenir, de représentations partagées de ce que pourrait être une humanité maîtresse de son destin. La culture descend de son piédestal. Elle se fait travail d’émancipation, praxis de transformation sociale et politique, mouvement réel cherchant à dépasser et à abolir l’état actuel des choses. Le projet national de la FFMJC débattu et validé lors de son assemblée générale de 2000 à la Grande-Motte en donne une idée assez éclairante : « Nous nous refusons à réduire la culture aux Beaux-Arts. Nous défendons une conception globale et dynamique de la culture prenant en compte l’homme dans son environnement. Est cultivé celui qui possède les savoirs et les méthodes, les modèles esthétiques et d’organisation lui permettant de comprendre sa situation dans le monde, de la décrire, de lui donner un sens et de la transformer ».

Christian Maurel , sociologue. Dernier livre paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, éditions Edilivre, 2017.


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