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Une publication de l’association AUTOGESTION
LA QUESTION MILITAIRE ET L’AUTOGESTION
par Patrick Le Tréhondat
lundi 16 décembre 2019
publié par Marc Lacreuse

LA QUESTION MILITAIRE

ET L’AUTOGESTION

Auteur : Patrick Le Tréhondat

( une publication de l’association AUTOGESTION )

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"Fichtre  ! Voilà un bel oxymore. Comment l’autogestion pourrait-elle s’immiscer dans une institution, l’armée, aussi centralisée, hiérarchisée et autoritaire  ? De plus, comment imaginer que la stratégie militaire puisse supporter l’exercice du contrôle et de la délibération de ses membres. Pourtant, sous le coup de pressions révolutionnaires, l’art militaire a subi en plusieurs occasions un bouleversement de ses conceptions traditionnelles et a décliné un mode organisationnel où la démocratie en était un principe directeur. Parmi ces moments particuliers, mais récurrents dans l’histoire, nous aborderons ici quelques-uns d’entre eux.

La Révolution française et le principe électif aux armées

Si la Révolution française marque l’apparition du soldat-citoyen, le principe d’élection existe déjà, certes de façon limitée, sous l’Ancien régime, pour les sous-officiers au sein de l’artillerie et des régiments des gardes qui, est-ce un hasard, se joignent au peuple révolutionnaire en juillet 1789 et sont dissous par le roi. Ce principe électif était alors appliqué uniquement aux bas officiers (ou sous-officiers) aspirant à passer à un grade supérieur et qui proposaient une liste de candidats de poste à pourvoir au grade supérieur parmi laquelle les officiers choisissaient l’homme le plus apte, à leurs yeux, à remplir la fonction. Il faudra attendre décembre 1789 pour que Dubois-Crancé, membre du comité militaire de la Constituante, propose que «  les grades fussent accordés au mérite par le libre choix des [leurs] camarades  ». Mais sa proposition est rejetée au motif que l’élection ruinerait la discipline militaire. Alexandre Lameth, député de la noblesse, explique que «  l’élection surtout par les inférieurs est une idée inadmissible, destructive de toute discipline […]. Les soldats ne peuvent nommer les officiers sans détruire l’autorité […] la subordination est au contraire un élément nécessaire de l’organisation militaire  ». Dès ses débuts, la Révolution française discute donc de la question de la démocratie aux armées. Le principe d’élection par des subordonnés ne sera mis en place que dans la Garde nationale entre 1790 et 1793 et dans l’armée de la Convention.

À peine les ruines fumantes de la Bastille se sont-elles refroidies que le 13 août 1789 le vicomte de Noailles, député de la noblesse, s’inquiète du relâchement de la discipline militaire dans l’armée et demande la constitution d’un comité militaire au sein de l’Assemblée constituante. C’est au sein de ce comité que s’affronteront des conceptions opposées sur la façon dont la Révolution doit traiter la question militaire. Dès décembre 1789, Dubois-Crancé (1747-1814), encore lui, député, lieutenant des maréchaux et membre du comité militaire, propose la conscription contre le tirage au sort et un système électif dans les armées. Selon lui, «  tout citoyen doit être soldat et tout soldat citoyen  ». La loi du 27 septembre 1790 évitera soigneusement tout processus électif direct, aménageant plutôt des processus de cooptation par les officiers. Cependant, l’Assemblée constituante institue une autre branche militaire  : la Garde nationale. Force armée de la bourgeoisie montante, la Garde nationale était apparue en 1788, sous forme de milices où l’élection des officiers était assez courante.

À l’été 1791, au lendemain de la tentative de la fuite du roi, l’Assemblée constituante en appela à la formation de bataillon des gardes nationaux afin de défendre les frontières face à la menace interventionniste des monarchies européennes. Cependant la base sociale de cette garde était plutôt étroite. Seuls les citoyens dit actifs pouvaient en être membres, c’est-à-dire ceux qui payaient en impôt une somme égale à au moins trois journées de travail, et pour être officier à dix journées de travail. Une forme censitaire du droit à porter une arme. La bourgeoisie se méfiait des masses révolutionnaires qui lui avaient servi de bélier contre la monarchie. Mais le 4 août, l’Assemblée nationale institue le principe électif aux armées. Les officiers élus doivent avoir servi dans l’armée ou dans la Garde nationale. Un bureau électoral est constitué d’un président et deux scrutateurs. Si deux votes successifs ne départageaient pas les candidats, un troisième vote tranchait entre les deux premiers candidats. Ce sont en général, des notables locaux qui emportaient l’élection. Environ seulement 10 % des élus étaient des paysans ou des artisans. Bonaparte se fait élire, en mars 1792, lieutenant-colonel du 2e bataillon de volontaires de la Corse (522 votants  ; 402 pour Bonaparte). Dubois-Cancé, toujours lui, présente, le 7 février 1793, un rapport au comité militaire qui provoque un vif débat portant sur le principe de l’amalgame de l’ex-armée royale et de la Garde nationale, issue de la levée en masse et le principe électif. Deux questions étaient liées car l’amalgame importait au sein de l’ancienne armée royale le principe électif des officiers. Les montagnards, dont Dubois-Cancé, défendaient le projet car le morcellement des forces armées affaiblissait la Révolution et l’amalgame permettait d’éradiquer toute influence de l’aristocratie dans l’armée. En outre, des compétences militaires pouvaient être transmises aux bataillons de volontaires par l’ex-armée royale. Les girondins leur opposaient le risque de démoralisation de l’armée traditionnelle par cette incursion et selon eux les bataillons de volontaires avaient une faible qualification militaire. Quant au principe électif, les montagnards le défendaient comme un droit politique et un mode efficace de sélection des meilleurs cadres de l’armée. Ils considéraient que l’on pouvait faire confiance aux soldats pour voter avec discernement. Les girondins, opposés au principe électif, expliquèrent que l’élection favoriserait les incompétents ou les ambitieux.

Mais au final, les girondins acceptèrent le projet de Dubois-Crancé le 21 février 1793. La loi accordait l’avancement dans le grade pour un tiers à l’ancienneté et deux tiers par l’élection. Tout officier élu devait avoir commencé sa carrière comme soldat. Cependant, la promotion à l’ancienneté favorisait aux hommes de l’ancienne armée royale. De plus, l’élection se déroulait sous l’autorité d’un commandant qui rassemblait les hommes de la compagnie (sans armes) pour procéder à l’élection, sans bureau de vote. Seuls les soldats d’un grade inférieur au poste à pourvoir votaient. Les bulletins de vote étaient déposés dans une urne. Les soldats illettrés pouvaient désigner des mandataires pour remplir leur bulletin de vote et les militaires absents pouvaient envoyer par courrier leur bulletin de vote. Les trois plus anciens soldats procédaient au dépouillement des votes et proclamaient le nom des trois candidats ayant obtenu le plus de voix parmi lesquels un collège de membres du grade concerné choisissait un nom. Pour un chef de bataillon, la procédure était identique. Cependant, ces élections eurent lieu avant l’amalgame et de façon générale, les militaires de l’ancienne armée royale furent avantagés. En effet, Robespierre et Marat se méfiaient des volontaires qu’ils soupçonnaient de girondisme. Il fallait que ces troupes issues des provinces se soumettent à l’autorité gouvernementale. Pour les montagnards, la troupe de l’armée classique était plus proche des clubs révolutionnaires et faisait preuve d’une éducation politique plus avancée que ceux des bataillons de volontaires. Quelques mois plus tard, un arrêté en date du 12 avril 1793 institue des conseils d’administration dans les unités où étaient élus des soldats et des officiers. Ces conseils géraient l’argent des bataillons et ses équipements militaires. Par ailleurs, tous les militaires s’étaient vus reconnaître le droit de fréquenter les clubs, donc les partis politiques, et de s’y exprimer. En 1793, de nombreux officiers nobles avaient fui. Ils devaient être remplacés. En fait, pour de nombreux députés, la tolérance au système électif relevait plus d’une nécessité militaire que d’une volonté démocratique. La convention thermidorienne fit table rase de ces procédures électives. Peu à peu, on en revenait à un système classique de promotion.

En juillet 1794, seul un tiers des cadres étaient élus-cooptés contre deux tiers initialement prévus (procédure supprimée en 1795), un autre tiers était promu à l’ancienneté, et le dernier tiers nommé par le gouvernement. À noter qu’en matière de justice, les juges civils perdirent leur prérogative qui sera confiée à un conseil composé de trois officiers, trois sous-officiers et trois soldats. La justice militaire prenait ses droits. Les soldats seront rapidement expulsés de ces juridictions. Ainsi la réaction thermidorienne veilla à éradiquer tous les germes démocratiques dans les armées. Cependant, des élections de sous-officiers ont perduré ici ou là. Ainsi, en 1800, le général Moreau de l’armée du Rhin demandait la suspension de l’élection des officiers qui empêchaient l’intégration d’officiers sans affectation. Les archives militaires conservent également la trace de l’élection le 12 décembre 1811 au poste de sous-lieutenant de Pierre Tissier du 39e régiment. Ce mode électif subsista donc de façon limitée et éparse jusqu’à la fin de l’Empire. Il est possible que Napoléon ait considéré que ce mode d’avancement au grade supérieur permettait de sélectionner les meilleurs éléments. Bien qu’il ait piétiné allégrement ce droit citoyen pour le reste de la population.

La Commune de Paris et la démocratie en armes

On oublie souvent que l’irruption de la Commune de Paris a été provoquée par une question militaire. L’Empire, qui s’était aventuré dans une guerre incertaine contre la Prusse, avait connu une piteuse défaite provoquant sa chute. Le 4 septembre 1870, le gouvernement de la Défense nationale, est formé après la capture de Napoléon III à la bataille de Sedan et la République proclamée à l’Hôtel-de-Ville de Paris.

Issue de la Révolution française, la Garde nationale avait étrangement perduré et conservé en son sein quelques traditions démocratiques, notamment l’élection de ses cadres. Les conseils de famille (réminiscence des conseils d’administration évoqués plus haut) réapparaissent. Sous l’autorité d’un capitaine, ils sont notamment chargés du paiement de la solde. Fin septembre 1870, la Garde nationale comptait 260 bataillons composés de 300 000 hommes (les femmes en sont exclues) issus à ce moment essentiellement des quartiers populaires. À Paris, un débat s’ouvre sur la question de l’élection des officiers et sous-officiers des bataillons de la Garde nationale de Paris. Cependant, les événements s’accélèrent. La République est proclamée le 4 septembre. Quinze jours plus tard, les Prussiens organisent le siège de Paris. De son côté, le tout nouveau gouvernement tente de reprendre la main sur la Garde nationale. Devant cette menace, la troupe n’est pas en reste. Un appel est lancé, sans succès, par des hommes du 186e bataillon (10e arrondissement de Paris) demandant à chaque compagnie de choisir un représentant pour se coordonner. Dans l’arrondissement voisin, le 11e, les gardes nationaux créent leur propre comité. Un document, «  Des droits et des devoirs des délégués  », des gardes nationaux est voté. Il précise que «  les délégués librement élus [ont] le droit de gérer et d’administrer dans leurs compagnies ou bataillons respectifs tout ce qui concerne l’administration desdits bataillons et compagnies  ».

