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TRIBUNE COLLECTIVE
LE 5 MAI NOUS SERONS DANS LA RUE
( parue dans Le Monde du 13.04.2018 )
samedi 14 avril 2018
publié par Marc Lacreuse

TRIBUNE COLLECTIVE

" LE 5 MAI NOUS SERONS DANS LA RUE "

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Par Ariane Ascaride, François Bégaudeau, Laurent Binet, Olivier Cadiot, Patrick Chamoiseau, François Cusset, Christine Delphy, Laetitia Dosch, Annie Ernaux, Geneviève Fraisse, François Gèze, Robert Guédiguian, Geoffroy Lagasnerie, Bernard Lahire, Edouard Louis, Maguy Marin, Gérard Mauger, Gérard Mordillat, Gérard Noiriel, Jérôme Prieur, Denis Robert, Gisèle Sapiro et Bernard Stiegler.

" Il aura fallu peu de choses pour que tout vole en éclats. Personne n’était assez naïf pour croire aux pantomimes de la « concertation » avec les syndicats à propos des ordonnances de la SNCF. Mais au moins les formes de la civilité politique, fussent-elles d’une hypocrisie sans nom, étaient-elles préservées. A Notre-Dame-des-Landes, dans les universités, dans la rue face aux manifestants, il n’y a maintenant plus, pour toute réponse, que la démonstration d’autorité. Les mouvements contre la loi El Khomri, qui avaient vu une élévation sans précédent du niveau de la violence policière, l’avaient déjà prouvé : un pouvoir brutal est un pouvoir faible. Paradoxe de la répression : une démonstration de force est une démonstration de faiblesse.

Cette inquiétante évolution nous convainc davantage de voir ce que nous avons vu dès le départ dans les ordonnances SNCF : un projet, non pas de « réforme », comme le répètent ad nauseam la plupart des médias, mais de démolition. En s’en prenant au point éminent du service public ferroviaire, le projet gouvernemental s’en prend – il n’en fait d’ailleurs pas mystère – à un modèle social dans son ensemble. C’est-à-dire à une manière de vivre collectivement.

Depuis trois décennies, cette manière n’a cessé d’être méthodiquement attaquée. Nous avons suffisamment de recul désormais pour savoir à quoi nous en tenir : à quelques croyants et quelques privilégiés près, tout le corps social s’en est trouvé maltraité. Le travail devient une souffrance, et comment ne pourrait-il pas le devenir quand il est soumis à la concurrence généralisée, à la tyrannie du nombre, et à la disparition du sens ? De plus en plus de personnes perçoivent que ce qui est projeté pour la SNCF sera fait pour tous les autres secteurs de la société.

Un bel effet de retour de flamme

C’est pourquoi leurs souffrances séparées commencent à prendre conscience de leur cause commune. Et, partant, à se rejoindre. Manifester pour les cheminots quand on n’est pas cheminot, c’est comprendre que le sort qu’on veut faire aux cheminots, on veut le faire aussi à tous les non-cheminots.

Aiguillonnée par la radicalité gouvernementale, mais aussi par l’arrivée à maturité d’une crise sociale terrible, cette compréhension fait de grands progrès. Maintenant elle a besoin de son débouché. Celui-ci ne peut prendre la forme que d’une manifestation de masse, une manifestation réunissant tous ceux qui, jusqu’ici séparés, comprennent qu’ils ont une affaire commune. Une initiative s’est fait connaître pour appeler à une telle manifestation, nationale, à Paris, le 5 mai. Nous soutenons cette initiative, en réclamant que nul ne se l’approprie en particulier mais qu’elle demeure bien la chose de tous. Le 5 mai nous serons dans la rue, pour défendre non pas des « privilégiés » mais une manière de vivre.

Dans les projets du président Macron de commémorer Mai 68, on finit par se demander quelle était la part de la malignité et celle de l’inconscience. Nous savons bien, notamment depuis le bicentenaire de 1989, que les commémorations officielles sont faites pour embaumer, c’est-à-dire pour neutraliser. Il peut aussi arriver que, sans crier gare, elles aient un bel effet de retour de flamme.

Emmanuel Macron a-t-il bien mesuré le risque en nous appelant avec une insouciance un peu trop sûre de son fait à nous retremper dans Mai 68 ? Parce qu’après tout, si vraiment on va par là, ça pourrait être une solution."

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(Le Monde | 13.04.2018 )

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