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Dans Le Monde du 13-3-2018.
Jason Moyer-Lee, le défenseur des nouveaux prolétaires.
par Eric Albert.
mardi 13 mars 2018
publié par Christian Maurel

Jason Moyer-Lee, le défenseur des nouveaux prolétaires.

A 32 ans, le secrétaire général du Syndicat britannique des travailleurs indépendants (IWGB) est de tous les combats contre les petits boulots. Aux côtés des chauffeurs d’Uber ou des coursiers de Deliveroo, entre autres.

Chauffeurs d’Uber, livreurs de Deliveroo, coursiers transportant les paquets des entreprises du Net, femmes de ménage " invisibles " nettoyant les bureaux aux aurores… Il existe un point commun à tous ces prolétaires du XXIe siècle : l’immense majorité d’entre eux n’est représentée par aucun syndicat, les grandes centrales du Royaume-Uni étant implantées dans l’industrie et la fonction publique.

Ces dernières années, un nouveau trublion a cependant fait son apparition. L’Independent Workers Union of Great Britain (IWGB, le Syndicat britannique des travailleurs indépendants) est de tous les combats concernant la gig economy, l’économie des petits boulots. Il a notamment contribué à la victoire d’octobre 2016, quand un tribunal a estimé que les chauffeurs d’Uber à Londres ne pouvaient être considérés comme des autœntrepreneurs (la société américaine a interjeté appel). Il mène aussi la lutte chez Deliveroo, l’entreprise de livraison de plats cuisinés, afin d’obtenir le salaire minimal pour les coursiers. L’offensive se poursuit. Mardi 6 mars, le syndicat a manifesté pour défendre les femmes de ménage de plusieurs universités de la capitale, qui travaillent pour des sous-traitants, dans des conditions de travail très inférieures à celles des employés de l’université.

Un homme se trouve au cœur de ces batailles : Jason Moyer-Lee, un Américain de 32 ans, tombé dans le syndicalisme presque par hasard. Le secrétaire général de l’IWGB reçoit dans un bureau minuscule sis au centre de Londres, encombré de piles de papiers, avec un vieil autocollant pour la campagne de Bernie Sanders – l’ancien candidat à la primaire démocrate aux Etats-Unis – accroché à une étagère.

Ton direct, cheveux ras, peu enclin aux grands épanchements intellectuels, M. Moyer-Lee prise l’action et abhorre la léthargie des syndicats historiques. " Leur approche, c’est de parler, parler, parler… " Lui préfère la grève surprise et l’agit-prop (agitation et propagande). Aussi a-t-il débarqué en force, l’an dernier, avec des dizaines de coursiers de Deliveroo, à Brighton, dans le sud de l’Angleterre, pour sensibiliser les patrons des restaurants de la ville au sort des livreurs. Les restaurateurs n’ont guère apprécié, leur réservant un accueil glacial. Néanmoins, aucun n’a pu ignorer le message…

L’IWGB ne représente qu’une goutte d’eau dans le syndicalisme moderne, avec 2 000 membres, contre 6,2 millions pour l’ensemble des syndicats historiques du Royaume-Uni (dont 60 % dans la fonction publique). Mais, depuis sa création en 2012, il a fait bouger les lignes. Et ses rangs ne cessent de s’étoffer, tandis que les syndicats ont perdu la moitié de leurs adhérents en quarante ans, et encore 4 % en 2017.

Politisé depuis l’âge de 16 ans

" Les syndicats britanniques ont été lents à réagir à la “gig economy”, explique Rebecca Gumbrell-McCormick, professeure à l’université de Birkbeck, à Londres. Désormais, ils sont très conscients du problème, mais leur approche est souvent d’essayer d’influencer les choses par le haut, notamment par le biais du Parti travailliste, auquel ils sont affiliés. " Au risque souvent d’oublier le terrain, alors que 3 millions de travailleurs britanniques ont un contrat précaire, voire pas de contrat du tout. Preuve du manque criant de représentation, trois autres syndicats similaires ont été créés ces dernières années, l’IWGB étant celui qui a le plus grossi.

Jason Moyer-Lee n’avait pas envisagé de se lancer dans le syndicalisme ni de s’intéresser à la nouvelle économie. En 2011, il poursuit des études d’économie à la SOAS, l’école des études orientales et africaines de Londres. Dans les couloirs, les femmes de ménage, qui sont en majorité originaires d’Amérique latine, parlent espagnol. Lui aussi. Ils commencent à discuter et, progressivement, M. Moyer-Lee leur propose des cours d’anglais. Il découvre leurs conditions de travail. L’entreprise qui assure la sous-traitance ne verse pas les heures supplémentaires, accorde vingt-huit jours de congé (le minimum légal) là où l’université en donne trente-neuf à son personnel, et reconnaît à peine les congés maladie… Pourtant, personne n’ose se plaindre. " On était exploités, mais cela nous semblait la norme ", se remémore Henry Chango Lopez, qui travaillait jusqu’en février comme homme à tout faire à la SOAS, et est désormais employé de l’IWGB.

