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Dans Le Monde du 7-9-2018.
Donner une seconde vie aux objets du quotidien.
par Claire Legros.
lundi 10 septembre 2018
publié par Christian Maurel

Donner une seconde vie aux objets du quotidien.

Le réseau des 150 ressourceries françaises connaît un engouement croissant des consommateurs.

De Belle-Ile-en-Mer (Morbihan), on connaît les criques de sable fin et la côte sauvage immortalisée par Claude Monet. Mais c’est une attraction d’un autre genre qui attire au centre de l’île une petite foule d’habitants et de touristes. Hiver comme été, la même cohue joyeuse se renouvelle deux fois par semaine. Dès l’ouverture, on se presse devant Le Chtal (l’expression belliloise désigne le " bazar " ou le " travail à faire "), la ressourcerie de l’île.

Au rayon habillement, pris d’assaut, on trouve des tenues propres et repassées pour tous les âges. Comptez 20 centimes d’euros à 2 euros, selon le poids. Un couple de vacanciers choisit une poussette en bon état (5 euros) à la nursery, avant de faire le plein de polars (50 centimes d’euros la pièce) à la librairie voisine. Un retraité bellilois amateur de pêche s’enquiert d’" une bassine à cuire les araignées ". Dehors, la queue s’allonge à la caisse.

Vaisselle, meubles, électroménager, piano, lavabos, matériel de bricolage, jouets, posters, livres, disques… On trouve de tout au Chtal, ou presque. " On pensait qu’avec le temps, les apports et les ventes allaient se tarir, mais il n’en est rien, on reçoit 160 tonnes d’objets par an depuis notre ouverture, en 2013, et on en revend 140 environ ", constate Sylvie Mariage, la présidente de l’association Valorise, qui gère la structure de cinq salariés et une cinquantaine de bénévoles.

Autant de déchets qui ne finiront pas dans le centre d’enfouissement – le plus petit de France –, situé de l’autre côté de l’île, au milieu des champs, signalé par une nuée de goélands. " Le Chtal est une chance pour l’île, se félicite Jacky Lemaire, l’élu sans étiquette, chargé de la gestion des déchets à la communauté de communes. Sur une île, tout ce qui n’est pas enfoui doit repartir par bateau sur le continent, ce qui majore les coûts. " " Ras-le-bol du tout-jetable "

Collecter, réparer, puis revendre des objets de seconde main. Historiquement diffusé par les biffins d’Emmaüs, le concept n’est pas nouveau. " Mais on constate une accélération, ces dernières années, il y a de plus en plus de porteurs de projets et de collectivités intéressées ", estime Amandine Bonneau, chargée de mission à la chambre régionale de l’économie sociale et solidaire de Bretagne. Une cinquantaine de nouvelles structures ont vu le jour depuis quatre ans, selon le Réseau national des ressourceries, créé en 2000 et qui en compte quelque 150. La grande majorité d’entre elles sont associatives, comme à Belle-Ile. Un tiers fonctionnent comme un tremplin pour des salariés en cours de réinsertion.

La définition d’une ressourcerie est stricte : elle doit accueillir tous les objets, et pas seulement ceux qui seront faciles à revendre. Car, si la dimension sociale reste centrale, le volet environnemental a pris de l’importance, ces dernières années. " Les mentalités sont en train de changer aussi chez les consommateurs, assure Pierre-Marie Rousseau de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie Bretagne. Dans les années 1990, dès qu’un grille-pain tombait en panne, il était jeté. Maintenant, il est déposé dans une ressourcerie pour y être réparé. "

C’est justement " le ras-le-bol du tout-jetable et de la surconsommation " qui a poussé Julien L’Hostis à renoncer à son salaire de chef d’équipe chez Alstom, pour ouvrir, en 2016, une ressourcerie associative à Lodève, dans l’Hérault. Il s’occupe plus particulièrement de l’atelier de réparation du matériel électroménager. " Le gisement est colossal, des tonnes de lave-linge et de lave-vaisselle partent au recyclage et finissent broyés pour en extraire les matières premières. Le réemploi est bien moins énergivore et plus vertueux. " Julien L’Hostis répare lave-linge et lave-vaisselle " dans les règles de l’art, pas question de mettre en danger les futurs utilisateurs ". En octobre, il organisera, pour la première fois, des formations reconnues par le fonds de formation professionnelle continue des salariés.

