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Gérard MORDILLAT dans le MONDE DIPLOMATIQUE :
LE SPECTATEUR IMPATIENT
( extraits )
dimanche 8 juillet 2018
publié par Marc Lacreuse

LE SPECTATEUR IMPATIENT

par Gérard MORDILLAT

( écrivain cinéaste ; auteur de " La tour abolie "

et du film " Mélancolie ouvrière "

qui sera diffusé sur Arte le 24 août 2018 )

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( extraits de sa contribution parue dans le Monde Diplo de juillet 2018 )

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" Au cinéma, le spectateur contemporain est un homme ou une femme

pressé.

Il faut que l’action s’engage dès la première image du film, que les

séquences s’enchaînent à la vitesse d’une mitraillette lourde, que les plans

se succèdent au rythme du battement d’ailes d’un colibri . Le spectateur

contemporain est un enfant gâté qui pleure et trépigne si son moindre

désirs d’images et de sons n’est pas immédiatement exaucé, et qu’il faut

d’urgence faire taire en lui plantant une tétine dans la bouche ou en le

distrayant avec un hochet ( voire les deux ).

Osons dire qu’une majorité de films sont aujourd’hui

produits sous les auspices de la tétine et du hochet, c’est à dire du Dolby

Stereo à la puissance dix et des effets spéciaux en images de synthèse

pour mettre en scène catastrophes nucléaires, guerres intersidérales,

épidémies mortelles, monstres et surnaturel .

(...)

Les évolutions techniques (...) placent le spectateur " au coeur de l’action".

Mais dès lors ce dernier ne voit plus l’action dans laquelle il se trouve

immergé. Il perd tout recul, dominé par la sensation que l’image lui

procure.

Transposé sur le plan politique, cette domination fait du spectateur

impatient un citoyen prisonnier de l’image et un consommateur gavé

au sucre de la nouveauté. Un citoyen qui ne réclame plus de voir ni de

comprendre ( l’idéologie, les programmes ), mais d’être ébloui par

l’image projetée par le politique ( chaque semaine, la critique vante un , nouveau film " éblouissant " ) ."

Les films " qui nous apprennent à voir, à entendre, qui suscitent notre

regard, travaillent le temps et l’espace sans jamais chercher à nous

vendre des savonnettes, disparaissent des écrans . On nous explique

que ce cinéma qui se mérite, qui réclame une attention soutenue,

qui allume le corps et l’esprit repousserait le spectateur. Quand le tempo

ne bat pas assez vite, les commentateurs et les studios font chorus : il

y a des longueurs ! Et la longueur - la digression, le sens de l’espace

et du temps - est le grand Satan du spectateur contemporain, un diable

qui le fait fuir des salles avant de l’éloigner des écrans de télévision .

(...)

Ce spectateur impatient est une création des publicitaires ; du désir

mortifère de vendre. Et, pour vendre, il faut faire saliver et distraire. La

méthode est aussi simple que le dressage du chien de Pavlov : on exhibe

un instant le produit ( superproduction ou candidat à l’élection ), le

spectateur ou le citoyen, comme le chien, salivent, puis on le soustrait

aussitôt à leur regard pour provoquer frustration et désir .

Ce qui vaut pour n’importe quel produit alimentaire, ménager ou de service

vaut désormais de la même manière pour le cinéma, la télévision, et le

politique . "

G.MORDILLAT


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