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Dans Le Monde du 30-9-2018.
"En réalités", un spectacle d’intérêt général.
par Joëlle Gayot.
dimanche 30 septembre 2018
publié par Christian Maurel

" En réalités ", un spectacle d’intérêt général.

Alice Vannier adapte " La Misère du Monde ", de Pierre Bourdieu, et démontre que l’ouvrage sociologique n’a pas pris une ride.

Entrée du haut de ses 26 ans dans les milles pages de La Misère du monde (Le Seuil, 1993), Alice Vannier n’a pas eu froid aux yeux. Sans se laisser impressionner par cet ouvrage collectif dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu, la jeune artiste signe d’une main assurée sa première mise en scène. Elle a tranché dans le vif, ne conservant des multiples récits de vie recueillis à l’époque qu’une petite dizaine de témoignages. D’hier à aujourd’hui, la misère sociale, professionnelle et personnelle n’a malheureusement pas pris une ride.

Des tables mobiles, un rétroprojecteur, des feuilles de papier, un tableau blanc font et défont le décor. Le plateau a la morosité d’un hall de gare défraîchi, ce qui n’est pas incohérent. Six comédiens y prennent place. Trois hommes, trois femmes qui jouent, tour à tour, les rôles des intervieweurs et des interviewés. Ils fument des cigarettes, enfilent et désenfilent leurs blouses de travail ou leurs pulls col roulés. enchaînent les prises de parole. Certaines sont plus marquantes que d’autres. On n’est ainsi pas près d’oublier la chômeuse longue durée qui martèle son témoignage d’un colérique " c’est pas possible " ou la vieille dame qui soliloque dans son coin en attendant d’entrer en maison de retraite.

Les acteurs incarnent peu. Ils disent avec sobriété ces mots puisés à même le réel, ne cherchent pas à faire joli, collent aux voix qui s’expriment. L’oralité, dans ses hésitations, sa syntaxe perturbée, sa grammaire défaillante, n’est pas toujours au rendez-vous, mais les comédiens conservent aux auteurs des paroles recueillies une dignité sans faille. On leur en sait d’autant plus gré que ce qu’on entend nous laisse pantois.

Ce spectacle, parfois maladroit mais nécessaire, a les vertus d’un électrochoc. Il fait comprendre que, de 1993 à 2018, la situation est devenue pire. A la solitude des vieillards, la tentation des extrêmes ou l’immigration, il faudrait ajouter la maladie d’Alzheimer, le terrorisme ou les migrants. Tout s’est durci et aggravé.

Plus un seul Bourdieu ne semble apparaître qui saurait prendre le pouls de son époque. A la place des micros tendus aux dominés de la société, il y a le flux de télés d’infos continues et l’hystérie des réseaux sociaux. C’est dire si Alice Vannier, en portant un peu de ce texte au théâtre, met en scène un spectacle d’intérêt général.

Joëlle Gayot.

© Le Monde


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