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A propos de la lettre politique de Laurent Joffrin.
Gilets jaunes et liaisons dangereuses.
Christian Maurel. communication aux responsables du Mouvement Associatif en PACA.
lundi 14 janvier 2019
publié par Christian Maurel

Bonjour à tous,

Le propre de l’éducation populaire est de rendre tout discutable, vient de m’écrire Marc Lacreuse, ancien collègue de travail à la FFMJC et co-animateur du site internet "Éducation populaire et transformation sociale/OCR...". On pourrait donc discuter la lettre de Laurent Joffrin et ne pas se contenter de dire, à propos des ’’gilets jaunes’’ que tout y est dit. Je ne rentrerai pas dans un commentaire détaillé de type épreuve de l’agrégation de philosophie, mais je me contenterai d’avancer quelques considérations qui me sont inspirées par ma propre expérience de l’éducation populaire remontant au milieu des années 1960.

Oui, infiltration par des membres de partis politiques qui ne veulent du bien ni à la démocratie ni aux gilets jaunes. Oui des propos et comportements antisémites qui nous rappellent d’autres périodes troubles de l’Histoire, périodes de crises pendant lesquelles - pour le dire avec les mots d’Antonio Gramsci du fond de sa prison mussolinienne - entre le passé qui refuse de mourir et le présent qui peine en être, nous sommes dans un ’’clair-obscur où naissent des monstres’’.

Qui est responsable ? Sans aucun doute le néolibéralisme par des discours, des pratiques et des dispositifs que l’on peut identifier et que de nombreux États dits ’’démocratiques’’ comme le notre, et tout particulièrement le président de la République, soutiennent par des comportements, images ( les "premiers de cordée" alors que les derniers n’ont que la corde pour se faire pendre), par une théorie ’’progressiste" du "ruissellement" qui voudrait que l’enrichissement sans limites d’une minorité profiterait à tous... alors que cette nouvelle raison néolibérale inventée en 1938 à Paris dans le fameux colloque Lippemann deviendra, dans les années 1980 avec Thatcher er Reagan la seule raison du monde sans alternative possible, et avec la chute du mur de Berlin la ’’fin de l’Histoire" (Francis Fukuyama).

On connait les effets néfastes de ce néolibéralisme qui n’est pas le retour au libéralisme ’’classique’’ ni au capitalisme ’’pur’’ : dégradation de la planète, exploitation effrontée et sans retenue des ressources matérielles et humaines, redéploiement des inégalités (voir le succès du Capital au 21è siècle de Thomas Piketty), démocratie représentative délégataire inadaptée aux attentes les plus légitimes des peuples, crise de notre imaginaire social des droits de l’Homme et du Citoyen, montée en puissance d’imaginaires sectaires, discriminatoires, racistes, xénophobes, nationalistes et fondamentalistes... Néolibéralisme qui détruit les rapports sociaux, désintègre les individus et entend en faire tous des ’’entrepreneurs d’eux mêmes’’ au mépris de toutes les coopérations et qui conduit à ce que Pierre Dardot et Christian Laval (La nouvelle raison du monde. essai sur la société néolibérale dont je conseille la lecture) à "un gouvernement des hommes (et du monde) selon le seul principe universel de la concurrence"

Le deuxième responsable de cette situation, ce sont les États eux-mêmes et de tous bords. Le néolibéralisme ne se porte aussi bien que dans la Chine communiste de Mao ( un milliardaire de plus tous les 3 jours !). Mais la lecture de ce système largement mondialisé qui ne se limite pas qu’à l’économie mais intègre tous les domaines de nos existences et jusqu’à nos pratiques éducatives et nos loisirs, doit s’appliquer à La France d’aujourd’hui et à la posture de son président qui, sous la pression du danger que représente le mouvement des gilets jaunes et de ses possibles dérives sociales et politiques, ouvre un "grand débat" dont il fixe l’ordre du jour et les grandes thématiques, admet du bout des lèvres que l’on pourra s’exprimer sur tout ce qui concerne notre existence, mais n’entend nullement revenir sur sa politique et sur les décisions prises notamment la suppression de l’Impôt

