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Dans Médiapart.
Echange entre Edgar Morin et Roger Evano sur la laïcité.
vendredi 1er décembre 2017
publié par Christian Maurel

Le 9 novembre 2017 Roger Evano publiait sur son blog dans Médiapart une réponse à Edgar Morin dans laquelle il citait un passage de "Au péril des idées" qui clairement indiquait un abandon de la laïcité. A ce billet Edgar Morin a apporté une rectification qui éclaircit sa position. Voici intégralement leur échange.

"Cher Monsieur Evano,

Suite à la lecture de vos articles publiés sur votre blog du Club Mediapart le 9 et le 17 novembre dernier, je tiens à vous dire que, pour trouver les réponses à vos critiques, vous pourriez lire mes interventions dans « L’urgence et l’essentiel » (Don Quichotte, octobre 2017) afin de voir l’opposition entre mon point de vue sur toute religion et celui de Tariq Ramadan.

Sur la laïcité, il est évident que je n’ai jamais voulu « remplacer » la laïcité dans la constitution mais proposer d’y insérer que la France est une République « Une et multiculturelle ».

Le débat avec François Hollande est autour de la notion de « Multiculturalité » et n’est point sur la notion de « laïcité » dont j’ai été et j’en reste un défenseur permanent. Je vous invite à lire notre « Dialogue sur la politique, la gauche et la crise » (L’Aube, septembre 2012) où vous trouverez la citation qui suit dans la page 47 :

" (…) ne pouvons-nous, par exemple, mettre en notre constitution que LA FRANCE EST UNE REPUBLIQUE LAIQUE, UNE, INDIVISIBLE ET MULTCULTURELLE, laquelle exclut aussi bien l’homogénéisation que le communautarisme exclueur ? "

Je vous prie de considérer ce texte comme exprimant ma pensée de façon très claire, et je regrette que mon propos trop rapide vous ait semblé un renoncement à la laïcité. En effet, comme vous ne connaissez ni mes écrits ni ma pensée, et que votre lecture fut rapide, je comprends votre erreur.

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, Cher Monsieur Evano, mes respectueuses salutations.

Edgar Morin

A ce courrier du 24 novembre Roger Evano a répondu le 29 novembre par la lettre ci-dessous.

Cher Monsieur Morin,

Je vous remercie de votre réponse et de votre rectification. La lecture d’ "Au péril des idées" m’avait étonné. Souvent le multiculturalisme est opposé au concept de laïcité. J’ai pris la déclaration très claire de votre livre pour un renoncement nouveau à la laïcité au profit d’une conception anglo-saxonne dont on mesure aujourd’hui qu’elle ne règle rien. Je suis heureux de votre mise au point, qui me fait retrouver votre pensée telle que je l’avais découverte dès la parution de "Pour sortir du XXe siècle" et dans vos publications ultérieures. Je suis heureux de savoir que seule l’inadvertance, non la conviction, vous a fait jeter apparemment la laïcité aux orties, lors de vos conversations avec Tariq Ramadan. Avec votre accord, je ferai état sur mon blog du contenu de votre courrier.

Mon opposition aux Frères musulmans est politique. Cette organisation internationale, presque centenaire, vise à construire une société univoque où règnerait la certitude de la parole de Dieu, où le doute n’aurait pas sa place. Une société où la raison critique serait bannie pour laisser toute la place à la croyance. Le projet des Frères musulmans et autres fondamentalistes est l’exact opposé de ce que vous écrivez dans "Pour sortir du XXème siècle" : "Nous avons appris qu’il faut sauvegarder les pluralismes fondamentaux comme la prunelle de nos yeux" et "Nous ne sommes pas arrivés au point de résignation mais d’interrogation".

Il reste deux points sur lesquels je continue à m’interroger. Je ne comprends pas comment vous rendez les armes sur l’égalité des hommes et des femmes : ""Lors de nos entretiens enregistrés, mon épouse avait tenu à y participer en l’interrogeant sur sa position par rapport à l’égalité des femmes, ce sur quoi il avait développé une réponse en accord avec nos principes." Tous les écrits de Tariq Ramadan et maintenant ce qui apparaît de ses pratiques, montrent qu’il est contre, ce que vous affirmiez clairement dans "Au péril des idées", une égalité juridique, sociale. La place de la femme dans la société est au cœur de la problématique du monde musulman.

La question de la liberté d’expression fut centrale dans le débat qui suivit l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo. Vous avez parlé de votre contradiction en soutenant que vous étiez pour une "totale liberté d’expression" et en même temps pour "Ne pas offenser ce qu’il ya de sacré pour autrui". Or, lorsque vous écrivez dans La méthode II "Il n’y a pas de paradis passé à retrouver, pas de paradis futurs à édifier,sur la terre comme au ciel, pas de fin de l’histoire, pas de terre promise, pas de Messie présent ou à venir", n’êtes vous pas en train d’offenser les croyants ? Une pensée libre ne s’interdit pas de contester les certitudes religieuses, de les interroger, de les moquer. C’est pourquoi "Je suis Charlie", sans manifester une adhésion à tout le contenu du journal, mais en soutenant son irrévérence, introduisant le doute dans une pensée qui a cessé de penser. Sa disparition serait une défaite majeure, un recul de notre liberté. Je m’inquiète de voir des expositions, des pièces de théâtre annulées. Une des premières manifestations publiques de Tariq Ramadan fut de lancer une pétition pour interdire la représentation d’une pièce de Voltaire à Genève. Je relève dans mon livre "La démocratie face au défi de l’islamisme" la quantité de procès intentés par des institutions religieuses unies, contre des artistes, des écrivains, dont le prétexte était le délit de blasphème. Je vois d’un mauvais oeil une auto-censure se développer et la peur faire reculer "les pluralismes fondamentaux".

Je ne doute pas de "l’opposition entre [votre] point de vue sur toute religion et celui de Tariq Ramadan". Ce que je relevais c’est que la décision d’écrire un ouvrage avec ce leader des Frères musulmans lui donnait une dimension et une image de démocrate, ce qu’il n’est pas. L’histoire de cette organisation et ses textes fondateurs sont sans ambiguïtés.

Si les plaintes déposées contre lui révèlent un personnage odieux, depuis les années 1990 il est un défenseur des courants politico-religieux de l’islamisme dont l’objectif est d’établir le califat. Sa proximité avec des associations de gauche ainsi que des activités communes avec des auteurs et journalistes ont fait de Tariq Ramadan la figure de proue "présentable" de l’islamisme . Son influence auprès d’une population en mal d’idéal s’est construite avec ces soutiens. De nombreux autres penseurs de l’islam, d’une toute autre qualité, sont restés dans l’ombre ou sont combattus comme "islamophobes", voire pourchassés comme " traitres à leur origine". Par sa place dans les médias et avec leur aide, Tariq Ramadan a imposé un agenda religieux qui fait que les problèmes de société sont vus à travers l’exégèse des versets du coran. La loi de dieu tente de remplacer la loi des hommes. Son intelligence et sa culture sont au service d’objectifs totalitaires.

Votre courrier clarifie votre position sur la laïcité. Il reste que si le dialogue doit se développer avec les croyants et non croyants de l’islam et des autres religions, accompagner Tariq Ramadan et des Frères musulmans reste dangereux. Leur projet est un projet totalitaire à dénoncer comme tel. Nous n’avons pas à leur donner la main.

Je vous prie d’agréer, Cher Monsieur Morin, mes respectueuses salutations.

Roger Evano.


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