L’Américain est choqué. S’il réagit aussi fortement, c’est parce qu’il est politisé depuis l’âge de 16 ans. L’adolescent du Maine, issu d’une famille de démocrates bon teint mais pas radicaux, passe alors deux ans en échange scolaire en Uruguay. " Le père de ma famille d’accueil était un ancien prisonnier politique, communiste, qui avait été torturé. On a beaucoup parlé. " De cette époque, il conserve deux choses : une conversion au militantisme politique et une maîtrise courante de l’espagnol.

Sa première réaction a été de porter le cas des femmes de ménage à l’attention du syndicat Unison, le plus important de l’université. Celui-ci lance des campagnes de sensibilisation, mais se montre réticent à aller plus loin. " La branche locale d’Unison était complètement dormante, avec quelques employés qui s’occupaient essentiellement de la fête annuelle de Noël… " Un vieux syndicaliste avait bien essayé de recruter les femmes de ménage, mais " il avait une soixantaine d’années et tout le monde le fuyait ", se rappelle M. Chango Lopez.

Fin 2012, les tensions grandissantes entre les deux camps finissent par éclater. M. Moyer-Lee fait sécession et rejoint l’IWGB, créé quelques mois plus tôt à la suite à d’une rupture similaire avec un grand syndicat. Il en prend rapidement le secrétariat général et s’installe dans le sous-sol d’un Lavomatic. Un an plus tard, il obtient gain de cause au sein de l’université. Les revendications de la campagne " Tres Cosas " (" trois choses ", en espagnol) sont acceptées : retraites, congés payés et congés maladie du personnel sous-traitant sont alignés sur ceux des employés de l’établissement.

Importants succès symboliques

M. Moyer-Lee s’occupe ensuite du conflit des coursiers de Deliveroo. Les livreurs, au statut d’autœntrepreneur, sont payés à la course, ce qui les fait régulièrement passer sous le seuil du salaire minimal. Il décide de les défendre. Pour lui, cette forme d’organisation de la nouvelle économie n’est que la continuité de la sous-traitance. " Depuis les années 1970, les entreprises cherchent à contourner leurs obligations. Elles ont utilisé la sous-traitance, les emplois temporaires, les autœntrepreneurs… Les médias font du bruit avec la nouvelle économie, mais tout cela relève de la même logique. " C’est ce qui le conduit à s’intéresser au sort des chauffeurs d’Uber et, dans un genre différent, aux familles d’accueil qui recueillent des enfants à problème (" foster carers ") et sont rémunérées pour ce travail, mais dont le statut est flou.

L’IWGB aurait pu demeurer confidentiel si ce syndicat n’avait pas remporté d’importants succès symboliques qui ont eu des répercussions sur l’ensemble de l’économie des petits boulots. Outre les manifestations et les grèves-éclair, sa forme d’action préférée est judiciaire. La loi britannique protège en effet plutôt bien les prolétaires du XXIe siècle… quand elle est appliquée. " Le problème est que ce n’est pas le cas, explique M. Moyer-Lee. Depuis les années 1990, il existe trois statuts : les employés, les autœntrepreneurs et un troisième statut de “travailleur”. " Celui-ci ouvre certains droits, notamment à des congés payés, à un salaire minimal et à la représentation syndicale. Il est souvent parfaitement adapté aux travailleurs de la gig economy.

Sûr de son fait, l’Américain a porté devant la justice le cas des chauffeurs d’Uber, une entreprise qu’il considère comme étant " la moins mauvaise " du secteur. L’affaire a provoqué de vives escarmouches avec le syndicat traditionnel GMB, qui était également mobilisé sur ce dossier. Les deux chauffeurs que GMB représentait ont fini par rejoindre l’IWGB. Le tout s’est achevé par un coup d’éclat. Fin 2016, le juge a brocardé l’entreprise américaine, lançant : " La notion selon laquelle Uber à Londres est une mosaïque de 30 000 petites entreprises reliées par une plate-forme commune nous semble assez ridicule. " En novembre 2017, Uber a perdu un premier appel, mais l’entreprise a décidé de poursuivre la procédure devant une autre instance.

Le 1er mars, l’IWGB a remporté une nouvelle victoire d’importance. Le Comité central d’arbitrage (CAC), sorte de tribunal des conflits sociaux, l’a reconnu officiellement comme représentant des coursiers de TDL, une entreprise de transport d’échantillons médicaux. Celle-ci refusait jusqu’à présent le droit de représentation syndicale aux livreurs, censés être des sous-traitants. C’est la première fois au Royaume-Uni que le CAC impose un tel droit de représentation à une entreprise appartenant à l’économie des petits boulots. Pas mal pour un syndicat qui ne compte que dix employés permanents et a seulement six ans d’existence.

Éric Albert.

© Le Monde


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