Cependant, le 19 septembre le siège de Paris commence. Le 10 novembre, une assemblée de délégués de bataillons appelle à tenir une rencontre pour élire un comité central et la formation d’une fédération parisienne. Inquiet le gouvernement ordonne la dissolution de tous organes délibératifs au sein de la garde et propose la restauration de conseils de famille où les officiers siègent de plein droit et où sont seuls présents deux délégués de la troupe élus. Sans succès. Des gardes nationaux regimbent à ses décisions. Cependant, encore une fois le processus de décomposition du gouvernement provisoire accélère ­l’Histoire­. Le 28 janvier 1871, le gouvernement de la Défense nationale annonce la capitulation de Paris, mais le maintien de la Garde nationale pour veiller à l’«  ordre public  » qui n’est, on le devine, qu’un ordre social. Les élections législatives prévues en février relancent l’activité politique au sein de la Garde nationale et la question de sa constitution en Fédération. Plusieurs appels à l’organisation de la troupe sont lancés. L’attachement à la République et l’opposition à l’occupation prussienne dominent ces déclarations. Enfin, le 6 février, une assemblée des gardes nationaux se proclame Assemblé républicaine de la Garde nationale et apporte son soutien à sept candidats et aux organisations politiques favorables à la République (dont l’Association internationale des travailleurs). Le 8 février 1871, une nouvelle réunion de délégués de gardes nationaux déclare «  qu’il est essentiel que la Garde nationale prenne en commun une part active au mouvement électoral puisqu’elle est le cadre naturel de l’organisation politique de la cité  ». Le 15 février 1871, les délégués de dix-huit légions de la Garde nationale créent un comité central de la Garde nationale. Ils chargent une commission provisoire d’en élaborer les statuts. Un mois plus tard, ce sont 215 bataillons qui ont adhéré à la Fédération républicaine de la Garde nationale qui vient de naître.

Le 24 février, 2 000 délégués représentant 200 bataillons décident de s’opposer à toute tentative de désarmement de la Garde nationale et à l‘entrée des Prussiens dans Paris. Ils demandent aux compagnies de désigner de nouveaux chefs dans l’éventualité où ceux-ci s’opposeraient à cette dernière décision. Plusieurs milliers de gardes nationaux manifestent quotidiennement place la Bastille pour la défense de la République et contre l’entrée des Prussiens dans Paris. Lorsque le 1er mars, il est annoncé que 30 000 Prussiens vont occuper les Champs-Élysées, les gardes nationaux se mobilisent pour s’emparer des pièces d’artillerie et leurs munitions et les mettre à l’abri. La population est en effervescence et le 18e arrondissement de Paris se couvre de barricades.

Le 10 mars, une réunion des délégués représentant 215 bataillons de la Garde nationale se tient de nouveau, et à laquelle assistent environ 5 000 délégués, et proclame  : Plus d’armées permanentes, mais la nation toute entière armée. […] Plus d’oppression, d’esclavage ou de dictature d’aucune sorte, mais la nation souveraine, mais les citoyens libres, se gouvernant à leur gré. Quelques jours plus tard, le comité central de la Garde nationale et un Comité de la Fédération républicaine, qui était en instance de formation, fusionnent et adoptent les statuts suivants  :

La Garde nationale a le droit absolu de nommer tous ses chefs, et de les révoquer dès qu’ils ont perdu la confiance de ceux qui les ont élus, toutefois après une enquête préalablement destinée à sauvegarder les droits de la justice.

Ses principaux articles instituent une démocratie aux armées  :

Art. 1. La Fédération de la Garde nationale est organisée ainsi qu’il suit  ; elle comprend  : 1. L’assemblée générale des délégués  ; 2. Le Cercle de bataillon  ; 3. Le Conseil de légion  ; 4. Le comité central.

Art. 2. L’assemblée générale est formée  : 1. D’un délégué élu à cet effet dans chaque compagnie, sans distinction de grade  ; 2. D’un officier par bataillon élu par le corps des officiers  ; 3. Du chef de chaque bataillon. 4. Ces délégués, quels qu’ils soient, sont toujours révocables par ceux qui les ont nommés.

Art. 3. Le cercle de bataillon est formé  : 1. De trois délégués par compagnie, élus sans distinction de grade  ; 2. De l’officier délégué à l’assemblée générale  ; 3. Du chef de bataillon.

Art. 4. Le Conseil de légion est formé  : 1. De deux délégués par cercle de bataillon, élus sans distinction de grade  ; 2. Des chefs de bataillon de l’arrondissement.

Art. 5. Le comité central est formé  : 1. De deux délégués pour l’arrondissement, élus sans distinction de grade par le Conseil de légion  ; 2. D’un chef de bataillon par légion, élu par ses collègues.

Art. 6. Les délégués aux cercles de bataillon, conseil de légion et comité central, sont les défenseurs naturels de tous les droits de la Garde nationale. Ils devront veiller au maintien de l’armement de tous les corps spéciaux et autres de ladite garde, et prévenir toute tentative qui aurait pour but le renversement de la République.

On peut penser que les délégués qui ont voté ces statuts avaient en tête la nomination par le gouvernement au poste de commandant en chef de la Garde nationale du général d’Aurelle de Paladines. Ce vieil aristocrate monarchiste avait alors annoncé sa feuille de route  : «  J’ai la ferme volonté de réprimer avec énergie tout ce qui pourrait porter atteinte à la tranquillité de la cité.  » Douze jours plus tard, le comité central unique est constitué. Désormais, les gardes nationaux ne reconnaissent que son autorité. Le principe de révocabilité est appliqué à tous ces échelons et le comité central en devient l’organisation fédératrice. L’assemblée générale est composée des délégués de chaque compagnie, sans distinction de grades, les officiers élisant quant à eux leurs propres délégués. Les commandants en sont membres de droit. Le 18 mars, c’est l’insurrection. Le gouvernement décide de reprendre les 271 canons et 146 mitrailleuses de la Garde nationale. Il faut couper les mains armées de cette armée séditieuse qui entend faire obstacle à la politique de capitulation du gouvernement devant l’ennemi prussien. Cette tentative est mise en échec par le peuple de Paris, appuyée par la Garde nationale. Des bâtiments officiels sont pris (préfecture de police, ministère de la justice). Thiers s’enfuit. Des membres du comité central se précipitent à l’Hôtel-de-Ville et tienne une réunion. Doivent-ils prendre le pouvoir  ? Ils disposent de la force armée. Ils décident de rester à l’Hôtel-de-Ville le temps d’organiser des élections qui sont prévues au plus tôt pour le 22 mars, elles auront lieu finalement le 26. Le 28 mars, les élections passées, la Commune de Paris proclamée, le comité central se retire et cède sa place au nouveau gouvernement communal. Le 20 mars 1871, le Journal officiel de la République française (édition de la Commune), publie en première page une déclaration de la Fédération républicaine de la Garde nationale où elle déclare

Si le comité central de la Garde nationale était un gouvernement, il pourrait, pour la dignité de ses électeurs, dédaigner de se justifier mais comme sa première affirmation a été de déclarer «  qu’il ne prétendait pas prendre la place de ceux que le souffle populaire avait renversés  », tenant à simple honnêteté de rester exactement dans la limite expresse du mandat qui lui a été confié. Le même numéro annonce la convocation des élections communales. Le comité central de la Garde nationale déclare alors  : «  L’état de siège est levé. Le peuple Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections communales. La sûreté de tous les citoyens est assurée par le concours de la Garde nationale.  » L’édition suivante précise les modalités d’organisation (élection, révocation…) au sein de la Garde nationale. À la veille des élections communales, le comité central déclare  : «  Citoyens, notre mission est terminée  ; nous allons céder la place dans votre Hôtel-de-Ville à vos nouveaux élus, à vos mandataires réguliers.  »

Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée à l’Hôtel-de-Ville. Elle va durer un peu plus de deux mois (18 mars 1871-28 mai 1871). Durant cette période, la vie démocratique de la Fédération ne s’interrompt pas. Par exemple le 31 mars 1871, le comité central rappelle  : Tous les bataillons de la Garde nationale de Paris procéderont vendredi aux élections nécessaires pour compléter leurs cadres. Il sera également procédé dans les compagnies qui ne l’ont point contre fait à l’élection des délégués de la Fédération républicaine de la Garde nationale […]. Le comité central rappelle aux gardes nationaux qu’ils ont le droit de révoquer leurs chefs dès qu’ils ont perdu la confiance de ceux qui les ont nommés. Le 31 mars 1871, le comité central remet à une délégation toulousaine une déclaration où il est affirmé  : Suppression de l’armée régulière et son remplacement par la Garde nationale, seule force armée dans la cité et dans l’État, répondant de la police intérieure et du salut militaire de la patrie. Élection de tous les chefs sans exception, suppression des privilèges, protection au mérite et guerre au favoritisme. Le 9 avril, le Journal officiel de la République française annonce que «  considérant que les grades de généraux sont incompatibles avec l’organisation démocratique de la Garde nationale et ne sauraient être que temporaires  : Art. 1. Le grade de général est supprimé  ». Le même jour, le comité central à propos de l’élection des délégués rappelle que «  les gardes nationaux ne sauraient apporter trop de soin dans l’élection de ceux qu’ils appellent à les commander. La science militaire, l’énergie et la foi républicaine sont des qualités que doivent réunir les candidats  ».

Trois mois après l’écrasement dans le sang de la Commune de Paris, les gardes nationales sont dissoutes le 25 août 1871 dans toutes les communes de France. La loi du 27 juillet 1872 prévoit que «  tout corps organisé en armes et soumis aux lois militaires, fait partie de l’armée et relève du ministère de la guerre  » (art. 6). Remise de sa grande peur, la bourgeoisie décide d’en finir avec tout risque démocratique dans les forces armées. Elle aura mis plus d’un siècle pour éradiquer toute trace de démocratie dans l’armée française. La Grande muette est née, elle aura de beaux jours devant elles.

1936, Espagne  : la question militaire est une question politique

En juillet 1936, face à la menace franquiste la question militaire, comme ailleurs et en tout temps, est une question politique. La rébellion de Franco contre la République déclenche une guerre civile qui va durer trente-deux mois. Face à elle, les milices anarchistes de Catalogne se lancent immédiatement à l’assaut et reprennent la moitié de ­l’Aragon­ aux forces putschistes. La participation des anarchistes aux combats militaires est souvent sous-estimée y compris par les libertaires eux-mêmes qui préfèrent mettre en avant les conquêtes sociales et les expériences autogestionnaires réalisées dans cette Espagne en ébullition. Cependant, jusqu’au bout, même dans la défense de Madrid en 1938-1939, les anarchistes prirent plus que leur part aux combats comme au sein de la 26e division (ex-colonne Durutti, après son intégration-militarisation aux forces de l’Armée populaire de la République espagnole). Durant cette période, ils et elles élaborèrent une autre conception de l’art militaire.

