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UNE PUBLICATION DE L’ASSOCIATION AUTOGESTION
LA COOPERATIVE "LE FRUIT MORDORE" : PLANCHE DE SALUT ET LABORATOIRE SOCIAL .
MARSEILLE 1940/1942
lundi 2 octobre 2017
publié par Marc Lacreuse

LA COOPERATIVE " LE FRUIT MORDORE " :

PLANCHE DE SALUT ET LABORATOIRE SOCIAL

Auteur : Patrick Silberstein

MARSEILLE : 1940/1942

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Il est minuit dans le siècle. Cherchant à échapper à la nasse qui se referme, les réfugiés affluent à Marseille, alors en zone « nono » où la botte nazie a, momentanément, délégué à son vassal maréchaliste le soin de faire régner son ordre. David Rousset synthétise la situation européenne du temps par une formule choc : « Auschwitz et Marseille sont alors les seules portes ouvertes de l’Europe[1]. »

Pourtant, de la fin 1940 à 1942, une ruelle du Vieux port, la rue des Treize escaliers, va être le théâtre d’une extraordinaire aventure résistante.

Le 11 novembre 1940, selon la notice que lui consacre Rodolphe Prager dans le Maitron, Sylvain Itkine, comédien et membre du Parti ouvrier internationaliste (POI)[2], crée avec quelques amis la coopérative Le Fruit mordoré qui va fabriquer des « Croque-Fruits ». C’est Marcel Bleibtreu, lui aussi membre du POI, qui a suggéré cette idée au groupe afin de « pourvoir aux besoins des réfugiés dépourvus de moyens d’existence[3] ».

Parmi les fondateurs de la coopérative, on trouve, outre Sylvain Itkine (qui apporte une mise de fonds de « 9 000 francs empruntés à un parent[4] »), Jean Rougeul (comédien, « promu en tant que “non-juif” responsable légal[5] »), Lucien Itkine (chimiste et « inventeur » du Croque-Fruits), Guy d’Hauterive (chargé de la direction technique), Élio Gabaï, Georgette Gabaï et René Bleibtreu (tous trois membres du POI).

La coopérative est alors, selon les mots d’Adrien Bosc, « une planche de salut et un merveilleux laboratoire social[6] ».

Après avoir loué un local et acheté quelques machines, les coopérateurs fabriquent, « dans une atmosphère très autogestionnaire[7] », une confiserie très nutritive faite de dattes, de noisettes, d’amandes et de pistaches.

Au départ, les salarié-es acceptent de travailler sans être payé-es, car, comme le précise Robert Mencherini, « en dépit de son fonctionnement chaleureux – et parfois agité par de grandes discussions de principes d’organisation du travail –, la coopérative […] répond principalement aux nécessités élémentaires de la “survie matérielle”[8] ».

Selon Rodolf Pager, « l’emploi d’un maximum de personnes fut l’un des buts essentiels » de la coopérative où on travaillait « cinq heures en deux équipes[9] » pour un salaire égal pour tous, de l’ordre de 70 à 80 francs par jour, soit « le double d’un ouvrier marseillais », à l’exception des trois directeurs[10]. La rémunération des « salarié-es », raconte Alain Paire[11], s’inspire du système de rémunération des pigistes de presse. Il fallait environ trois heures de travail pour fabriquer 3500 bouchées. Du temps libre était largement aménagé pour que les « producteurs » puissent vaquer à leurs occupations habituelles.

En ces temps de pénurie et de restrictions, écrit Rodolphe Prager, « les bouchées Croque-Fruits [qui ne sont pas soumises aux tickets de rationnement] se vendirent comme des petits pains et l’entreprise remporta un succès foudroyant qui lui permit d’employer jusqu’à 150 ou 200 personnes dont bon nombre d’illégaux ou de semi-clandestins à divers titres[12]. » Adrien Bosc parle d’un chiffre d’affaires d’un million de francs en 1941. Alain Paire dresse une sorte d’inventaire à la Prévert des « producteurs » de Croque-Fruits : « Des hommes et des femmes de dix-huit à trente ans, des intellectuels pour la plupart parisiens, des artistes, des comédiens, des avocats, des médecins, des membres de la communauté juive que les lois de Vichy empêchaient de travailler, des anciens brigadistes de la guerre d’Espagne, des familiers des Auberges de jeunesse, des militants de la 4e Internationale, un noyau de résistants de grande vigueur[13]. »

Dans son Journal d’un métèque, Jean Malaquais porte sur l’aventure un jugement qu’on peut qualifier d’ambivalent. En effet, s’il qualifie la « combine » d’« affaire mirobolante » pour ne pas dire « géniale », tenant à la fois « de la coopérative, de l’association égalitaire et fraternelle », il y voit néanmoins poindre « déjà l’exploitation en bonne et due forme[14] ».

