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DEMOCRATIE ECONOMIQUE
IMPOSSIBLE COMPROMIS ENTRE LES CLASSES
par Benoit BORRITS ( association AUTOGESTION )
jeudi 7 décembre 2017
publié par Marc Lacreuse

DEMOCRATIE ECONOMIQUE

IMPOSSIBLE COMPROMIS ENTRE LES CLASSES

Benoît Borrits 

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Pourquoi toute politique progressiste devra aboutir à l’expropriation les actionnaires ?

Depuis maintenant quelques décennies, les programmes politiques de gauche opposés au néolibéralisme défendent l’idée qu’une baisse des profits des entreprises pourrait constituer un levier pour assurer une meilleure justice sociale. Cela paraît simple comme bonjour. Les actionnaires gagneraient certes moins, mais la valeur de leur entreprise continuerait de croître pendant que les salariés profiteraient de nouvelles avancées sociales… Pour certains, cette nouvelle politique annoncerait la reprise d’un cercle vertueux de croissance sans remise en cause des actionnaires. Pour d’autres, il s’agirait d’une étape intermédiaire avant leur expropriation. Or ce scénario d’un compromis ou d’une étape provisoire est devenu tout simplement intenable.

L’inéluctable financiarisation du capitalisme a déplacé la valeur de l’entreprise d’une valeur comptable vers une valeur purement financière basée sur les estimations futures de dividendes. Les versements actuels de dividendes sont ainsi devenus un indicateur de la capacité de l’entreprise à en générer à l’avenir. Si le profit d’aujourd’hui reste une validation que l’entreprise a gagné de l’argent sur une période passée, il devient aussi une indication pour le futur au point où la valeur de l’entreprise s’exprime aussi comme un multiple de celui-ci. Ainsi, même si l’entreprise gagne de l’argent en réalisant un bénéfice, si celui-ci est en baisse, l’action perdra de sa valeur et l’actionnaire aura perdu de l’argent.

Face à une telle situation, les actionnaires, s’ils conservent le pouvoir, réagiront en désinvestissant, ce qui contrariera le succès d’une politique progressiste. Voilà qui explique que depuis de nombreuses années, les gouvernements successifs, de « gauche » comme de droite, n’ont de cesse de contenter le patronat. Voilà qui, à l’inverse, nous montre que tout programme induisant une réduction des profits des entreprises qui ne serait pas accompagnée d’une éviction des actionnaires ne pourra jamais fonctionner.

Inéluctable financiarisation du capitalisme

Il est courant d’assimiler la valeur d’une entreprise à sa valeur comptable, à la valeur de ses fonds propres. Ceux-ci se déterminent de deux façons différentes qui aboutissent strictement au même résultat. Soit on prend la valeur de ce que l’entreprise possède (ses actifs) de laquelle on retranche ses dettes. Soit on additionne la totalité des apports des propriétaires (apport initial puis augmentations successives de capital) et des résultats cumulés de l’entreprise (profits comme pertes) à laquelle on retranche les retraits des actionnaires (versements successifs de dividendes). On pourrait donc logiquement penser que, lorsque l’entreprise fait des bénéfices, ses propriétaires sont des gens heureux puisque la valeur de leur entreprise augmente. On peut aussi considérer qu’une politique sociale-démocrate qui réduirait les profits des entreprises – sans les annihiler – au nom de la justice sociale serait viable : les entreprises feraient certes moins de profits mais les actionnaires continueraient à voir la valeur de leur entreprise progresser. Voilà qui pourrait constituer un nouveau compromis entre les classes ou une étape intermédiaire avant d’aller plus loin. Le problème est que la financiarisation du capitalisme interdit aujourd’hui un tel scénario.

La raison est simple à comprendre : les transactions d’entreprises ou les échanges d’actions sur les bourses de valeur ne se font jamais à la valeur comptable des entreprises mais sur la base d’une valorisation financière. Celle-ci n’est pas définie par ce que l’entreprise possède diminué de ce qu’elle doit mais par les anticipations des individus sur les dividendes que l’entreprise versera dans le futur.

Cette primeur de la valorisation financière sur la valorisation comptable est un des symptômes de l’évolution d’un capitalisme à dominante patrimoniale et industrielle vers un capitalisme financier. Cependant, il faut comprendre que cette évolution du capitalisme est inéluctable et de ce point de vue, nous aurions tort de voir dans celle-ci le symptôme d’une rapacité accrue des actionnaires, ce qui constituerait un diagnostic purement moral et fort peu politique. La raison de cette évolution est simple à comprendre : si on possède une action d’entreprise ou une entreprise en totalité, celle-ci n’offre à son détenteur aucun autre intérêt que l’argent qu’elle va bien pouvoir rapporter sous forme de dividendes ( 1). Pourquoi, dès lors, investir dans une société qui ne versera jamais aucun dividende (2), à moins qu’on ne le fasse pour des raisons altruistes ? Mais dans ce cas, nous sortons du registre de l’investissement pour aller vers celui du don…

Valeur financière et utilité sociale

Comment déterminer une valeur à une action – ou à une entreprise – à partir de dividendes que l’on va recevoir dans le futur et qui sont par nature incertains ( 3 ) ?