Le 17 juillet 1936, le jour du soulèvement militaire réactionnaire de Franco, c’est l’alarme dans les quartiers populaires. À Barcelone, des milices ouvrières sont formées et s’arment. Elles font échec dans la capitale catalane aux putschistes. La CNT et la FAI forment ensemble les milices confédérales (milicias confederales)  ; l’UGT et le POUM organisent leurs propres milices. Selon Prudhommeaux (1999), les milices antifascistes anarchistes étaient composées en Catalogne de 13 000 hommes et femmes, celles du POUM de 3 000 et celles de la Generalitat de 2000. Dans la capitale catalane, les milices mettent en déroutent les fascistes. À côté du front militaire, un processus d’appropriation sociale se développe par ailleurs dans la ville avec de nombreuses expériences autogestionnaires. Le gouvernement de Catalogne ne peut que reconnaître le rôle des milices. Le 21 juillet 1936, le bulletin officiel de la Generalitat de Catalogne publie le décret suivant sous la signature de Lluís Companys, le président de la généralité  :

La rébellion fasciste a été vaincue par l’héroïsme populaire et celui des forces loyales. Il faut donc finir d’anéantir dans toute la Catalogne­ les derniers noyaux fascistes et prendre des mesures contre un éventuel danger de l’extérieur. C’est pourquoi, sur la proposition de la présidence et avec l’accord du conseil exécutif, je décrète  : «  Sont créées les milices citoyennes pour la défense de la République et la lutte contre le fascisme et la réaction.  » Le même jour est constitué le comité central des milices antifascistes qui dirige pratiquement la ville et la gère.

À l’échelle du pays, les milices anarchistes, qui comptaient environ 50 000 combattan·tes, sont organisées en formation de vingt-cinq combattant·es (grupo) qui choisissent un·e délégué·e pour les représenter. La centurie regroupe quatre grupos soit environ cent hommes ou femmes qui élisent un capitaine, deux lieutenants et des sergents (Robert Alexander, 1999). Un bataillon regroupe cinq centuries. La colonne est formée des diverses centuries. Un comité de guerre dirige les opérations militaires de la colonne, avec à sa tête le délégué élu. Des militaires professionnels non hostiles forment parallèlement un conseil technico-militaire.

En novembre 1936, une déclaration de la CNT-FAI revient sur sa critique fondée de vieilles lunes militaires en défense des milices  : Connaissant la psychologie de notre peuple – nous savons que le soldat de la révolution ne luttera pas d’une manière efficace, si on le convertit en une mécanique sans âme sous la rigide discipline d’un Code qui ne parle point de droit ni de devoir, mais d’obéissance et de châtiment. […] Les vieilles formules sont ici inacceptables parce qu’elles ne furent pas dictées par un peuple qui se défend. Elles étaient destinées à l’asservissement du peuple, à la défense des classes exploiteuses qui utilisent la force armée pour la protection de leurs intérêts et de leurs privilèges.

L’armée espagnole disparue le 19 juillet [1936], quelqu’ait été la rigidité de son Code militaire, ne brillait aucunement par sa discipline, ni par son courage, ni par son organisation. La république bourgeoise ne doit plus retrouver ses gouvernants ni reconstruire une nouvelle armée, mais il faut rompre avec les vieilles idées et les formules dépassées. Plus tard, Buenaventura Durruti devait préciser sa conception de la discipline aux armées  : Je suis contre la discipline de la caserne, mais je suis également contre le faux concept de la liberté à laquelle les lâches se prennent toujours afin de la prendre par la venelle. Dans la guerre, ceux auxquels on donne l’autorité doivent être obéis, si non c’est impossible de monter une opération.

À Barcelone, dans des bâtiments appartenant à l’Église catholique réquisitionnés, le couvent de Escolapian dans le quartier de Sarrià, s’ouvre la première école de guerre populaire. Nous retrouverons plus loin dans cette contribution et plus tard en 1940, une autre école militaire populaire à Londres, fondée par un ancien des brigades internationale. Est-ce un hasard  ? L’école de Barcelone est dirigée par Juan García Oliver, militant anarcho-syndicaliste espagnol, militant de la Confédération nationale du travail et de la Fédération anarchiste ibérique. La CNT ouvrira également une école d’artillerie toujours à Barcelone.

Juan García Oliver explique le rôle et le fonctionnement de ces écoles  : Il aurait fallu que les postes de commandement soient attribués à des officiers ayant reçu une formation politique et militaire qui en fasse des officiers révolutionnaires. C’est pour cela que j’ai créé les écoles de guerre, dans le seul but de doter l’armée d’officiers révolutionnaires venant de la classe ouvrière et non issus des académies militaires de la bourgeoisie. […] De façon on ne peut plus démocratique, les élèves recevaient un salaire, le même que celui du milicien ou de l’ouvrier. La première école de guerre que j’ai organisée dépendait du Comité des milices de Catalogne. Le recrutement se faisait à travers les organisations politiques et syndicales. Les postulants passaient un examen d’aptitude et suivaient une formation intensive pendant trois mois. Une fois admis comme officiers, ils étaient incorporés à l’armée populaire. À partir de cette expérience de l’école de Barcelone, et sur demande du Conseil supérieur de la guerre, j’en ai créé d’autres  : une école d’ingénieurs à Godella, une de transmissions à Villareal, une d’infanterie à Paterna, une d’artillerie dans la province de Murcia­. Elles marchaient bien jusqu’à ce que nous quittions le gouvernement. Par la suite, les communistes les ont remplacées par de nouvelles écoles. Inutile de préciser qu’à partir de ce moment-là, les seuls officiers qui en sortaient étaient communistes1.

Les milices du POUM, parti marxiste antistalinien, pratiquaient un égalitarisme dans leurs rangs. Il n’y avait pas de salut militaire obligatoire, ni de différences de soldes. Les officiers n’étaient pas élus mais choisis par la direction du parti, même s’il arrivait que des caporaux, par exemple, soient élus. Les commissaires politiques affectés dans les unités étaient également nommés par le parti. L’Armée rouge de Trotsky était un modèle pour les poumistes. Plus tard, lorsque les milices seront intégrées dans l’armée régulière de la République, le POUM défendra la constitution de comités de soldats en son sein pour contrôler les officiers. Sans succès, car la machine de normalisation sanglante de la révolution espagnole par les Soviétiques était déjà entrée en branle.

Les femmes n’étaient pas absentes des milices et combattaient les armes à la main. Mika Etchebéhère, par exemple, militante du POUM, précédemment anarchiste, est capitaine dans la 14e division de l’Armée populaire espagnole. Sauvée d’une arrestation pour «  trotskisme  » par les staliniens, elle rejoint Madrid où elle donne des cours d’alphabétisation dans un centre géré par la Confédération nationale du travail (CNT).

Le Parti communiste espagnol, succursale de Staline et de la bureaucratie soviétique, n’avait pas les mêmes conceptions de la place des femmes dans les combats militaires. Dolores Ibárruri Gómez, surnommée La Pasionaria, figure emblématique du PCE, déclarait  : «  Les hommes au front, les femmes à l’arrière-garde.  » Plus généralement, le PCE n’entendait pas se laisser développer la démocratie dans l’armée populaire, ni soutenir une révolution sociale dans le pays. Il fallait imposer, au besoin par la force, un modèle d’une armée classique (stricte hiérarchie, code militaire…) largement inspirée de l’armée russe avec ses commissaires politiques, gardes-chiourmes idéologiques de la bien-pensance stalinienne. Aidé par de nombreux conseillers soviétiques, il obtiendra la militarisation des milices qui débouchera sur des affrontements sanglants, notamment à Barcelone en mai 1937, avec les anarchistes et le POUM. La Révolution espagnole sera affaiblie, si ce n’est condamnée, sur une question militaire. Contre-révolution dans la révolution.

Une anecdote illustre l’état d’esprit des communistes. Roger Bourderon a recueilli le témoignage de Rol-Tanguy, à l’époque Henri Tanguy, envoyé par le PCF sur le front espagnol auprès d’une Brigade internationale. Il lui raconte son arrivée  : Dès mon arrivée à la Brigade, j’avais observé un certain laisser-aller qu’il n’était pas possible d’admettre. C’était particulièrement visible au moment des repas. Tout le monde mangeait ensemble. […] Je suis intervenu comme ma fonction m’y appelait pour séparer les hommes de la troupe des gradés  : une cantine et un mess… l’ambiance s’en est trouvée assainie.

La Batalla du 7 mars 1937, organe du POUM, publie une interview de José Rovira, membre de la direction du POUM qui dirige le comité militaire de cette organisation puis la 29e division (ex-colonne Lénine, après la militarisation). Il y précise les conceptions de son organisation en matière de discipline militaire  : Il y a d’une part un formalisme militariste, qui en plus de ce qu’il est ridicule, est parfaitement inutile et nuisible  ; il y a d’autre part, la discipline. Discipline de fer, c’est la discipline existante dans la colonne Durruti. Le formalisme militariste, c’est celui qui s’infiltre dans certaines colonnes contrôlées par le POUM. Quand on affirme… que le soldat qui sait saluer proprement sait aussi combattre, on est coupable d’une réminiscence stupide de Frédéric II ou de Pierre le Grand. Pour cette raison, aussi, je considère que la tactique juste est une tactique intermédiaire  : il ne faut pas verser dans le formalisme militariste et ne pas épargner sa répugnance au formalisme antimilitariste. En acceptant et en réalisant toute la discipline nécessaire requise, nous serons en état de faire échouer les manœuvres de Madrid et de Moscou, tendant à renforcer, au nom des nécessités de la militarisation, l’hégémonie militaire sur la révolution espagnole  : instrument de l’hégémonie politique. […] Donc, brièvement, les réformes nécessaires dans la milice devraient être à mon point de vue les suivantes  : la constitution de divisions  ; distinction claire entre commandement militaire et contrôle politique dans le domaine de la préparation et l’exécution d’opérations de guerre  ; discipline de fer dans l’exécution des ordres, mais conservation de certains droits fondamentaux  : ceux de nommer et de destituer les officiers2.

George Orwell, volontaire internationaliste, caporal puis un moment lieutenant dans une milice du POUM, nous a livrés dans Hommage à la Catalogne (1936-1937) ses souvenirs de l’ambiance qui régnait parmi les poumistes en armes. Nous verrons plus loin comment il appliquera son expérience de brigadiste à Londres en 1940.