Mais "toute la misère n’est pas chez les riches", comme me le disait souvent un vieil ouvrier syndicaliste clermontois. Nous - je veux parler des grands mouvements historiques de l’éducation populaire qui, pour nombreux d’entre eux, sont issus de l’esprit et nés dans les combats de la Libération - quelle est notre part de responsabilité dans ce que nous connaissons aujourd’hui et pour les échéances à venir ? Ne nous sommes-nous pas - contraints et forcés pour certains, consentants pour d’autres qui en ont fait une stratégie de développement et de management social - trop facilement laissés instrumentaliser par des politiques publiques néolibérales qu’elles soient de droite ou de gauche, en mettant sous le coude les fondamentaux qui avaient portés nos mouvements et ssociations sur les fonds baptismaux dans des périodes où on pensait et agissait encore en terme d’émancipation, de conscientisation, de politisation des questions de société au sens comme dit Marc Lacreuse de ’’rendre tout discutable"".

Où sont les structures, équipements, associations où l’on conduit les citoyens à s’emparer des questions qui traversent les individus et les rapports de société ? Personnellement, j’en connais peu, par ignorance sans doute : quelques Centres Sociaux et MJC comme l’Espace social et Culturel de la Croix des Oiseaux à Avignon, ses médias citoyens et son opération ’’Les arts au coin de ma rue’’faisant suite à l’opération Gatti, les MJC de Martigues et de Briançon qui mettent en débat et agissent sur la question des réfugiés, la MJC-centre social de Ris-Orangis qui en partant de ce qui "affecte les gens" ouvre de la discussion conduisant à des revendications et des propositions, l’Université Populaire du Pays d’Aix qui sans aucun salarié, transmet et conduit ses auditeurs à co-construire des savoirs sur de grandes questions et avec différentes méthodes réfléchies par son conseil pédagogique, comme les crises, la démocratie, la place des partis politiques, la croissance, le populisme et, cette année, l’émancipation.

De mon point de vue, de nombreux réseaux croyant sans doute, dur comme fer, détenir la vérité en matière d’éducation populaire, n’ont pas saisi la perche qui leur était tendue avec l’’’Offre publique de réflexion" lancée par le ministère de la jeunesse et des sports du temps où Marie-George Buffet était aux affaires. Or en mobilisant quelques 500 groupes de réflexion autour de l’hypothèse qui voulait que l’éducation populaire soit le ’’travail de la culture dans la transformation sociale et politique’’ on entendait dépasser toutes le dérives instrumentalisantes et de consommation socioculturelle dans lesquelles s’était fourvoyée ou laissé entrainer l’éducation populaire. On ne peut pas dire que le CNAJEP lui-même se soit montré particulièrement actif dans cette opération et dans la défense du "rapport Lepage" interdit de publication en haut lieu et qui fut remplacé par un livre sans grand intérêt (Citoyens, Chiche !) écrit par quelqu’un qui n’avait participé à rien.

Il est encore temps de réagir et de faire que l’éducation populaire labellisée, si elle ne veut pas finir dans les poubelles de l’Histoire, se définisse et se donne les moyens d’être réellement critique, mutuelle, permanente et politique. Car en ce moment, avec le mouvement des ’’gilets jaunes", c’est bien une réelle éducation populaire qui a lieu sur le tas pour des gens très éloignés de la politique et de la représentation républicaine ... pour le meilleur et pet-être pour le pire..

Attention et je termine là dessus. Churchill disait à propos des négociateurs des accords de Munich (Daladier et Chamberlain) : "Ils avaient le choix entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre". Les français avaient le choix entre Macron et Le Pen. Ils ont choisi Macron et ils finiront par avoir Le Pen. Cela doit nous faire réfléchir, y compris quand nous mettons en place un centre de loisirs. Car l’éducation populaire peut et doit commencer là, à la banque d’accueil des parents venant inscrire leurs enfants.

