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Dans Le Monde du 14-4-2018.
"Il n’y a pas d’espace apaisé dans lequel nous pouvons parler des enjeux que Notre-Dame-Des-Landes soulève.
Cyril Dion.
samedi 14 avril 2018
publié par Christian Maurel

Je partage en grande partie les réflexions de Cyril Dion. En revanche, il y a dans ses propos une certaine naïveté à penser qu’un "espace apaisé" pourrait régler aussi facilement ce qui sépare l’État et les Zadistes. D’un coté, nous avons une république des propriétaires - que l’on s’évertue encore à appeler "démocratie"- et de l’autre la tentative - comme en d’autres endroits du monde - de construction de ce que nous pourrions nommer une "démocratie des communs". C’est dans cette opposition que se joue, à mon sens, ce que j’appelle une "urgente et indispensable bifurcation" de l’Histoire, si nous ne voulons pas que "l’humanité coure à sa perte". Cette bifurcation sera faite de transformations profondes, de transitions décisives, de révolutions localisées ou de plus grande envergure, d’affrontements autour d’enjeux se ramenant essentiellement à la question du droit de propriété qui constitue le socle de notre capitalisme néolibéral après avoir été celui des formes de capitalisme antérieures. "... en ce début de 21ème siècle personne ne peut connaître la voie qui sera prise. Mais ce dont nous pouvons être sûr, c’est que s’ouvre devant nous une longue période de convulsions, d’affrontements et de bouleversements. Ceux qui rêvent de douce transition vers un monde plus écologique et plus généreux..... pèchent gravement par irréalisme et par ignorance" nous disent Pierre Dardot et Christian Laval dans ’’Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle’’ (éditions La Découverte, 2014, p. 569). La ZAD de Notre-Dame-Des-Landes en est une illustration.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Cyril Dion : « Il n’existe pas d’espace apaisé dans lequel nous pouvons parler des enjeux que NDDL soulève »

L’impasse à laquelle conduisent la violence de l’État et celle d’une minorité de zadistes est le signe que notre démocratie ne fonctionne plus, estime Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris, dans une tribune au « Monde ».

Tribune.

De tout temps, il y eut les faits et l’interprétation des faits. Les êtres humains agrègent des observations, des sensations, des émotions et les transforment en opinions, en interprétations, en points de vue. Les événements de Notre-Dame-des-Landes (NDDL) en sont un exemple frappant. Pour les uns, il est inconcevable que des individus occupent, parfois illégalement, des terres, alors que la raison première de cette occupation – empêcher la construction d’un aéroport – n’a plus lieu d’être. Pour d’autres, il est insupportable que l’Etat veuille déloger les zadistes par la force.

Pour ma part, il me paraît totalement inacceptable de faire usage d’une telle violence. Celle qui consiste à envoyer 2 500 gendarmes (un vrai bataillon militaire, deux fois plus qu’en Syrie et en Irak) avec des pelleteuses, des bulldozers pour détruire des habitations en bois, des yourtes, chasser des agriculteurs, des rêveurs, des utopistes, projeter des grenades, menacer, matraquer. Mais également celle d’une minorité des zadistes qui incendient, utilisent de l’acide ou toute sorte de projectiles avec l’intention de blesser. Je ne parle pas tant du comportement des personnes (gendarmes ou zadistes) qui sont emportées dans une histoire qui souvent les dépasse, mais plus encore de la mécanique qui conduit à cette situation. C’est elle que nous ne devrions pas accepter.

Échec du dialogue

En tant que société, notre rôle n’est pas d’observer ou de commenter cette violence, comme cela est fait à longueur de journée dans de nombreux médias, mais de comprendre ce qui en est la cause et de nous organiser pour qu’elle n’ait pas lieu. Pour moi, elle traduit une réalité : il n’existe pas d’espace apaisé dans lequel nous, en tant que société, pouvons parler des enjeux que NDDL soulève. En toutes circonstances, la violence éclate, là où le dialogue échoue. « NDDL, qui cristallise une part de la résistance écologique française et européenne, est le symbole de deux logiques antagonistes. »

Si des centaines de personnes occupent partiellement ce lieu depuis 1974, si l’attention médiatique à son propos est incessante, ce n’est pas pour rien. Ce lieu, qui cristallise une part de la résistance écologique française et européenne, est le symbole de deux logiques antagonistes. L’une qui prétend poursuivre le développement économique du XXe siècle fait d’infrastructures, de grands projets, d’industrialisation et ceux qui croient fermement que cette logique conduit l’humanité à sa perte.