Tous, du général au simple soldat, touchaient la même solde, recevaient la même nourriture, portaient les mêmes vêtements, et vivaient ensemble sur le pied d’une complète égalité. Si l’envie vous prenait de taper dans le dos du général commandant la division et de lui demander une cigarette, vous pouviez le faire et personne ne s’en étonnait. En théorie en tout cas, chaque milice était une démocratie et non une hiérarchie. Il était entendu qu’on devait obéir aux ordres, mais il était aussi entendu que, lorsque vous donniez un ordre, c’était comme un camarade plus expérimenté à un camarade, et non comme un supérieur à un inférieur. Il y avait des officiers et des sous-officiers, mais il n’y avait pas de grades militaires au sens habituel, pas de titres, pas de galons, pas de claquements de talons ni de saluts obligatoires. On s’était efforcé de réaliser dans les milices une sorte d’ébauche, pouvant provisoirement fonctionner, de société sans classes […] Dans la pratique la discipline de type démocratico-révolutionnaire est plus sûre qu’on ne pourrait croire. Dans une armée prolétarienne, la discipline est, par principe, obtenue par consentement volontaire. Elle est fondée sur le loyalisme de classe, tandis que la discipline d’une armée bourgeoise de conscrits est fondée, en dernière analyse, sur la crainte. (L’armée populaire qui remplaça les milices était à mi-chemin entre ces deux types.)3 En septembre 1936, le gouvernement républicain décide d’intégrer dans l’armée régulière les milices, l’Armée populaire. Des décrets du gouvernement rétablissent la discipline et la hiérarchie militaire, le salut militaire, pour les militaires comme pour les miliciens, est rendu obligatoire le 4 octobre 1936. Le 20 octobre sont supprimés les commandements des milices et l’ensemble des régiments affiliés à des partis ou des syndicats. Ces évolutions ne se firent pas sans heurts car nombre de milicien·es y étaient hostiles. En témoigne cette résolution adoptée par les milicien·nes allemand·es de la colonne Durruti  : L’Armée populaire et les conseils de soldats. Les camarades allemands du Groupe international de la colonne Durruti ont pris position sur la question de la militarisation en général, et particulièrement dans le sein de la colonne. Les camarades reprochent aux réalisations actuelles des principes de militarisation d’avoir été élaborés en l’absence de tout contact étroit avec les éléments du front. Ils considèrent les mesures prises jusqu’à présent comme provisoires et les acceptent à ce titre jusqu’à la création d’un nouveau «  code militaire  » dont ils réclament l’établissement aussi rapide que possible pour mettre fin à l’état actuel de confusion permanente. Les camarades allemands proposent la prise en considération des revendications suivantes dans la rédaction de ce nouveau code  :

1. Suppression du salut. 2. Solde égale pour tous. 3. Liberté de presse (journaux du front). 4. Liberté de discussion. 5. Conseil de bataillon (trois délégués élus par compagnie). 6. Aucun délégué n’exercera des fonctions de commandement. 7. Le conseil de bataillon convoquera une réunion générale des soldats, si les deux tiers des délégués de compagnie en sont d’avis. 8. Les soldats de chaque unité (régiment) éliront une délégation de trois hommes de confiance de l’unité. Ces hommes de confiance pourront convoquer à tout moment une assemblée générale. 9. L’un d’eux sera détaché à l’état-major (de la brigade) à titre d’observateur. 10. Cette structure doit se prolonger jusqu’à la représentation générale des conseils de soldats pour l’ensemble de l’Armée. 11. L’état-major général doit s’adjoindre également un représentant du conseil général des soldats. 12. Conseils de guerre de campagne composés exclusivement de soldats. En cas d’accusation contre des gradés, un officier sera adjoint au Conseil de guerre. Adoptée à l’unanimité, à Velilla, le 22 décembre 1936, cette résolution fut également adoptée, le 29 décembre, par le plénum. Les divergences entre les tenants de l’armée classique (gouvernement, socialistes et communistes) et les milices portaient également sur la stratégie militaire. Les premiers défendaient une guerre de position, où l’affrontement était détaché de tout enjeu politique, se réduisait à des manœuvres militaires de bloc contre bloc, régies par un esprit de commandement autoritaire. Cette stratégie soumettait les troupes républicaines aux coups meurtriers de l’aviation et l’artillerie fascistes supérieures en puissance (soutenues notamment par les aviations nazie et italienne). À l’inverse, les seconds défendaient une guerre de mouvement (de guérilla et de sabotage) et d’infiltration des lignes ennemies articulée à l’attractivité que pouvait constituer sur les populations, sous contrôle de l’ennemi, la révolution sociale en cours et ainsi déstabiliser le camp adverse. De façon générale, cette dernière conception induisait que la guerre n’était pas seulement un fait d’armes. Elle était également un affrontement social. Le rapport des armées aux populations civiles était central. Le rapport que les milices pouvaient entretenir avec les villes et villages et même avec leur économie (questions du ravitaillement, administration des comités locaux et police) dessinait un autre rapport entre «  militaires et civils  ». Là où les milices étaient les plus fortes, la révolution sociale avançait plus vite (voir la Catalogne où 70 % des entreprises industrielles et commerciales furent saisies par les travailleurs). Durant la guerre civile, en dépit de multiples critiques qui lui ont été adressées, ces milices libertaires ont constitué une des principales forces contre Franco, notamment dans la défense de Madrid. Pour Robert Alexander, auteur de The Anarchist in the Spanish Civil War, les deux principaux handicaps que rencontraient ces milices étaient «  leurs préjugés antimilitaristes et de l’autre l’influence grandissante du camp stalinien dans la révolution espagnole qui bien entendu refusait toutes armes ou équipements aux milices  »  : «  Les anarchistes se sont opposés dès le début de la guerre civile à toute autorité militaire, à la chaîne de commandement et à l’idée même de commandement.  » Cependant, très rapidement, ils et elles devaient se rendre compte des difficultés rencontrées en raison de l’application de leurs principes anti-autoritaires à la question militaire et s’attachèrent le savoir de militaires professionnels, tout en conservant leurs principes égalitaristes. La courte révolution espagnole a apporté sa contribution à une conception révolutionnaire de la question militaire. Elle sera comme nous le verrons plus loin une source d’inspiration en Grande-Bretagne en 1940. Ses combattants survivants participeront à la lutte antinazie notamment dans les maquis français où leurs connaissances militaires étaient appréciées. Ils et elles participeront à la libération de Foix ou avec le Batallón Libertad (composé en grande partie d’anarchistes espagnols) à celle de Royan et de l’estuaire de la Gironde. On retrouvera de nombreux anarchistes espagnols dans la fameuse 2e DB du général Leclerc (avec La Nueve, la 9e compagnie, qui en était une composante) qui ont espéré, en vain, que le nazisme abattu, leurs colonnes de chars allaient abattre la dictature fasciste de leur pays natal. Il est vrai que la Seconde Guerre mondiale avait commencé en 1936 dans les faubourgs de Barcelone. 1940-1944  : de Londres au Caire, l’armée britannique saisie par la fièvre démocratique

La Home Guard

En 1940, les Britanniques avaient de bonnes raisons d’être angoissé·es. Un grave danger s’avançait. Les armées nazies déferlaient sur l’Europe continentale et, profitant du répit à l’Est que leur procurait le pacte germano-soviétique, elles se promettaient de ne faire qu’une bouchée de pain de l’Angleterre. Seule, retranchée sur son île, la population était isolée et en position de grave faiblesse. Le débarquement des troupes allemandes sur l’Île combinée à une opération aéroportée était, comme on avait pu le voir aux Pays-Bas et en Belgique, une perspective crédible. Face à ce danger, le 14 mai 1940, les auditeur·trices de la BBC purent entendre un étrange appel (au secours) d’Anthony Eden, ministre de la guerre, pour l’organisation «  de volontaires de défense locale  » (17 à 65 ans) qui ensuite sera connue (après le 27 juillet) sous le nom de Home Guard.

En 24 heures, 250 000 volontaires se présentèrent. Ils seront plus d’un million et demi un mois plus tard. Berlin attentif à ces efforts dénonce immédiatement «  la formation d’une bande tueurs  » par le gouvernement britannique. Les volontaires organisés en sections, pelotons et compagnies ne sont pas payés et les chefs des unités de cette nouvelle milice citoyenne qui n’avaient pas de grade, n’étaient pas habilités à commander les unités régulières de l’armée. Face à l’invasion de la Belgique qui augure une aggravation de la situation militaire, et alors que les autorités sont en peine pour organiser les volontaires et les armer, certaines unités de volontaires se constituent spontanément et organisent leur propre patrouille sans autorisation officielle. Pour l’état-major britannique, la question de l’armement de la Home Guard était délicate. Il ne fallait pas de retrouver à face à une population armée non encadrée par les officiers de sa Majesté. En attendant, dans les premiers mois, le War Office communique sur la façon de fabriquer des cocktails Molotov. Mais le gouvernement fait face à l’impatience de plus d’un million d’hommes d’être armés pour combattre le nazisme  ! Des armes sont enfin délivrées. Des fusils automatiques, des pistolets, mais surtout des armes antichars. Des véhicules civils sont blindés et équipés de mitrailleuses apparaissent vraisemblablement à l’initiative de volontaires eux-mêmes. Par ailleurs, l’armée se débarrasse également de l’armement dont elle ne veut plus en rétrocédant à la Home Guard des armes jugées obsolètes. Jusqu’en 1943, les femmes ne furent pas acceptées dans la Home Guard. Cependant, spontanément des femmes créèrent des groupes de défense, les Amazon Defence Corps. Plus tard, en 1941, apparaîtra la Women’s Home Defence Force (WHD) qui cantonna les femmes à des tâches de soutien (infirmières, etc.) mais pas de combat. Mais il est vraisemblable que de nombreuses femmes n’avaient que faire de cette interdiction qui leur était faite de se saisir des armes.

Le 29 octobre 1941, le Daily Mail publie un reportage, sur cinquante femmes, vraisemblablement des ouvrières, qui suivent dans une usine de Tolworth, Surrey, un entraînement militaire (dont l’apprentissage du tir) avec la Home Guard de l’entreprise. En janvier 1942, le Times rapporte que trente membres des Women’s Home Defence apprenaient à tirer. Un observateur attentif aurait pu multiplier les exemples. Les femmes n’entendaient pas être expulsées de cette «  armée populaire  ». Pour Peter Tatchell, auteur de Democratic Defence, «  beaucoup d’unités (de la Home guard) jouissaient d’un grand degré d’autonomie, élisaient leurs officiers et résistaient à l’effort du ministère de la guerre pour imposer à la fois ses officiers et ses méthodes4  ». Si l’initiative de la Home Guard en revint au gouvernement, Tom Wintringham (1898-1949) joua un rôle moteur dans le développement de cette milice citoyenne. Fort de son expérience espagnole dans la Brigade internationale anglaise, où il sera blessé et deviendra l’ami de d’Hemingway, il publie en 1940 une brochure, Comment réformer l’armée (100 000 exemplaires diffusés), où il propose une nouvelle organisation des forces armées autour de deux principes  : la démocratie et les ­ba­taillons de volontaires. Le titre la brochure et son contenu constituait une provocation aux yeux de l’armée impériale. Tom Wintringham s’aventurait plus loin que la simple défense du royaume. Il entendait révolutionner le mode d’organisation des forces de défense.

