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EPIDEMIE A AIX EN PROVENCE
EN ATTENDANT DE SE RETROUVER
Au 3bisF lieu d’arts contemporains à l’hôpital psychiatrique Montperrin
jeudi 19 mars 2020
publié par Madeleine Abassade

En préambule à l’annonce de sa fermeture momentanée, le 3bisF lieu d’arts contemporains situé dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique Montperrin, nous envoie un poème de Robert Juarroz * . L’ensemble de son message incite à revenir sur l’histoire de la psychiatrie, et suite à la lecture de l’article de Patrick Coupechoux publié dans le Monde Diplomatique de mars 2020.

De tous les messages électroniques que nous avons reçus, annonçant la fermeture momentanée d’un lieu culturel pour cause d’épidémie, celui du 3 bis F détonne : il donne l’impression de s’adresser à des gens et non à des consommateurs. La teneur de ce message, précédé par la douceur non mièvre d’un poème de Robert Juarroz, provient peut être de la formation initiale aux métiers du social de l’éducation et ou du soin de l’ équipe pionnière du 3bisF, comme Sylvie Gerbault sa fondatrice.

Dans le contexte actuel d’épidémie mondiale, il est intéressant de noter que c’est la lutte contre la tuberculose qui est à l’origine de la création d’une véritable médecine sociale que le Front Populaire, comme le rappelle Patrick Coupechoux, [1], va encourager en intégrant la lutte contre les maladies contagieuses. Le Front populaire va reprendre une idée des conventions de 1793 que la protection de la Santé est un devoir de l’Etat. Concernant la psychiatrie, une circulaire de 1938 transformera le placement d’office en placement volontaire, gratuit, jusque là réservé aux riches, l’asile étant organisée en trois classes sociales. Et c’est dans la période où la tuberculose est freinée si ce n’est éradiquée par le BCG associé à l’amélioration des conditions de vie des citoyen.e.s les plus pauvres, que l’asile d’aliénés devient hôpital psychiatrique. C’est durant cette période que s’amorcera la formation des infirmiers et des équipes du mouvement désaliéniste qui se développera après la guerre avec les CEMEA-Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active, association d’éducation populaire [2]

Au cours de l’évolution de son histoire, la psychiatrie se heurta à la montée du nazisme puis à son invasion pendant la seconde guerre mondiale, à l’horreur des camps mis en place dans plusieurs pays d’ Europe : le processus de tentative d’extermination totale d’une partie de la population stigmatisée dont les juifs et les tziganes, et celle des malades mentaux que la France de Vichy par ailleurs laissa mourir de faim dans les asiles. [3]

A la fin du conflit mondial et celle du nazisme, de jeunes psychiatres qui souvent avaient été mêlés à la Résistance, vont comparer l’état déplorable de plusieurs asiles aux camps d’internement. La révolution psychiatrique, vision humaniste de la folie et du soin, reprend ainsi son cours, plus déterminée encore à participer à la transformation des prises en charge des patients et à la création de nouveaux établissements ouverts sur la cité. La psychanalyse est un des outils majeurs des traitements, la parole et la réflexion préférable à la contention arbitraire des corps. Même si la psychiatrie ne fut jamais parfaite, que des soignants et éducateurs continuèrent de considérer le malade comme un inférieur, celui-ci fut reconnu comme acteur de sa parole, la folie comme processus de guérison, le délire comme acte créatif et la camisole pour un temps recula.

De gauche

Il y a toujours eu un "esprit de gauche", depuis le début des années 1980, au 3BisF, animé par son équipe et les artistes en résidence qui travaillent avec des personnes hospitalisées à Montperrin, et du public extérieur. Depuis son origine, le 3bisF est installé dans l’ancien quartier réservé aux femmes, de là lui vient peut-être cet esprit. Et si l’hôpital Montperrin n’a pas forcément la réputation d’être de gauche, quoiqu’il en soit, la direction de l’établisseent, face à la détermination des porteurs du projet, finit par donner son accord, mettant l’espace choisi à leur disposition et détachant le personnel nécessaire.

Qu’est - ce que cela veut dire de gauche ?

C’est une façon de distinguer en les qualifiant, les établissements qui avaient choisi la référence à la Psychothérapie Institutionnelle théorie nécessaire à l’organisation de l’institution sous des formes communautaires, donnant une place respectueuse à la personne malade pendant toute la durée de son hospitalisation qui pouvait durer des années. La critique permanente de l’institution devait permettre d’en analyser le fonctionnement en résonance avec le contexte économique et politique de la société. Une des figures majeure de ce mouvement est le psychiatre et psychanalyste catalan François Tosquelles. Réfugié en France à la fin de la guerre d’Espagne, il travailla dès 1940 à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère [4]