Les analystes financiers établissent un scénario probable de dividendes futurs, qui souvent se résume au dividende du moment auquel on applique un taux de progression annuel. Sur la base de ce scénario, on va donc donner une valeur « actualisée » à chacun des dividendes anticipés. Cette actualisation va dévaloriser les dividendes futurs par deux facteurs : le temps et l’incertitude. Puis on additionnera tous ces dividendes « actualisés » pour obtenir la valeur de l’action.

Le facteur temps est rémunéré par le taux d’intérêt : recevoir une somme d’argent dans le futur correspond à placer une somme inférieure rémunérée au taux d’intérêt du moment pour obtenir celle-ci à échéance. Donc, plus le dividende sera éloigné dans le temps, moins il aura de valeur immédiate et plus le taux d’intérêt est faible, plus la valeur actualisée du dividende sera forte.

L’incertitude est l’autre facteur de dévalorisation des dividendes futurs : plus ce dividende apparaît incertain, plus il sera dévalorisé d’une prime de risque qui, comme le taux d’intérêt, s’exprime en pourcentage ( 4). L’addition du taux d’intérêt et la prime de risque exprime la rentabilité attendue par les actionnaires des fonds propres de l’entreprise.

De cette réalité, on déduira une propriété essentielle : si une entreprise n’a aucun espoir de distribuer un jour des dividendes, ou plutôt si tous les acteurs de marché estiment qu’elle est incapable de verser quoi que ce soit, alors, elle ne vaut absolument rien. Inversement, on pourrait concevoir une valeur infinie pour une entreprise si les dividendes escomptés sont en croissance à un taux supérieur à la somme du taux d’intérêt et de la prime de risque ( 5). On assiste donc à la fois à des déprimes du marché à l’égard de certaines actions dont la valeur est proche de zéro et, à l’exact opposé, à des mouvements irrationnels à l’égard d’entreprises, souvent dans la haute technologie, qui n’ont jamais versé aucun dividende mais dont on attend des merveilles dans le futur.

La valeur financière de l’entreprise est donc totalement déconnectée de sa valeur comptable comme de l’intérêt de sa production pour la société : une entreprise qui vend régulièrement des produits sur un marché donné, qui paye correctement ses salariés et fournisseurs et dont la valeur des fonds propres est certaine (l’entreprise possède plus d’actifs qu’elle n’a de dettes), mais qui serait incapable de verser le moindre dividende, ne vaut absolument rien. Et pourtant, il est possible que la valeur sociale de sa production soit socialement utile. Voilà qui en dit long sur l’incapacité du capitalisme d’impulser une production qui corresponde aux besoins de la population. De même, il est possible que la valeur financière de l’entreprise soit très en dessous de sa valeur comptable mais l’inverse peut tout aussi bien être vrai, à savoir que la valeur d’échange de l’entreprise soit très au dessus de sa valeur comptable et donc, n’aurait aucune contrepartie tangible en terme de fonds propres (6).

La valeur financière a une incidence malthusienne sur la gestion

Cette valorisation financière implique que le dividende versé dans l’année constitue un signal important adressé au marché concernant la capacité de l’entreprise à en verser dans le futur. C’est ce qui explique grandement la hausse tendancielle des dividendes rapportés à la valeur ajoutée qui se constate partout dans le monde à partir du milieu des années 1970.

De même, le profit comptable de l’entreprise est une indication comme quoi l’entreprise gagne de l’argent dans son exploitation sur une période donnée (l’année ou un trimestre), ce qui indique qu’elle sera potentiellement capable de générer des dividendes dans le futur (7). Un indicateur très fréquemment utilisé en finance est le Price Earning Ratio (PER) qui rapporte la valeur de l’entreprise à un multiple de ses profits annuels. Dans le cas où le profit réalisé est inférieur au profit qui était attendu par les actionnaires, alors la valeur de l’action baisse immédiatement en bourse : cela remet en effet en cause le scénario de dividendes futurs admis par le marché. En clair, bien que l’entreprise fasse des profits, les actionnaires perdent de l’argent car leur action est dévalorisée. Il se réalise ainsi un effet cliquet qui constitue un véritable pousse-au-crime. Chaque résultat comptable induit une valorisation sur laquelle de nouveaux investisseurs rentreront au capital : ceux-ci exigent au minimum que l’entreprise renouvelle sa performance, au mieux la surpasse, pour ne pas perdre d’argent.

Ceci explique que tout projet de développement, tout investissement ne soit adopté par l’entreprise que si sa rentabilité actualisée est supérieure au coût moyen du financement de ses actifs, coût moyen qui intègre la prime de risque ( 8). En clair, les entreprises ne financent pas tous les projets qui sont a priori rentables mais seulement ceux dont la rentabilité est supérieure à celle attendue par les actionnaires, ceux qui permettront de donner encore plus de valeur à l’action.