Dès la création de la Home Guard, Wintringham s’engage avec force dans le projet et fonde à Osterley Park, dans la banlieue de Londres, une école de formation, non-officielle mais tolérée. Ouvert le 11 juillet 1940, 5 000 volontaires y suivirent ses cours dans les trois mois suivants. En octobre 1940, l’école fut officiellement reconnue par le gouvernement comme le centre de formation n° 1 de la Home Guard. L’école dispensait essentiellement une formation militaire de type guérilla. Il s’agissait pour ceux qui suivaient cette formation d’apprendre à défendre son usine, le chantier où il travaillait, son quartier d’habitation. Le ministère de la Guerre se méfiait de l’école. Pour améliorer l’efficacité de cette armée populaire en construction, Wintringham défendait l’idée de constituer des arsenaux sur les lieux de travail pour permettre aux travailleurs de s’armer plus rapidement en cas d’agression. Cette situation avait de quoi inquiéter les classes dirigeantes anglaises, dont une partie non négligeable avait fait preuve de sympathies nazies prononcées dans l’entre-deux-guerres, mais qui surtout voyaient d’un mauvais œil cette «  excroissance  » populaire armée. En juillet 1940, un de ces représentants considère que «  bien qu’approuvant l’école en principe [on peut] considérer que les instructeurs ne sont pas appropriés en raison de leurs tendances communistes  ». L’école était un foyer de débats permanents sur le fascisme mais aussi sur la société à construire après la guerre. Et son directeur, Wintringham, n’était pas le dernier à intervenir dans ces discussions. En décembre 1941, il avait rejoint le 1941 Committee qui réclamait le contrôle public des chemins de fer, des mines et des docks ainsi que l’instauration des conseils ouvriers dans les entreprises. Le 10 septembre 1941, le général Pownall annonça que l’école serait progressivement prise en charge par le War Office. Au printemps 1941, Wintringham est démis de ses fonctions de directeur de l’école de formation. Soulagement à l’état-major. Pratiquement toute la gauche était hostile à la Home Guard. Pour Wintringham, qui avait été exclu en 1938 du Parti communiste britannique pour avoir refusé de rompre toute relation avec Kitty Bowler, sa compagne accusée par André Marty de «  trotskisme  », les buts de guerre étaient clairs  : Si cette guerre doit être gagnée, elle doit cesser d’être une guerre dans laquelle l’Empire britannique tente de conserver ses possessions contre les attaques allemandes. Elle doit devenir une guerre de libération de l’Europe et du monde contre la domination et l’agression nazie et fasciste. Il soulignait que «  si le Parti communiste n’avait pas réussi entre octobre 1939 et juin 1941 à faire de cette guerre une guerre antifasciste et populaire, c’est parce qu’il ne l’a pas voulu  ; il n’a pas essayé. Il n’a pas essayé parce qu’il manquait d’indépendance et de courage dans la pensée et l’action  ». Ce jugement était valable pour le reste de la gauche, y compris les trotskistes. Cet aveuglement de la gauche à l’égard de la Home Guard sera également sévèrement critiqué par George Orwell, membre de la Home Guard à Londres, qui en était un des partisans les plus enthousiastes. Fort de son expérience de la révolution espagnole, où il avait combattu dans les rangs d’une milice du POUM pendant plusieurs mois, il constate en décembre 1940 que «  lorsque les volontaires ont été mobilisés, ils ont vu qu’un corps d’officiers existait déjà, qu’il [ces officiers] n’avait pas été choisi par un processus démocratique et qu’il était composé pour l’essentiel de Blimps [figure de l’officier réactionnaire] de 60 ans qu’on avait déterrés  ». Lucide, il ajoute alors que deux courants de pensée se sont manifestés dans la Home Guard  :

L’un de ces courants (pendant longtemps il a eu pour foyer l’école d’entraînement d’Osterley Park, dirigée par Tom Wintringham et par d’autres vétérans de la guerre civile espagnole) voudrait faire de l’organisation une force de guérilla démocratique qui ressemble à une version plus disciplinée des milices républicaines (espagnoles). L’autre courant tente de former une force aussi proche que possible de l’armée régulière, avec des volontaires non payés. Face à cette bataille politique, la gauche (notamment communiste et trotskiste) restait spectatrice, foncièrement méfiante voire hostile à la Home Guard. Pourtant, pour Orwell, avec la Home Guard, «  pour la première fois dans l’histoire de la Grande-Bretagne, il existe une possibilité pour les socialistes d’exercer une influence certaine sur les forces armées du pays  », car «  l’existence d’une milice populaire, armée et politiquement consciente, capable d’influencer les forces régulières, sera d’une immense importance  ». Et de conclure  : Les communistes, l’Independent Labour Party [dont Orwell était sympathisant] et tous ceux qui leur ressemblent peuvent bien répéter  : «  Des armes pour les travailleurs  », mais ils sont incapables de mettre un fusil entre les mains des travailleurs  ; la Home Guard le peut et le fait. Pour un temps, la vieille démocratie bourgeoise anglaise en danger de mort se tourne vers les classes subalternes pour se sauver. L’esprit de Cromwell et sa New Model Army5 flotte sur Londres. La menace écartée, ou en tout cas celle d’une invasion, les classes dirigeantes, Churchill en tête, accordèrent moins d’importance à la Home Guard, limitèrent ses moyens et ses activités seront réduites. Il ne fallait surtout pas qu’elle puisse apparaître comme une alternative à l’armée qui avait aussi à remplir ses tâches de maintien de l’ordre colonial dans l’empire, et qu’on ne pouvait pas, cela tombe sous le sens, confier à une armée citoyenne. Prudent, le gouvernement britannique dissoudra la Home Guard le 31 août 1945. Le parlement du Caire Cependant, l’état-major britannique n’en avait pas fini avec les turbulences démocratiques. Un nouveau front inquiétant s’est développé en 1943-1944, à plus de 4 000 kilomètres de Londres, sur le théâtre moyen oriental en Égypte, au Caire pour être précis. À l’été 1940, après la création la Home Guard, un débat s’engage au sein de l’état-major britannique sur la meilleure façon d’entretenir le moral des troupes. Un rapport lui recommande d’organiser des conférences éducatives en dehors des heures services à destination des soldats. Dans les mois qui suivirent plus de 10 000 conférences se tiennent sur des sujets les plus variés (histoire, économie, relations internationales). Cependant 80 % des troupes n’avaient suivi aucune de ces conférences. Les nouvelles défaites sur le front moyen-oriental (en février le général Rommel prend Tripoli) et l’apathie des troupes présentes dans le royaume, poussent l’état-major à donner de l’ampleur à des programmes éducatifs  : les soldats doivent savoir pour quoi ils se battent. À l’été 1941, l’ABCA, Army Bureau of Currents Affairs, est créé. Churchill s’inquiète immédiatement que cette initiative puisse fragiliser la discipline. «  De tels débats [organisés par l’ABCA] ne vont-ils pas seulement permettre aux râleurs et agitateurs professionnels à la langue bien pendue de saisir leur chance  ?  » se demande-t-il. Cependant l’ABCA est malgré tout créé. Dans l’élégante maison au 45 Eaton Square à Londres où est installé l’ABCA, on trouve des écrivains, des illustrateurs des économistes, des spécialistes dans tous les domaines, hommes et femmes. La plupart de ses membres de l’ABCA sont de gauche, souvent proches du parti travailliste. Tout ce petit monde conçoit des affiches, rédige des brochures. Des expositions photos sont organisées, des films projetés. Un de ces films explique aux officiers américains «  ce que l’armée britannique a fait pour que savoir ce qu’est la guerre et comment elle se déroule sur le globe devienne un atout du soldat britannique en tant que citoyen6  ». La bande-annonce du film ajoute que «  les démocraties peuvent favoriser la libre discussion dans l’armée sur les évènements en cours  ». La suite du film vante les vertus du soldat-citoyen et décrit les activités de l’ABCA dans les unités. Il y a peu de chances que ce film ait convaincu les officiers yankees d’une armée qui pratiquait encore en son sein la ségrégation raciale. Quelques mois plus tard, une école de l’ABCA est ouverte dans l’enceinte de la résidence universitaire de Coleg Harlesh au Pays de Galles. À la fin de l’été 1941, l’ABCA obtient qu’une heure de débat par semaine soit consacrée dans les unités «  à la vie de la cité  ». Elle édite notamment un hebdomadaire Current Affairs consacré aux questions politiques et sociales (118 numéros, 145 000 exemplaires diffusés en moyenne par numéro et dont le lectorat est certainement beaucoup plus élevé). En 1943, un député dénonce le contenu de cette publication à destination de la troupe. Il remarque que l’hebdomadaire «  fait la promotion de la critique des structures financières, économiques et sociales existantes  ». Après la guerre, un député travailliste reconnaîtra que la victoire du Labour aux élections de 1945 était due en partie grâce à l’activité de l’ABCA. Sur les 5 500 000 militaires que compte l’armée britannique en 1945, 2 900 000 se sont inscrits sur les listes électorales et 700 000 ont voté. Mais c’est au Caire, en Égypte, que les activités de l’ABCA vont avoir de spectaculaires retombées. Le Music For All du Caire, propriété de Lady Russell, l’épouse du chef de la police du Caire, avait la particularité, contrairement à d’autres endroits récréatifs de l’armée, ­d’accueillir officiers et simples soldats. Le club offrait de nombreuses activités. Concerts, soirées dansantes et même des conférences littéraires. Des civils pouvaient également profiter du lieu pour peu qu’il soit parrainé par un militaire. Le club servait également de lieu de réunion d’un groupe de discussion animé par des soldats et dont les objectifs étaient contenus dans le nom Thinking Aloud (Pensez à haute voix). De plus, l’Army Education Corps (AEC), émanation de l’ABCA, y tenait un forum de réflexion, Brain Trust, où différents spécialistes intervenaient sur divers sujets. Dans cette ambiance de débats permanents dont beaucoup portaient sur ce que devait être la société d’après-guerre, l’idée d’organiser un forum permanent germa parmi certains soldats. Une rumeur courrait sur un parlement qu’avaient tenu les soldats de la 6th South African Division. Au Caire, un comité se mit place pour organiser les choses concrètement. Les autorités militaires, dans un premier temps, n’accordèrent pas beaucoup d’importance à ces velléités «  parlementaires  ». On disait que le parlement de la 6th South African Division avait surtout pour objectif d’organiser des beuveries. De son côté, l’AEC fut enthousiaste à cette initiative et apporta son soutien. La première réunion du parlement eut lieu le 1er décembre 1943 au Music For All. Pour éviter tout problème avec la réglementation militaire, il fut décidé de ne pas reproduire dans les discussions les lignes de séparation entre les partis. Cependant un gouvernement et une opposition sont formés à chaque session «  parlementaire  ». Les sujets discutés devaient porter sur un projet de loi présenté par un gouvernement d’après-guerre. La première session aborda le sujet des nationalisations. Au terme de la discussion les 150 soldats présents votèrent pour un programme de nationalisations. Une seconde session se tient le 5 janvier 1944 sur une loi pour la limitation des droits à l’héritage. Surprenant thème lié vraisemblablement à la question des inégalités sociales. Le «  gouvernement  », à l’issue de cette session, emporte de nouveau l’adhésion du parlement. Pour améliorer le fonctionnement, il est décidé de s’inspirer de celui de Westminster. Un speaker (président) est désigné. C’est le lieutenant Lewin qui occupe cette fonction. Les débats duraient deux heures et s’achevaient avant la fermeture du bar du Music For All afin de ne pas perdre en fin de session de trop nombreux «  parlementaires  » en uniforme attirés par le comptoir du Music For All. Cependant le choix des sujets discutés faisait l’objet de critiques par certains officiers. Aussi il fut décidé d’organiser des «  élections parlementaires  » pour installer un «  gouvernement  » et une «  opposition  » démocratiquement représentés Le 2 février 1944, les militaires sont appelés aux urnes. Quatre cents électeurs se présentent dont la moitié vote. Un journal local publie même un reportage sur la campagne électorale. Les quatre candidats représentant un parti bénéficient de dix minutes de temps de parole. La salle peut poser des questions à chacun pendant vingt minutes. Le service cinématographique aux armées filma la scène, mais étrangement les pellicules ne furent jamais retrouvées. Les résultats des élections au parlement donnèrent une large majorité au Parti travailliste. Venaient ensuite le Commonwealth, parti de gauche, et enfin les conservateurs. Le Parti travailliste forma immédiatement son gouvernement. Il nomma son premier ministre  : le soldat de deuxième classe Harry Solomons. Sam Bardell, membre du Parti communiste, en était le secrétaire. Le discours d’ouverture du nouveau parlement fut prononcé devant 500 soldats. Parmi le programme des discussions prévues on relève la nationalisation des banques et des institutions financières  ; l’augmentation des retraites  ; l’égalité en matière éducation  ; la construction de 4 millions de logements dans les dix ans. Selon l’Egyptian Gazette, le discours et ses propositions furent accueillies «  avec enthousiasme  » par la salle. Le 5 avril, la session du parlement devait être consacrée à la nationalisation des banques. Mais les autorités militaires manifestèrent immédiatement des premiers signes d’inquiétude et prirent de rapides dispositions. Elles demandèrent que les affiches appelant à la session du parlement disparaissent, que le terme de «  parlement  » ne soit pas utilisé. Une des raisons invoquées était que la propagande nazie affirmait que les troupes britanniques avaient installé des soviets au Caire  ! Les dirigeants des quatre partis protestèrent expliquant que ces mesures étaient incompatibles avec la guerre menée pour la démocratie. La session se déroula malgré tout et la nationalisation de la Bank of England fut votée (elle sera effectivement nationalisée en 1946 par le gouvernement travailliste). À la suite de cette session, le parlement accepta les conditions imposées par le commandement militaire. Cependant, le 24 avril, de nouvelles conditions furent formulées par les autorités militaires. Rebaptiser le parlement forum, aucune personne étrangère ou médias ne devait assister aux débats. Un autre lieu de réunion sous la supervision d’un officier devait être trouvé. De plus, tout discours devait être soumis à l’avance. La veille, le 23 avril, l’Egyptian Gazette avait déjà publié ces nouvelles restrictions. Cette publication précipitée des mesures répressives pour tout dire, bien avant qu’elles ne soient proposées aux soldats, nous indique que d’une part les activités du parlement étaient largement connues de l’opinion publique anglaise locale, en tout cas des soldats britanniques stationnés au Caire, et que d’autre part les autorités militaires s’affolaient bel et bien de la dynamique politique prise par le parlement. Il fallait définitivement enterrer au plus vite le parlement et la publication des restrictions de ses activités valait avis de décès officiel. En outre, le brigadier-général Chrystal organisa la mutation des principaux animateurs du parlement pour éradiquer toute réorganisation des soldats-parlementaires. Le parlement démocratique des soldats était mort, non pas sous le feu de l’ennemi, mais sous les coups de son propre état-major. À la mi-octobre 1944, Socialist Appeal, organe du Revolutionary Communist Party, section britannique de la 4e Internationale, publiait une lettre datée du 15 septembre 1944, venue d’Égypte signée Arthur Leadbetter. Il avait quitté l’Angleterre depuis trois ans pour rejoindre le front moyen-oriental. Dans cette lettre, il expliquait aux lecteurs que de retour de Cyrénaïque (Libye), sur instruction des services de sécurité du ministère de la Défense, il avait été accueilli en Égypte par la police militaire qui lui avait dit connaître ses liens avant la guerre avec une organisation «  fomentant des grèves  ». Revenant sur son stationnement en Cyrénaïque, il ajoutait qu’il avait participé au parlement des soldats dans cette région dont il avait été premier ministre et secrétaire d’État à l’Intérieur. Selon lui, une soixantaine de soldats participaient à ce ­par­lement et une centaine assistaient à ses séances, «  le parlement était né spontanément des discussions organisées par l’ABCA  ». En Cyrénaïque, détaillait-il dans cette lettre, il avait pris part, sur une période de seize mois, aux activités de l’ABCA, et avait donné soixante à soixante-dix conférences sur le mouvement syndical et entre vingt et trente sur «  socialisme et capitalisme  ». Six mois après la disparition du parlement du Caire, d’autres parlements similaires apparurent brièvement également en Inde à Mhow et Deolali. Le parlement de Mhow comptait entre 70 et 100 membres. De nombreux historiens soupçonnent qu’il en ait existé ailleurs.

