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Dans le Monde du 8 décembre 2017.
L’industrie à hauteur d’hommes
Deux publications.
jeudi 7 décembre 2017
publié par Christian Maurel

Deux remarquables essais de micro-histoire, l’un de Catherine Verna, l’autre d’Alain Dewerpe, analysent les processus qui ont transformé les paysans en ouvriers.

L’industrie à hauteur d’hommes.

Dans ce " livre ouvert des facultés humaines " qu’est l’industrie, selon Karl Marx, beaucoup d’historiens, au cours du XXe siècle, n’ont lu que le grand récit de la révolution industrielle, justiciable d’une analyse quantitative plus soucieuse des courbes de production et de salaires que des pratiques sociales. Certes, dans les années 1960, Edward P. Thompson a jeté une nouvelle lumière sur la construction culturelle et sociale de la classe ouvrière en Angleterre, tandis qu’au Japon l’économiste Akira Hayami inventait l’idée de " révolution industrieuse " pour désigner la dimension progressive de l’évolution industrielle à l’époque moderne. Cependant, le désintérêt pour l’histoire économique, qui s’est manifesté à partir des années 1980, a rendu peu visible cet effort pour repenser le monde de l’industrie et ses acteurs. La parution, cet automne, de deux importants ouvrages proposant une histoire industrielle " au ras du sol " n’en est que plus remarquable.

L’Industrie au village, le livre que Catherine Verna consacre à l’industrie rurale à la fin du Moyen Age, choisit une approche microhistorique qui prête autant d’attention aux techniques qu’aux individus, saisis dans leur action quotidienne et non comme une masse indistincte. Sa démarche, inspirée par Philippe Braunstein, pionnier d’une histoire de l’économie médiévale à visage humain, fait aussi écho aux travaux de Philippe Bernardi, dont les études sur la Provence ont transformé notre connaissance du monde du travail au Moyen Age.

A l’aide de centaines d’actes notariés, l’historienne étudie le " district industriel " du Vallespir, une vallée catalane, où se déployait une activité métallurgique de grande ampleur aux XIVe et XVe siècles. Elle s’intéresse notamment à la diffusion de la " mouline ", un nouveau type de forge hydraulique, à travers l’analyse d’un réseau de travailleurs ayant souvent plusieurs métiers. L’activité des notaires, les flux migratoires, le crédit et les capitaux, les marchés du bois et du minerai, au même titre que les gestes techniques et les outils, sont autant de données essentielles à la compréhension de ces campagnes. Loin de se réduire au face-à-face entre seigneurs et paysans, elles sont l’un des lieux d’une première industrialisation de l’Europe que Catherine Verna saisit par la reconstitution de ces minuscules vies.

Replacée dans la longue durée, cette histoire prend un autre aspect : l’usine du XIXe siècle est l’aboutissement d’un processus qui a transformé les paysans en ouvriers. La question se trouve au cœur du livre de l’historien Alain Dewerpe sur l’Ansaldo, une entreprise sidérurgique dont les usines dominaient l’ouest de Gênes entre le milieu du XIXe siècle et les années 1930. Auteur d’un ouvrage, LIndustrie aux champs (École française de Rome, 1985), qui portait justement sur la proto-industrialisation des campagnes dans l’Italie du Risorgimento, l’historien s’interroge ici sur la manière dont l’usine ne fabrique pas que des objets, mais aussi des individus.

Par une ethnographie historique appuyée sur les papiers de la bureaucratie, qui ont remplacé les archives des notaires, Les Mondes de l’industrie dépeint la réalité du travail industriel. L’embauche, l’apprentissage, la sociabilité : les métallos de l’Ansaldo forment une société qui a ses usages. L’atelier est un espace social organisé par des hiérarchies et des règlements, au sein duquel s’exercent des savoirs nouveaux, qui relèvent du management naissant, et où se développent des conflits syndicaux. Au plus près de la vie des ouvriers, le livre retrace la dynamique historique de l’Ansaldo, depuis le capitalisme familial des années 1850 jusqu’au néotaylorisme des années 1930, en passant par la productivité intensive des années de guerre.

Alain Dewerpe a porté avec lui cet ouvrage du début des années 1980 à sa mort, en 2015 ; il n’en aura pas vu la parution. Édité avec soin et amitié à partir de ses manuscrits préparatoires, c’est l’œuvre d’une vie, la biographie totale d’une usine, mais aussi de celles et ceux qui l’ont peuplée.

Ainsi, d’un livre à l’autre, s’écrit une autre histoire industrielle, nourrie de l’observation des pratiques laborieuses, inscrite dans le temps long et dans des lieux qui, des vallées de Catalogne aux faubourgs de Gênes, sont dépaysants par rapport au textile flamand et aux fumées de Manchester. Ces travaux, en rouvrant le livre des facultés humaines, rendent à l’industrie ses sujets, les hommes et les femmes dont la peine a construit ce monde presque englouti qui fut le nôtre.

Etienne Anheim.

© Le Monde


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