Bien cordialement.

Christian Maurel.

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La lettre politique de Laurent Joffrin.

Gilets jaunes et liaisons dangereuses.

Ça commence à faire beaucoup… Précaution : comme on l’a écrit maintes fois, le mouvement des gilets jaunes est avant tout la révolte d’une partie des classes populaires victimes de conditions de vie injustes. Il présente des revendications matérielles légitimes et traduit un sentiment d’abandon compréhensible. Mais d’autres aspects de la protestation, souvent à la marge, parfois au cœur même des manifestations, posent un léger problème. On a déjà cité les propos homophobes tenus ici et là, les « quenelles » dieudonnesques exhibées sur les marches du Sacré-Cœur, les militants identitaires présents au sein des cortèges, les slogans à connotation antisémite, les discours antimigrants. Incidents isolés ? Dérapages marginaux ? Certes. Mais tous vont dans le même sens, celui d’une extrême droite décomplexée. Redoublement ces derniers jours, sous des formes variées. Une vidéo sympathique, largement visionnée, met e n scène des gilets jaunes parodiant une chanson de Michel Fugain : on apprend que son interprète a soutenu le mouvement des « veilleurs » anti mariage pour tous. Le député d’En Marche Jean-François MBaye reçoit une lettre hostile : elle est rédigée à la manière du Ku Klux Klan, avec injure raciste et menace de mort. En Normandie, deux journalistes sont insultés par des gilets jaunes sur un rond-point : « Youpins macronistes ! » Le CESE organise une consultation en marge du mouvement : la manif pour tous squatte l’opération et fait monter en tête des demandes l’abolition du mariage homosexuel. Des messages biaisés font croire que le « pacte de Marrakech » sur les flux migratoires rend obligatoire l’accueil indistinct des migrants. Ils font un tabac sur Facebook, notamment sur les « murs » soutenant le mouvement. Inventaire disparate ? Oui. Mais, pour le moins, un air de famille.

A ces écarts – dont on répète qu’ils sont le fait de minorités ou d’individus isolés – s’ajoute une accoutumance inquiétante à la violence verbale ou physique. Décapitation symbolique du président de la République, attaque de monuments publics : ces faits étaient connus. Un petit groupe s’empare d’un transpalette et défonce la porte d’un ministère : du jamais vu cette fois, depuis des décennies. Violence interne au mouvement, tout autant : plusieurs gilets jaunes acceptent de négocier avec les pouvoirs publics : ils sont menacés de mort et se retirent. Une gilet jaune envisage de devenir chroniqueuse à BFM : elle doit reculer devant la violence des imprécations. Plusieurs d’entre eux veulent se constituer en organisation permanente et caressent l’idée de présenter une liste aux Européennes : des traîtres, des vendus, etc.

Autrement dit, cette protestation largement spontanée attire tout aussi spontanément les franges les plus extrêmes de la droite dure et xénophobe, sans que des condamnations claires et audibles ne viennent les contrer de l’intérieur du mouvement. Rappelons que deux forces politiques soutiennent franchement les gilets jaunes, sans grande restriction sinon de pure forme : le Rassemblement national, et le parti de Nicolas Dupont-Aignan (peu ou prou rejoints par la France insoumise qui s’avance en terrain pour le moins mouvant). Ces deux partis n’ont pas déclenché l’affaire et n’en sont pas les marionnettistes de l’ombre. Mais qui peut nier que ce rapprochement va finir par signifier quelque chose ? Deux hommes l’ont déjà compris : les deux leaders de la coalition Cinq Etoiles-Extrême-droite au pouvoir en Italie. Ils ont proclamé ce lundi de manière spectaculaire leur soutien aux gilets jaunes – « Ne faiblissez pas ! » – et proposé une aid e directe, suggérant que l’Italie montrait la voie aux Français. Encore une coïncidence.

Laurent Joffrin.

04.01.2019.


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