Les grandes tendances politiques de gauche et d’extrême gauche, plus ou moins reliées à des partis ou à des organisations, -socialiste, communiste et trotskyste- étaient associées à certaines établissements psychiatriques répartis sur le territoire national. Des cliniques et des établissements privés à but non-lucratifs avaient le choix de leurs orientations, tandis que dans le public elles reposaient sur l’engagement de certaines équipes. Il y avait eu une révolution dans le milieu psychiatrique, au sortir de la seconde guerre mondiale, qui allait tenter d’en finir avec l’institution de l’humiliation jusque là exercée. L’histoire de la folie écrite par Michel Foucault, son ouvrage sur les prisons Surveiller et punir et celui sur Le pouvoir psychiatrique (Cours au collège de France. 1973-1974), parmi d’autres théoriciens dont Gladys Swain, allait par la suite alimenter la réflexion. La politique n’était pas un gros mot, même si elle n’est jamais entrée dans les comptes-rendus médicaux comme participant à l’état de santé.

Du tout sécuritaire à la gestion sur le modèle de l’entreprise, mais demeure la solidarité

Mais à nouveau la camisole refit surface, progressivement, insidieusement. La camisole chimique inventée par les laboratoire pharmaceutiques s’associa au retour massif des objets de contention. La réduction du personnel, le recul de la psychanalyse, à partir du début des années 1990, le discours sécuritaire du président Sarkozy, la gestion de l’hôpital comme une entreprise, allait revenir à la peur du fou : « Scientisme et psychiatrie pharmaceutique, abandon et chosificaton du patient, délire gestionnaire, misère matérielle, fin de la réflexion sur la folie…tout cela conduit à une perte de sens, écrit Patrick Coupechoux dans un article du Monde Diplomatique de mars 2020. Cette crise est celle de notre monde. Il ne s’agit pas que des fous. Leur statut, comme toujours, fournit un indicateur de ce qui se passe en profondeur dans la société. »

Certes, Coupechoux a raison, mais restent les interstices qui continuent de résister, de ces équipes et de ces patients qui travaillent ensemble comme nous en avons déjà parlé sur notre présent site, à continuer de réformer la psychiatrie, de nous envoyer, comme le fait le 3bisF, un message réaliste associé à la poésie. En cette période d’épidémie qui s’abat sur le monde et nous confine jusqu’à nouvel ordre, ces acteurs du social, de la culture, du soin et de l’art nous invitent à porter un regard politique sur tout ce qui se passe autour de nous et sur le sens des messages, par grands médias interposés, qui nous parviennent. Par exemple que signifie les micro-trottoirs lors des journaux télévisuels, si ce n’est une façon de nous faire passer, et nous prendre, pour des imbéciles, ignorants, genre maintenant taisez-vous on pense pour vous.

Sur le présent site, il s’agit de prendre tout le temps nécessaire d’écrire ou de partager des textes, voire de réagir dans le forum.

Jamais nous n’aurons reçu autant d’invitation à prendre soin de soi et de son entourage, comme s’il fallait la menace de maladie générale pour que ressurgisse la solidarité entre nous. Comme si l’importance de la Sécurité Sociale, reprenait tout son sens. [5] Rappelons que c’est elle, donc nos cotisations, qui va indemniser les travailleuses et lleurs, contraints de rester chez eux pour garder leurs enfants pendant toute la durée du confinement.

Comme d’autres, et jusqu’à nouvel ordre, l’équipe du 3bisF travaille à distance et reste disponible par voie des ondes : contact@3bisf.com, et termine son message par ces mots : « Nous ne pouvons que vous souhaiter que cet espace-temps mis entre parenthèses soit l’occasion de lectures, de partages avec vos proches, d’invention, de repos, de réflexion... » http://www.3bisf.com/spip.php?newsl...

Madeleine Abassade

Ex responsable culturelle en psychiatrie

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De Robert Juarroz * :

En attendant de se retrouver ...

Aujourd’hui je n’ai rien fait.

Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas

ont trouvé leur nid.

Des ombres qui peut-être existent

ont rencontré leurs corps.

Des paroles qui existent

ont recouvré leur silence.

Ne rien faire

sauve parfois l’équilibre du monde,

en obtenant que quelque chose aussi pèse

sur le plateau vide de la balance.

Robert Juarroz

[Treizième poésie verticale, Paris, Edts José Corti, 1993] .

Hôpital psychiatrique Montperrin 109 avenue du petit Barthélémy 13617 Aix en Provence cedex 1

[1] Un monde de fous, Comment notre société maltraite ses malades mentaux, Seuil, 2006, p.94-95

[2] http://www.cemea.asso.fr/spip.php?a....

[3] http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/Ey....

[4] folie, philosophie, politique, psychanalyse Une politique de la folie par François Tosquelles https://deterritorium.wordpress.com...

[5] Ce qu’ est la Sécurité Sociale, son histoire, liée à celle du Front populaire et de la fin de la seconde guerre mondiale sont à retrouver sur https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%...


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