Or, malgré des centaines d’articles et de reportages, il me semble que les véritables questions ne sont toujours pas posées. Faut-il continuer à bâtir des aéroports, à vendre des avions, à doper le trafic aérien alors qu’un aller-retour Paris-New York coûte trois mètres carrés à la banquise et que 195 Etats se sont entendus sur l’absolue nécessité de contenir le réchauffement de l’atmosphère terrestre à 1,5 °C ? Faut-il continuer à artificialiser des terres, à bétonner des espaces naturels pour y faire pousser des centres commerciaux et des autoroutes, alors que les scientifiques du monde entier nous alertent sur la disparition insensée des oiseaux, des insectes et des animaux vertébrés ? Quels modèles économiques, industriels devons-nous adopter pour parvenir à sauver notre espèce et une bonne partie des autres ?

Voilà quelques interrogations fondamentales. Mais où pouvons-nous, démocratiquement, avoir cette conversation ? Qui en parle sur les ondes des radios le matin et sur les plateaux des journaux télévisés le soir ? Quasiment personne. En tout cas pas dans les proportions où nous entendons parler des expulsions, des tractations ou des militants radicalisés de la ZAD.

Pour une conversation avec l’ensemble de la société

J’imagine que, pour une partie de l’exécutif, la question de NDDL est réglée. Le problème a été tranché et il est désormais temps de rétablir l’« État de droit ». Ces gens sont dans l’illégalité, il faut les expulser. Nous discuterons après.

De mon point de vue, rien n’a encore été discuté. La décision de ne pas construire l’aéroport a été vécue comme une victoire par beaucoup de militants. Mais, faire cela d’un côté et continuer à doper les ventes d’Airbus de l’autre, est-ce vraiment aller au fond de la question ? « Bien sûr, les responsables politiques se tiennent au milieu de points de vue contradictoires, d’injonctions paradoxales. »

Bien sûr, les responsables politiques se tiennent au milieu de points de vue contradictoires, d’injonctions paradoxales. D’un côté, il faudrait arrêter des activités économiques, industrielles, fatales aux écosystèmes et, de l’autre, il faut assurer à la population des emplois, des infrastructures d’accès à l’énergie, etc. Et les priorités des uns ne sont pas celles des autres.

C’est pour cette raison qu’il est plus que jamais indispensable de mettre ces sujets sur la table et d’engager une conversation avec l’ensemble de la société. Nous devons réfléchir et choisir ensemble quelle voie nous voulons emprunter. Quelques responsables politiques vous diraient que c’est à cela que servent les élections. Les candidats présentent un programme, ils sont élus pour l’appliquer, il n’y aurait donc plus de discussions à avoir pendant la durée de la mandature. Mais ce serait se voiler allègrement la face sur l’état moribond de notre démocratie. Revoir notre démocratie

Premièrement, le président – et par extension son gouvernement – ne bénéficie que d’une légitimité populaire très faible (Emmanuel Macron a été élu avec 20,7 millions de voix, moins de la moitié du corps électoral et moins d’un tiers de la population française et a directement rassemblé l’adhésion de 8,66 millions de Français sur son programme au premier tour). D’autre part, il est élu sur des critères souvent plus irrationnels et émotionnels que programmatiques. De son côté, l’Assemblée nationale, de part le scrutin majoritaire, n’est pas non plus représentative des opinions de la population. Le modèle même de démocratie représentative autorise fort peu d’expression et de dialogue entre les élus et les citoyens, contrairement à des modèles mêlant démocratie représentative et démocratie directe, comme chez nos voisins Suisses, où l’initiative populaire permet aux citoyens de proposer des modifications constitutionnelles et des textes de loi ou même de s’opposer à des lois, obligeant à un débat dans l’ensemble de la société.

En France, comme dans de nombreux pays, nous semblons, malgré les mantras appelant à la concertation, bloqués dans une logique de perpétuelle confrontation. Notre démocratie ne fonctionne plus si bien. Pourtant, face à un péril écologique aux conséquences dramatiques, il nous faudra bien parvenir à la restaurer. Comme le disait Martin Luther King, dont nous avons récemment commémoré le décès, « nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ». Cela n’a jamais été si vrai.

Cyril Dion est cofondateur du mouvement Colibris, coréalisateur du documentaire Demain (avec Mélanie Laurent), auteur de Demain et après... (Actes Sud, 2016) et, à paraître le 23 mai, Petit manuel de résistance contemporaine (Actes Sud, 2018).


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