Alors que la professionnalisation du secteur devient un enjeu majeur, les ressourceries embauchent. En 2017, elles ont augmenté leur nombre de salariés de 21 % pour un effectif total de 3 079 personnes. " Le modèle du tout-bénévole est désormais dépassé ", constate Amandine Bonneau. Avec le développement des ventes d’occasion sur Internet, les objets déposés en ressourcerie nécessitent de plus en plus un travail de valorisation qui repose sur des métiers manuels.

A Montpellier, l’association Gammes gère les six ressourceries de l’agglomération et emploie 370 salariés en insertion encadrés par une trentaine de permanents, qui " permettent de développer de la compétence et trouver de nouveaux marchés ", affirme Sara Asselin, la directrice. L’atelier couture s’est spécialisé dans la confection de sacs et de portefeuilles à partir de bâches publicitaires en PVC non recyclable. Cet automne, l’association prévoit de lancer un site de vente sur Internet, en partenariat avec cinq établissements de l’Hérault, de Vendée et de Savoie.

" Une goutte d’eau "

Ce foisonnement d’initiatives ne doit pourtant pas occulter les chiffres. Si l’on s’en tient aux quantités, la proportion d’objets réutilisés, quelle que soit la source (sites d’occasion, ressourceries…), reste dérisoire par rapport à la masse de déchets produits chaque année en France : à peine entre 2 % et 3 % du total. " Une goutte d’eau dans un océan de poubelles, souligne Sara Asselin. Quand on démarche une collectivité qui doit gérer 20 000 tonnes de déchets par an, on peut comprendre que nos dizaines de tonnes d’objets réutilisés ne fassent pas le poids. "

L’intérêt des ressourceries est ailleurs. Au-delà de la réparation et de la revente, elles représentent avant tout un levier pour diminuer les déchets à la source. Accueil des scolaires, promotion de modes de consommation plus écologiques, comme les achats de produits en vrac ou la confection de produits ménagers faits maison… Plus de 3 100 actions de sensibilisation ont accueilli 438 011 personnes en 2017. Une augmentation de près de 50 % en deux ans. " On s’est trompé en pensant que les ressourceries peuvent répondre à la problématique de gestion des déchets, assure Martin Bobel, coordinateur du Réseau francilien des acteurs du réemploi. Leur vrai rôle, c’est de changer les mentalités. "

Pourtant, malgré un intérêt grandissant des collectivités, le modèle économique reste fragile. " On a pris la suppression des emplois aidés il y a un an comme un coup dur sur la tête, constate Julien L’Hostis, cela nous oblige à trouver d’autres modèles, d’autres financements. " Depuis, le gouvernement a présenté, en avril, sa feuille de route pour passer d’une économie " linéaire " à un modèle circulaire. Parmi les mesures annoncées, la mise en place d’un indice de réparabilité pour les équipements électroniques et électroménagers, la création de nouvelles obligations de recyclage pour les fabricants de jouets et d’articles de loisirs…

" La principale avancée, c’est que les entreprises auront désormais la responsabilité du financement du réemploi, au même titre que du recyclage des produits, constate Antoinette Guhl, adjointe chargée de l’économie sociale et solidaire et de l’économie circulaire à la mairie de Paris. Aujourd’hui, le réemploi est le parent pauvre des objectifs. "

Mais, pour les associations, le compte n’y est pas : le plan gouvernemental reste timide et fait la part belle au recyclage et à son approche industrielle. " Si on veut changer d’échelle, on a besoin de mesures cœrcitives, qui obligent les industriels à fabriquer des objets qui durent plus longtemps et à prendre une part plus importante de la charge financière que représente le réemploi ", renchérit Martin Bobel.

De son côté, le réseau national voudrait adosser une ressourcerie à chacune des déchetteries présentes sur le territoire. Des emplois " locaux et non délocalisables ", précise Sébastien Pichot, son vice-président. Pour le moment, seul un Français sur trois a accès à une ressourcerie près de chez lui.

Claire Legros.

© Le Monde


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