Du Chiapas au Rojava

Le 1er janvier 1994, date de l’insurrection zapatiste déclenchée par l’EZNL (Armée zapatiste de libération nationale), de nombreux officiers généraux, qui observent la scène internationale et ses foyers subversifs, sont perplexes. Ce n’est ni la cagoule, ni la pipe de Marcos qui les intriguent, c’est son grade de sous-commandant. Celui-ci n’existe dans aucune armée du monde. Ils se souviennent que, par exemple, Che Guevara ou Fidel Castro s’étaient attribué le grade de commandant, mais sous-commandant c’était du jamais vu dans les armées classiques, ni les armées de guérilla. De plus l’EZNL affirmait ne pas vouloir utiliser ses armes, ni prendre le pouvoir, car selon ses propres mots aucune victoire militaire n’était possible. Une guérilla qui différait donc profondément dans ses objectifs avec ses précédentes. Mais qu’en est-il dans son mode d’organisation  ?

L’EZNL distingue plusieurs niveaux d’organisation. À la base on trouve les bases de apoyo (bases d’appui) présents dans les villages qui apportent à l’organisation militaire sa logistique et un soutien économique. Ensuite les milicien·nes (milicianos), réservistes envoyé·es et sélectionné·es par les villages, qui sont en service temporel ou ponctuel et reçoivent un entraînement militaire. Enfin, les insurg·eés (insurgentes), volontaires, femmes et hommes, permanents qui sont armé·es et forment le cœur de la guérilla  ; c’est parmi elles et eux que sont choisi·es les cadres militaires de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Tant les milicien·nes que les insurgé·es travaillent dans des collectifs de production pour subvenir à leurs besoins et soutenir les villages. Enfin le comité clandestin révolutionnaire ­indigène-commandement général (CCRI-CG) de l’EZLN, l’instance militaire que dirige le sous-commandant Marcos avec d’autres chargés de la gestion des insurgés et des miliciens et de la direction des opérations militaires. Le fonctionnement de l’EZLN présente toutes les caractéristiques apparentes d’une armée classique avec sa hiérarchie, sa discipline et sa chaîne de commandement. Mais elle n’est pas une armée. Elle se définit comme une structure d’autodéfense qui vise à disparaître et entend être l’émanation de peuples en lutte pour leurs droits contre une véritable armée beaucoup plus puissante. Si la structure interne de l’EZLN peut être discutée d’un point de vue démocratique, il est incontestable qu’elle ne dispose pas d’autonomie politique et que ses décisions stratégiques sont le fruit d’une consultation des populations, ce qui la différencie d’autres guérillas passées ou actuelles. Cependant, inévitablement, au fil du temps, le militaire a acquis un poids particulier voire prépondérant, comme cela s’est vérifié dans tous les mouvements de libération disposant d’une structure militaire. Cependant, le renseignement militaire mexicain a confirmé dans différents rapports que l’EZLN était «  subordonnée  » aux comités civils. Aux yeux des auteurs de ces rapports, peu accoutumés à la question démocratique en matière militaire, l’EZLN s’apparentait plus à une organisation politico-militaire qu’une simple organisation strictement militaire, même si sa hiérarchie pouvait l’apparenter à une armée classique. Gilberto López y Rivas (2014), ancien conseiller de l’Armée zapatiste de libération nationale, faisait l’observation suivante  : L’EZLN a également rompu avec les distorsions militaristes qui dans les années 1960 et 1970 avaient dominé les organisations et tant nui au développement révolutionnaire. Bien qu’armée et clandestine, l’EZLN a été suffisamment mature pour ne pas en faire un fétiche. Dans ce mouvement, les armes jouent un rôle purement instrumental par rapport à la politique. C’est pour cette raison que les zapatistes ont pu respecter le retour à la paix réclamé par la société civile le 12 janvier 1994. Néanmoins, en 2004, donc dix années après le début de la rébellion, Marcos déclarait lucidement à ce sujet «  le fait est que l’EZLN est une organisation politico-militaire et une organisation clandestine (qui) altère encore des processus qui doivent être démocratique  ». Il ajoutait sur le rôle du CCRI (le commandement militaire) à l’égard des Conseil de bon gouvernement, créés en 2003 qui sont des instances régionales civiles qui coordonnent l’action de plusieurs communes, «  l’accompagnement se convertit en direction, le conseil en ordre […], l’appui en gêne  ». Cette critique est reprise publiquement en juin, 2005, dans la longue sixième déclaration de la forêt Lacandon, où les zapatistes font le bilan de leur lutte et analyse la situation du Mexique et du monde. Une partie de cette déclaration est consacrée publiquement et de façon critique, fait rare, au rôle de la structure militaire  : Et nous avons aussi vu que l’EZLN avec sa partie politico-militaire se mêlait de décisions qui concernaient les autorités démocratiques, comme on dit «  civiles  ». Et le problème c’est que la partie ­politico-militaire de l’EZLN n’est pas démocratique, parce que c’est une armée, et nous avons vu que ce n’était pas bien que le militaire soit en haut, et le démocratique en bas, parce que ce qui est démocratique ne doit pas se décider militairement, mais ce doit être l’inverse  : autrement dit qu’en haut, le politique démocratique décide et en bas, le militaire obéit. […] Bon, mais alors, pour ce problème, ce que nous avons fait a été de commencer à séparer ce qui est politico-militaire de ce que sont les formes d’organisations autonomes et démocratiques des communautés zapatistes. Et ainsi, des actions et des décisions qui avant étaient faites et prises par l’EZLN, sont passées petit à petit aux mains des autorités élues démocratiquement dans les villages. Bien sûr que c’est facile à dire, mais dans la pratique c’est compliqué, parce que ce sont de nombreuses années, d’abord de préparation de la guerre, ensuite de guerre elle-même, et on s’habitue au politico-militaire. Mais quoi qu’il en soit nous l’avons fait parce que c’est notre manière de faire ce que l’on dit, parce que sinon, pourquoi va-t-on dire quelque chose que nous ne faisons pas ensuite. Une nouvelle relation entre politique militaire s’instaure dans cette période à la recherche jamais atteinte d’un équilibre entre «  civil  » et «  militaire  ». Mais les mesures prises indiquent une voie nouvelle. D’un point de vue militaire, les commandants ne peuvent plus interférer dans la gestion des autonomies. Et il est stipulé que, s’«  ils décident de participer aux gouvernements autonomes, ils doivent définitivement renoncer à leur charge organisatrice dans l’EZLN  ». À l’inverse, les conseils municipaux autonomes ne peuvent pas recourir aux forces armées pour les activités de gouvernement parce que le commandement des miliciens et des insurgés est de la compétence exclusive du commandement général de l’EZLN. Cependant, les structures militaires doivent «  protéger les communautés des agressions du mauvais gouvernement et des paramilitaires  », puisque «  nous sommes l’Armée zapatiste  ». Pour Jérôme Baschet, il y a «  un autre point délicat, jamais occulté et reconnu avec une transparence particulière dans les manuels  », à savoir le rôle des commandants membres du CCRI  : Lors de la création des Conseils de bon gouvernement, en 2003, il a été indiqué que ceux-ci constituaient des autorités civiles, indépendantes de la structure politico-militaire de I’EZLN (de sorte que l’exercice de responsabilités au sein de celle-ci est incompatible avec l’accès à une charge aux divers niveaux de gouvernement autonome). Cette règle a été respectée, mais la présence active des membres du CCRI, aux côtés des conseils de bon gouvernement, est reconnue sans ambages  : «  ce sont eux qui nous orientent. Cela ne veut pas dire qu’ils ­commandent. Simplement, ils nous épaulent. Il ne s’agit pas ici de supposer une subordination des Juntas de buen gobierno à la direction politique de l’EZLN mais, pour autant, on ne saurait minimiser le rôle des commandants7  ». Avec ce survol des modalités de fonctionnement militaire de l’insurrection zapatiste, qui ont peu retenu l’attention comme si l’espace militaire n’était pas un sujet éminemment politique ou qu’il relevait d’une technique neutre, nous avons vu que l’EZLN a constamment cherché à atteindre un équilibre entre sa branche militaire et les représentions auto-organisées civiles, puisque les nécessités du terrain (l’agressivité permanente du bras armé de l’État mexicain) obligent à cette «  division du travail  ». Cette recherche a nécessité des remises en cause périodiques mais surtout un affichage public assumé de ces contradictions auprès des populations civiles et, de fait, des peuples monde entier. Une voie qui refuse le culte du secret auquel cèdent souvent des états-majors politico-militaires. La pratique-critique militaire de l’EZLN indique bien que contrairement à ce qui a été dit, et bêtement répété, le pouvoir n’est pas au bout du fusil ou en tout cas il ne doit pas l’être pour peu qu’on vise à une société débarrassée de toute tutelle hiérarchique. Le vingt-cinquième anniversaire de l’insurrection a donné lieu le 31 décembre 2018 à de nombreuses festivités. Ce fut surtout le défilé de 3 000 milicien·nes armé·es qui attira l’attention, car ce genre de démonstration est inhabituel. Vingt-cinq ans après l’insurrection, l’EZLN n’a donc désarmé ni politiquement… ni militairement.