Faisant état de tensions qui traversent la coopérative, Alain Paire nous en fournit une grille d’explications : « Certains Croque-Fruits exigent un droit de regard sur la gestion de la coopérative, n’oublient pas de faire des assemblées générales le vendredi soir, élisent des représentants et font grève lorsqu’il s’agit de travailler une heure de plus[15]. » Licencié, Jean Malaquais écrira : « Et bientôt bientôt, chers amis, foin de rouspétance ou c’est par ici la porte[16]. »

Dès le début 1942, la police vichyste s’intéresse à cette coopérative très particulière qu’elle soupçonne d’embaucher des Juifs[17] et d’être une « entreprise communiste », d’autant que les commerciaux profitent des autorisations de voyage dont ils disposent pour diverses activités clandestines. Contrôles économiques, contrôles d’identité, perquisitions et arrestations se succèdent avant que l’entrée des troupes allemandes dans Marseille, en novembre 1942, ne scelle la fin de la « belle équipe ». La coopérative est mise sous séquestre et les derniers « phalanstériens », comme les appelle José Corti[18], se dispersent et changent de résistance[19].

Robert Mencheniri évoque d’autres expériences similaires mises en œuvre par divers réseaux : « Le [Comité américain de secours, dirigé par Varian Fry] prend aussi directement des initiatives de “resettlement” [réinstallation], qui procurent à ses protégés un revenu mais aussi une nouvelle insertion sociale. Sous l’influence, en particulier, d’Espagnols anarcho-syndicalistes, il tente de mettre en place de petites entreprises communautaires combinant travail agricole et artisanal. Certaines se concluent par des échecs comme la remise en exploitation de vieilles fermes au Revest-des-Brousses ou au Rocher-d’Ongle, dans les Basses-Alpes, près de Manosque. D’autres ont un succès mitigé comme le chantier forestier ouvert par un ex-député socialiste d’Alicante, Émile Cabrera à La Garde-Freinet, dans le Var ou l’atelier de fabrication d’aiguilles à tricoter, monté par un militant de la CNT, Baruta Vila. En revanche, la fabrication de chaussures à partir de raphia tressé permet de faire vivre une dizaine de petites communautés disséminées le long de la côte. L’essentiel est, ici, avant tout, de subsister intellectuellement et physiquement et non de s’affronter directement aux occupants ou au régime de Vichy. Mais, les caractéristiques même des individus qui composent ces groupes en font, presque par nature, des foyers critiques de l’ordre nouveau. D’autres groupes, qui commencent par aider les réfugiés, se trouvent entraînés à contester ce dernier[20]. »

Ces formes de résistance qui, au plus noir de la nuit, conjuguent « survie et idéalisme[21] » feront l’objet d’autres articles.

( à suivre, donc ... )

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NOTES

[1] David Rousset, préface à Daniel Bénédite, La Filière marseillaise : Un chemin vers la liberté sous l’Occupation, Clancier Guénaud, 1984.

[2] Aux côtés de nombreux intellectuels, dont les surréalistes, Sylvain Itkine est le 10 février 1934 l’un des signataire de l’Appel à la lutte qui demandait l’unité des organisations ouvrières et la grève générale pour faire face aux émeutes fascistes du 6 février. Il joue en 1936 dans Le Crime de Monsieur Lange, le film de Jean Renoir sur un scénario de Jacques Prévert, qui met en scène une coopérative ouvrière. Il participe pendant le Front populaire aux groupes Octobre et Mars et projette de fonder une coopérative ouvrière théâtrale.

[3] Rodolphe Prager, « Itkine, Sylvain », Le Maitron. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier/mouvement social, L’Atelier, http://maitron-en-ligne.univ-paris1....

[4] Idem.

[5] Idem.

[6] Adrien Bosc, Feuilleton, n°2, Édition du sous-sol, hiver 2012.

[7] Robert Mencherini, Midi rouge, ombres et lumières, tome 3, Résistance et Occupation (1940-1944), Syllepse, 2011.

[8] Idem.

[9] Rodolphe Prager, op cit.

[10] Alain Paire, « Entre villa Air-Bel et rue des Treize escaliers, Sylvain Itkine et les Croque-Fruits », dans Danièle Giraudy (dir), Le Jeu de Marseille : autour d’André Breton et des surréalistes à Marseille, Alors hors du temps, 2003.

[11] Ibid.

[12] Rodolphe Prager, op. cit.

[13] Alain Paire, op. cit. Parmi les Croque-Fruits, on relèvera les noms de Vlady (le fils de Victor Serge), Jean Malaquais, Benjamin Peret, Jacques Hérold, Oscar Dominguez, Josep Rebull, Francis Lemarque, Jean Effel (qui réalise une série de publicité, dont l’une proclame : « Je pense donc je suis – Descartes. Je mange donc Croque-Fruits – sans carte) », Sylvia Bataille, Pierre Brasseur, Pierre Prévert, André Essel, etc.

[14] Jean Malaquais, Journal de guerre, suivi de Journal d’un métèque, 1939-1942, Phébus, 1997. Il évoque également la coopérative dans Planète sans visa, Phébus, 1999.

[15] Alain Paire, op. cit.

[16] Jean Malaquais, op. cit.

[17] Une des astuces de la comptabilité consiste à ne pas faire apparaître les illégaux.

[18] José Corti, Souvenirs désordonnés, José Corti, 1983.

[19] Sylvain Itkine sera assassiné par la Gestapo et Lucien ne reviendra pas de Birkenau.

[20] Robert Mencherini, op. cit.

[21] Adrien Bosc, op. cit.

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