Impossible politique sociale-démocrate

Dans les années les plus récentes, les gouvernements successifs ont tout fait pour que les entreprises soient en mesure de générer de fort profits permettant des versements de dividendes conséquents : déréglementation du droit du travail pour faciliter les licenciements, diminution des cotisations sociales, diminution de l’impôt sur les sociétés. Ces mesures favorisent les dividendes immédiatement versés et si les acheteurs et vendeurs d’actions sont convaincus que ces mesures sont pérennes, le marché des actions peut alors monter. Ceci nous montre à quel point la valorisation des actions est, non seulement purement spéculative, mais aussi une construction politique qui dépend du pouvoir et de la bienveillance des gouvernements.

Imaginons maintenant un autre scénario, celui d’un gouvernement progressiste qui prendrait le contre-pied des mesures décrites antérieurement, à savoir des augmentations de salaires ou de cotisations patronales ou encore une diminution généralisée du temps de travail sans perte de salaires. Une telle politique aura pour effet immédiat d’augmenter la part des salaires dans la valeur ajoutée et de diminuer potentiellement les dividendes. Ceci constitue pour les actionnaires un facteur de risque : est-ce que cette politique va se maintenir dans le temps ? L’effet immédiat d’une telle politique sera une baisse de la valorisation boursière des entreprises qui combinera un scénario de dividendes futurs revu à la baisse et une augmentation de la prime de risque. C’est l’augmentation même de cette prime de risque qui raréfiera les investissements des entreprises et provoquera in fine une chute de la production.

La financiarisation inéluctable du capitalisme rend désormais impossible toute politique sociale-démocrate de réduction des profits des entreprises au bénéfice d’une meilleure justice sociale sans remise en cause de la propriété des entreprises. Une politique de hausse de la part des salaires dans la valeur ajoutée ne sera viable que s’il existe une conscience claire dans le salariat qu’il faudra prendre le contrôle des entreprises pour les démocratiser. Cela suppose que le gouvernement progressiste qui prendra de telles mesures accompagnera celles-ci de dispositifs juridiques et légaux permettant aux salariés de se débarrasser des actionnaires.

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Notes :

- 1.On pourra objecter qu’un propriétaire étant en pouvoir de décider, il pourra aussi se payer sous la forme de gros revenus. Cette remarque porte essentiellement sur les entreprises individuelles ou formées de quelques associés qui souvent travaillent dans l’entreprise. Dans ce cas, il convient de partager la partie du revenu qui correspond au travail proprement dit et le surcroît qui doit être assimilé à des dividendes. ↩

- 2.On peut objecter que de nombreuses coopératives ne versent aucun dividende ou un dividende marginal. Cependant, la part coopérative n’est pas assimilable à une action dans la mesure où celui qui la souscrit a la garantie que la coopérative rachètera sa part au moment de son départ. Dans la réalité, on ne souscrit pas une part coopérative pour son intérêt financier – qui est des plus limités – mais pour pouvoir accéder à ses services. ↩

- 3.D’autant que l’entreprise ne prend jamais aucun engagement juridique à ce sujet. ↩

- 4.D’après la théorie du portefeuille efficient qui veut qu’on n’investisse jamais sur une seule action mais sur un ensemble, la prime de risque propre à chaque entreprise est égale à la prime de risque générale du marché multiplié par un coefficient β propre à l’entreprise qui est le coefficient de corrélation de l’action avec son marché de référence. ↩

- 5.En effet, sur la base d’un scénario de versement de dividendes croissant de façon uniforme à taux de c à partir dividende initial d, la valeur d’une action avec taux d’intérêt t et prime de risque r sera de d/(t+r-c). On comprend que si le taux de croissance est supérieur à la somme du taux d’intérêt et de la prime de risque, la valeur de l’action est alors infinie ! ↩

- 6.Le Price to Book Ratio (PBR) est le rapport entre la valeur boursière et la valeur comptable de l’entreprise. À la fin 2016, le PBR de l’ensemble des valeurs du CAC40 était de l’ordre de 1,5 avec de fortes disparités entre les sociétés. Ceci signifie qu’un tiers de la valeur boursière des entreprises du CAC40 ne correspond à rien de tangible. ↩

- 7.Le résultat d’une entreprise est l’évaluation économique de son activité en évaluant la production et déduisant les coûts associés à celle-ci, qui ne correspondent pas forcément aux dépenses de l’entreprise sur la période. Il ne s’agit donc pas des flux de trésorerie libres dégagés par l’entreprise qui permettent de payer immédiatement des dividendes mais d’une indication que celle-ci pourra tendanciellement le faire. ↩

- 8.Ce coût moyen correspond, pour la partie des actifs financés en fonds propres, au taux d’intérêt et à la prime de risque, pour la partie financée par endettement par le taux d’intérêt. ↩

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