Rojava

Fondé en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est à son origine une organisation turque de forte inspiration maoïste-stalinienne, qui entend défendre le droit à l’autodétermination du peuple kurde. Pour ce faire, il développe rapidement uns stratégie militaire contre l’État turc qui aboutit, selon les périodes, à de sévères affrontements et à des temps de paix armée, faites d’avancées et de reculs pour les droits nationalitaires du peuple kurde, qui reste victime d’une féroce répression des différentes autorités qui ont pu se succéder à Istanbul. En 2015, son principal dirigeant Abdullah Öcalan, de la prison turque où il est emprisonné depuis 1999, abandonne le Petit livre rouge au profit du confédéralisme démocratique ou communalisme kurde. Cette nouvelle orientation défend la construction d’un socialisme à la base et la démocratie directe et se veut résolument féministe. Une forme de municipalisme libertaire est proposée dans les territoires libérés. Une révolution copernicienne de la pensée politique pour cette organisation politico-militaire. Le PKK est également présent, en Irak, en Iran et en Syrie. Dans ce dernier pays c’est le Parti de l’union démocratique (PYD), fondé en 2003, qui le représente dans le Kurdistan syrien connu sous le nom de Rojava. Là, le parti dispose de deux branches armées, les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités féminines de protection (YPJ). Elles sont apparues officiellement en 2012. Selon diverses estimations le total des combattants armés serait 50 000 combattant·es dont 15 000 femmes. Le règlement intérieur des YPG détaille les buts et le fonctionnement de l’organisation, militaire. Son article 3 explicite ses buts  : [Elles sont] basées sur la référence à une société démocratique, à l’écologie et à l’égalité des genres dans le but de construire une Syrie démocratique et un Kurdistan libre. [Elles] privilégient une auto-administration de la gestion de leurs affaires. Il n’y a pas de traitement spécial envers tout groupe religieux, de langue, national ou de genre. […] Elles considèrent que l’autodéfense est au cœur de leurs missions. Plus loin, le rôle des structures militaires est décrit de la façon suivante  : Les Unités sont des forces hautement qualifiées. Ces forces doivent assurer la liberté du peuple kurde en vue la construction, d’une société libre et démocratique qui promeut l’égalité de genre. Ces unités sont composées de membres volontaires à plein temps et entraînés dans une stratégie politique et militaire dans la pleine ­compréhension que l’autodéfense armée est une politique légitime. En juin 2015, un bataillon de volontaires internationaux est formé  : le Bataillon international de libération. On y trouve des Européen·nes, des Américain·es et d’autres nationalités. Des femmes sont aussi présentes. En mars 2018, Anna Campbell, jeune Britannique de 28 ans, qui portait l’uniforme des YPJ, était tuée au combat par des forces turques. Ces combattant·es étranger·es ont livré de nombreux témoignages sur le fonctionnement des YPG. Parfois, ce sont des internationalistes libertaires à forte sensibilité anti-autoritaire, ce qui rend plus précieuses leurs analyses. Le site Rojavan Puolesta a publié une interview d’un militant qui a intégré les YPG  : La structure de commandement relève d’une responsabilité collective. Le komutan («  commandant  ») est ainsi le seul grade existant. Il faudrait d’ailleurs plutôt dire «  co-commandant  » car cette fonction, à un niveau supérieur à celui du groupe, est partagée entre un homme et une femme. Que vous soyez le commandant d’un groupe de cinq personnes ou celui d’un tabur (bataillon), celle-ci est conçue comme une tâche à remplir parmi d’autres. Vous occupez cette position à la suite d’un consensus et parce que vous avez de l’expérience  ; vous êtes reconnu comme étant la personne la plus à même de mener à bien cette tâche. Le komutan constitue la base, la fondation de la structure, car il représente le lien, l’articulation entre le corps et le cerveau du collectif. C’est une responsabilité énorme d’être komutan, quel que soit le nombre d’amis sous vos ordres. Cela explique que sa figure soit si respectée et qu’il n’ait même pas besoin, en principe, de donner des ordres directs. Ce n’est pas nécessaire. Ils doivent, au minimum, faire preuve d’éthique et de discipline8. Plus loin, il décrit le tekmil [examen en kurde], l’assemblée des combattants  : C’est une assemblée dédiée à la critique  : une critique amicale et constructive vis-à-vis de son commandant ou d’autres personnes de son unité. On peut aussi y pratiquer son autocritique. Mais, surtout, on y reçoit des critiques, qu’on doit pouvoir comprendre et intégrer afin de s’améliorer. Le rôle du tekmil est de se pencher sur des situations posant problème, éviter les conflits personnels ou les petits problèmes de comportement susceptibles de dégénérer en conflit. J’ai vu peu de punitions ou de mesures répressives. D’autres engagé·es internationaux reviennent dans Alternative libertaire sur la nécessité de la discipline au combat et de la délibération aux armées  : Les rapports hiérarchiques nous sont imposés par une guerre des plus brutales. En tant qu’anarchistes, nous comprenons ces relations d’autorité, tout en cherchant à les déconstruire. Au sein des unités combattantes, c’est le rôle du tekmil, une assemblée générale qui permet de critiquer le comportement de tel ou tel, y compris de la ou le commandant·e. Il s’agit d’une pratique sérieuse – et même vitale – d’autocritique et d’autodiscipline qui a ses racines dans le maoïsme. Pour être efficientes, les relations de commandement ne doivent exister que par consentement mutuel. Quand on a le temps de délibérer, on le fait et on prend les décisions collectivement. Mais en phase de combat, on attend des instructions rapides et des choix sûrs de la part des camarades les plus expérimentés. C’est vrai aussi pour la formation et pour le recrutement. C’est si elles ne se conforment pas à ces principes que les fonctions de commandement peuvent nuire à l’auto-organisation9. En écho aux problématiques soulevées ci-dessus au Chiapas, revient également dans l’entretien la question de la relation des forces armées et les communautés «  civiles  » souveraines  : Comment éviter que les nécessités militaires façonnent les relations de pouvoir dans les communautés  ? Tout d’abord, cela dépend du degré de séparation entre la communauté et les tâches de défense, si celles-ci sont imposées de l’extérieur par exemple. Certes, la défense peut être subie, comme lorsqu’on évacue des villages trop proches du front, ou qu’on réquisitionne provisoirement des maisons comme avant-postes  ; mais le fait est qu’au Rojava, les communautés locales et ethno-confessionnelles sont responsabilisées pour assurer leur propre défense. C’est un principe qui remonte aux émeutes de Qamílo, en 2004 [entre population kurde et forces de l’ordre syriennes, quarante-trois morts, des centaines de blessés et 2 000 arrestations], qui ont engendré un embryon d’autodéfense communautaire, précurseur des YPG. Pour se prémunir contre la structure de défense supérieure des YPG – au cas où celles-ci chercheraient à accaparer le pouvoir – les communautés disposent de leurs propres Forces de défense civile, les Hêzên Parastina Cewherî (HPC). Ainsi, les YPG incarnent la défense de l’ensemble du Rojava, mais il existe des forces plus petites – par exemple, le Conseil militaire syriaque, composé de chrétiens assyriens, qui protège cette communauté. Le système de défense est décentralisé et confédéralisé, tout en conservant la capacité de se déployer rapidement, de recruter et même de pratiquer la conscription10.

Extension du domaine de l’alternative aux armées

Un projet d’alternative sociale et politique ne peut faire l’économie de la question militaire. Le retard de la réflexion sur la question militaire est si grand dans le camp de l’émancipation que nous ne pouvons avancer que quelques balbutiements. Cependant, mettre à l’écart ce sujet c’est se mettre en grave danger tant il est vrai que tout processus de transformation sociale rencontre inévitablement des contre-attaques des appareils de répression aux mains des classes possédantes et, au premier chef, l’armée. Un ordre social ancien ne laisse pas sa place sans heurts. La longue histoire des mouvements d’émancipation est plus que remplie d’exemples tragiques d’arrêt brutal de processus sociaux par l’armée. On pense au coup d’État militaire au Chili en 1973, mais plus près de nous citons le putsch du général égyptien al-Sissi en 2013 qui déclarait pour justifier sa prise de pouvoir qu’il était du devoir des forces armées «  d’intervenir pour empêcher l’Égypte de plonger dans un tunnel de conflits  » afin d’empêcher l’«  effondrement des institutions de l’État  ». À propos des révolutions syrienne et égyptienne, Gilbert Achcar souligne l’enjeu que représente l’armée dans tout processus de transformation  : La structure sociopolitique dominante, à l’instar de tout pouvoir social, est soutenue par l’armée. Afin d’écarter cet obstacle, le mouvement de masse doit être en mesure de gagner les soldats pour empêcher qu’ils soient utilisés pour la défense de l’ancien régime11. Trop souvent, les acteurs sociaux et politiques qui visent à la transformation sociale ont négligé voire abandonné toute réflexion sur ce sujet. Pourtant leur mémoire collective est assez riche pour leur rappeler que l’amnésie sur cette question peut être fatale. Les expériences historiques que nous avons citées et les pratiques actuelles (Chiapas et Rojava), mais aussi d’autres contributions théoriques offrent pourtant les bases d’une réflexion générale pour les partisans de l’autogestion. Dans un cadre général, nous pouvons tirer quelques conclusions sur la façon dont les partisans de la transformation sociale doivent aborder la question militaire dans le cadre d’un processus social transformateur, même si les configurations concrètes auxquelles elles et ils auront à faire face auront leurs particularités le moment venu. Toute secousse sismique sociale et politique, qu’on appelle communément processus révolutionnaire, ne s’arrête pas aux murs des casernes. Sa lave brûlante s’insinue dans tous les espaces de la société, même ceux qui sont les plus rétifs ou sont le plus protégés contre toute vibration anti-autoritaire. Les armées ne font pas exception. Inévitablement, au cours du processus, leur mode de fonctionnement est remis en cause tant l’écart devient intolérable entre ce que la société en mouvement aspire et ce que les militaires vivent. En leur sein, ce sont d’abord les subalternes en uniforme (soldats et sous-officiers) qui mettent à l’ordre du jour des changements profonds dans le fonctionnement de l’institution militaire. Si la question de la condition sociale du prolétaire en uniforme est posée (solde, condition de vie dans les casernes…), immédiatement la dynamique revendicative s’ouvre sur la question des droits démocratiques d’expression et d’association des militaires. Et plus encore, ensuite, ce sont les missions des armées qui sont interrogées  : leur stratégie et tactiques et enfin se pose la question d’une élaboration à vocation alternative en matière militaire à l’ordre existant. Il est alors vital que le pôle de la transformation sociale ait à sa disposition des propositions immédiates et un projet alternatif pour répondre à ces aspirations et apparaisse comme un interlocuteur crédible auprès des travailleurs en uniforme. Car la désertion (pour faire un mauvais jeu de mots) de ce terrain laisse le terrain libre aux forces réactionnaires pour hégémoniser le corps social des prolétaires en uniforme. Il en est de même parmi les forces de police. La question des droits démocratiques d’expression et d’association syndicale est centrale. Elle a été portée en son temps en France (1973-1981) par le mouvement des comités de soldats composés d’appelés qui avait reçu l’appui du mouvement syndical ouvrier (CGT et CFDT notamment). Il est à noter que ce mouvement démocratique dans les casernes, parti des appelés, avait gagné certaines franges de soldats engagés et même de sous-officiers. Mais plus avant, c’est bien la question de quelle organisation militaire et stratégie que nous devons traiter. Quels sont les principes qui doivent animer un système de défense d’une société autogérée  ? Défense étant entendue ici comme un ensemble qui ne recourt pas nécessairement aux armes. Une grève générale est un puissant outil contre toute agression. Nous avons pu relever tant au Chiapas qu’au Rojava, que les structures armées mentionnées s’affirment être des instruments d’autodéfense et non offensives que ce soient sur le plan intérieur ou extérieur. Contrairement aux usages des État impérialistes, elles ne revendiquent pas d’«  intérêts vitaux  » à défendre à l’extérieur de leurs frontières qui justifieraient des présences ou des expéditions sur des territoires étrangers. Surgit immédiatement pour la France, la question du rapport néocolonial qu’elle entretient avec la Guadeloupe, La Réunion, la Kanaky et autres Îles qu’on dit françaises et les aspirations à l’autodétermination de ses peuples. De même, que se présente la question des principes qui doivent animer la diplomatie ou tout simplement la politique extérieure d’une société autogérée, son rapport au reste du monde. Un sujet que nous n’aborderons pas ici. Mais la première question à se poser est  : se défendre contre qui  ? Quels seraient les ennemis qu’une société autogérée pourrait craindre  ? Aucun peuple du monde ne saurait être son adversaire. Dès lors, l’abandon de l’armement nucléaire est un préalable. Une société autogérée ne peut pas faire peser sur tous les peuples du monde «  une dissuasion de la terreur  » (mentionnons, de plus, que de 1945 à nos jours, le coût total de cette arme en France s’est élevé à environ 380 milliards d’euros). De même, la dissolution de tous les corps spéciaux dédiés aux interventions extérieures est nécessaire. On pense ici notamment à Légion étrangère. La rupture avec l’OTAN et toutes les autres alliances militaires est indispensable pour se défaire de toute soumission ou obligation en premier lieu celle sous le drapeau de l’impérialisme américain. Il reste, cependant, à craindre que d’autres systèmes sociaux retardataires ne considèrent qu’il soit nécessaire de mettre à bas, d’une façon ou d’une autre, la toute nouvelle société qui émerge en raison de sa puissance attractive pour ses propres populations et du défi mortel en fin de compte qu’elle représente à leurs yeux. La question de la défense reste donc posée. En premier lieu, si la nécessité d’une défense armée est partagée, il faut s’interroger d’abord sur la nécessité d’un corps armé professionnel séparé doté d’une formation particulière et qui de fait écarte le reste des citoyen·nes des tâches de défense. Dans les exemples que nous avons donnés plus haut, nous avons vu que la relation entre les corps armés spécialisés et les représentations politiques et sociales «  civiles  » est un sujet de préoccupation constant (Chiapas et Rojava). Le principe d’une aviation de bombardement doit être également discuté. Elle frappe les populations civiles sans souvent toucher fondamentalement la puissance de l’adversaire. Ce problème est en débat depuis longtemps au sein des états-majors. Il est vrai que son abandon toucherait gravement les intérêts du complexe militaro-industriel (le budget militaire annuel des États-Unis est de 650 milliards de dollars). Cette industrie devra faire l’objet d’une reconversion industrielle vers des biens socialement utiles. Le mouvement autogestionnaire dispose dans ce domaine de quelques expériences concrètes12. On se souvient que malgré de titanesques bombardements meurtriers, l’armée américaine n’avait pas réussi à mettre à genoux le peuple vietnamien. Plus récemment, par exemple, en 2019, le colonel Legrier publiait une tribune (publiée, puis retirée de la très officielle Revue défense nationale) qui discutait de l’efficacité des bombardements sur le réduit de Hajine (Syrie) aux mains de l’État islamique et résumait le coût politique de la politique de bombardements  : En refusant l’engagement au sol, nous avons prolongé inutilement le conflit et donc contribué à augmenter le nombre de victimes au sein de la population. Nous avons détruit massivement les infrastructures et donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire. Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate Selon plusieurs informations, le colonel François-Régis Legrier aurait été sanctionné (sans doute quelques jours d’arrêts) à la suite de cette expression critique. Dans les années 1980, au sein du mouvement de la paix contre l’installation de missiles américains (Cruise et Pershing) et soviétiques (SS20) en Europe, une nouvelle conception alternative de la défense s’est développée. Appelée techno-guérilla ou défense défensive ou encore défense non-offensive, elle s’inspirait du travail de Guy Brossollet et de son ouvrage La Non-Bataille (1975). Trois anciens acteurs du mouvement des comités de soldats des années 1970-1980 résumaient ainsi son esprit et ses objectifs dans Crises et surprises dans l’institution militaire  : Quelques années après, l’essai de Guy Brossollet inspirera l’élaboration d’un système de défense alternative, connu sous le terme de techno-guérilla. Elaboré en République fédérale allemande avec la participation d’officiers de la Bundeswehr, il s’agit d’un véritable contre-plan, discutant y compris les coûts du modèle proposé. Cette nouvelle organisation défensive se veut un «  espace imprévisible, une sorte de continuum stratégique qui use et décourage  » l’adversaire grâce à un maillage du territoire par des groupes de partisans modernes où la ligne de front n’existe plus, où l’agresseur doit faire face à une multitude de pôles de résistance coordonnés entre eux par un réseau de télé- communications verticales et horizontales. Loin de militariser la société, il s’agit pour ses auteurs de «  socialiser l’armée  » et de procéder à une «  plus grande responsabilisation du corps social par rapport à la défense13  ». Plus tard, en 2009, Joseph Henrotin, un chercheur sur les questions militaires, revenait sur le sujet en rappelant les quatre piliers de cette nouvelle école militaire  : politiques, avec le démantèlement des alliances militaires, une politique de stricte neutralité, la mise en évidence des politiques de coopération, de confidence building, de désarmement et d’arms control. Pour certains auteurs, une telle vision était le préalable d’un désarmement total  ;

doctrinaux, avec la mise en évidence d’un comportement militaire et l’affichage d’intentions strictement défensives aux plans stratégique et opérationnel, mais aussi tactique (la possibilité d’offensive étant toutefois reconnue par la plupart des auteurs). Les conceptions alors développées ont eu des rapports très spécifiques à l’espace (y compris à la dispersion des forces et à leur mobilité) et au temps  ;

sociologiques, dans leur rapport aux armées de conscription ou aux milices territoriales constituant non seulement une masse mise à la disposition d’un message dissuasif, mais aussi en tant que facteur de compensation militaire à la supériorité technologique d’un adversaire  ;

technologiques, dans leur rapport à la disposition d’armement de précision dont la portée et le rayon létal n’entraient pas en contradiction avec les principes politico-militaires des doctrines envisagées14.

Ces principes peuvent nourrir une conception de la défense d’une société autogérée. Ajoutons qu’une éventuelle agression contre une société au système social supérieur à la moyenne des autres pays d’un point de vue démocratique et social représenterait à coup sûr un coût politique pour le ou les pays agresseurs.

Nul doute que les exploités et les opprimés des pays assaillants ne supporteraient pas cet acte d’hostilité et se mobiliseraient pour y faire échec. Cet aspect renvoie à la politique extérieure menée par une société post-capitaliste fondée sur des principes internationalistes que nous ne développons pas ici. Dans le système de techno-guérilla, la question d’un corps armé spécialisé et séparé du reste de la société civile n’est pas tranchée. En s’inspirant de l’expérience historique, dont nous avons analysé quelques exemples, les autogestionnaires doivent de toute urgence s’emparer de la question militaire. Il est plus que temps. "

Patrick Le Tréhondat

(A paraître dans le volume 8 de Autogestion, l’encyclopédie internationale, en téléchargement libre et gratuit sur www.syllepse.net)

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Notes

1-. Juan García Oliver, Acontretemps, http://acontretemps.org/spip.php?ar..., 1977.

2-. Traduite et publiée dans La Révolution prolétarienne, n° 243, mars 1937.

3-. Georges, Orwell, Hommage à la Catalogne, (1936-1937), Paris, 10/18, p. 199.

4-. Peter Thatchell, Democratic Defense, Londres, Millivres-Prowler, 1984.

5-. Bras armé de l’épisode «  républicain  » anglais, la New Model Army, sous la conduite de Cromwell, comptait en son sein une aile radicale influencée par les Levellers. Les soldats éliront des délégués, appelés adjutaturs puis agitators, pour défendre leurs intérêts face au parlement «  bourgeois  » qui, inquiet de cette armée populaire en germe, laz allait dissoudre une fois l‘assaut mené contre Charles 1er. Voir Alain Bihr, Le Premier âge du capitalisme (1415-1763), t. 3, Un premier monde capitaliste, Paris, Syllepse, 2019, chap. X.5, «  L’Angleterre  : la montée en puissance d’un outsider  », 3.2, «  La révolution républicaine (1638-1660)  ».

6-. British Army Bureau of Current Affairs Troop Morale & Education Film,

7-. Jérôme Baschet, «  La construction de l’autonomie  : les leçons de l’“Escuelita zapatista”  », Zapatisme  : la rébellion qui dure, Louvain-la-Neuve/Paris, Cetri/Syllepse, 2014.

8-. Rojavan Poluesta, http://rojavanpuolesta.tumblr.com/, traduction française sur Ballast, www.revue-ballast.fr/.

9-. Alternative libertaire, www.alternativelibertaire.or..., 2017.

10-. Idem.

11-. Gilbert Achcar, «  Entretien  », L’Anticapitaliste, février 2014.

12-. Voir « Lucas Aerospace  : contre-plans ouvriers alternatifs » dans Autogestion : l’Encyclopédie internationale, tome 4.

13-. Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein et Jean-Jacques Ughetto, Crises et surprises dans l’institution militaire, Paris, Syllepse/Périscope, 1990,.

14-. Joseph, Henrotin, «  Les adaptations de la guerre irrégulière aux nouvelles conditions technologiques  : vers la techno-guérilla  », Stratégique, vol. 93-96, n° 1, 2009.

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