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LES NECESSAIRES TRANSFORMATIONS SOCIALES ET POLITIQUES SERONT CULTURELLES OU NE SERONT PAS.
Point de vue de Christian MAUREL.
jeudi 24 mai 2012
publié par Christian Maurel

LES NÉCESSAIRES TRANSFORMATIONS SOCIALES ET POLITIQUES SERONT CULTURELLES OU NE SERONT PAS.

Le monde ne peut rester longtemps en l’état. Nous entrons dans une période de basculement et de crise majeure de l’Histoire, ce moment si caractéristique où, comme le disait Gramsci, « le vieux se meurt et le jeune hésite à naitre ». Les nécessaires transformations sociales et politiques ne se feront pas mécaniquement, en quelque sorte, selon leur propre logique. Il faudra y travailler, avec des capacités à penser et à agir nouvelles et amplifiées qui permettront aux femmes et aux hommes de faire l’Histoire et de ne plus la subir.

Comme à d’autres moments cruciaux de notre civilisation occidentale (la Grèce antique, la Renaissance, le Siècle des Lumières et la Révolution Française…), nous disposons – et c’est notre première et principale richesse – de l’intelligence, des idées et de la culture qui, associées à l’action collective, peuvent changer le cours des choses. Or à quelques exceptions près, les programmes des candidats des dernières élections présidentielles – qui tous peu ou prou se réclament pourtant du changement – sont particulièrement pauvres en la matière pour ne pas dire d’une presque totale indigence. Le mot « culture » a-t-il été une seule fois prononcé lors du débat télévisé de l’entre deux tours des présidentielles qui a opposé François Hollande et Nicolas Sarkozy ? C’est à vérifier mais il semble que non.

Quand, au cours de la campagne électorale, il a été question de culture, cela a été très souvent pour la réduire à la production (la recherche) et à l’appropriation (l’enseignement, la formation) des seuls savoirs qui nous permettraient de sortir tant bien que mal de la crise économique par une croissance retrouvée, en augmentant la compétitivité de nos entreprises et la compétence des salariés. Michel Serres a raison quand il dit dans Le Monde du vendredi 13 avril 2012 que « cette campagne présidentielles est une campagne de vieux pépés » , que « la classe politique n’a pas pris acte des mutations de notre temps [et qu’] elle ne mesure pas le changement social qu’induisent les nouvelles technologies ».

Or les nouvelles technologies qui viennent remettre en cause les rapports de travail (Marx aurait parlé de « rapports de production ») et au travail, les rapports interindividuels et politiques (pensons aux révolutions arabes), sont – grande nouveauté dans l’Histoire – de nature immatérielle. C’est de la culture en transformation, création et diffusion permanentes et accélérées, qui appelle de nouvelles intelligences culturelles, sociales, juridiques et politiques. N’est-il-pas temps de se persuader que, face à de tels bouleversements, il faut, comme à d’autres moments de l’Histoire, construire « les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ces conflits et les mènent jusqu’au bout » comme l’écrivait déjà Marx en 1859 dans sa préface de La contribution à la critique de l’économie politique ?

Or quand on regarde d’un peu plus près les programmes des candidats à l’élection présidentielle, seuls deux d’entre eux ont réellement un projet culturel qui structure deux projets de société radicalement opposés : le Front National et le Front de Gauche. Le Front National, qui a l’audace de se réclamer de Jean Vilar et de son projet de Théâtre Populaire, enfourche hardiment le cheval de « l’exception culturelle française » (une idée plutôt de gauche) dont il fait « une priorité nationale appliquée à la culture ». Il y est fortement question de la langue, de l’identité et de la civilisation françaises, de notre patrimoine, en particulier les monuments historiques et les églises. A l’évidence les mesures proposées sont au service d’un projet social et politique réactionnaire au sens premier du terme : faire tourner la roue de l’Histoire à l’envers. « On reviendra à la vie d’avant, c’est ce que veut tout le monde », dit un électeur de Marine Le Pen dans Le Monde du mercredi 2 mai 2012. Contrairement à ce que certains pensent, les régimes de la droite extrême, quels qu’en soient les formes et les objectifs, ont une grande politique culturelle visant à conquérir le pouvoir, à asseoir leur hégémonie et à assurer leur survie.

De son coté et avec des objectifs radicalement opposés, le Front de Gauche ne se limite pas – et c’est assez nouveau pour être signalé – à une conception de la culture enfermée dans un ministère et structurée autour de la sempiternelle affirmation de la démocratisation des œuvres de l’art et de l’esprit. Sa conception de la culture est « organique », dans un sens assez proche de celui que donne Gramsci à ce terme quand il parle d’ « intellectuel organique » en phase avec le mouvement social, inscrit dans une « praxis » collective de transformation des rapports sociaux et politiques, plus ou moins révolutionnaire selon l’état des forces en présence.

Et, en effet, la culture sous des formes diverses (savoirs, pratiques artistiques, débats d’idées, éducation populaire et éducation pédagogique différenciée, initiatives associatives…) traverse et structure de part en part le projet économique, social et politique porté par Jean-Luc Mélenchon et les organisations qui le soutiennent. A ce titre, et les textes en témoignent, elle est un processus, un travail de conscientisation et d’« émancipation humaine » au service de la puissance d’agir des citoyens, « la condition même de l’action politique et de la démocratie ». Jugeons-en : « La création artistique, l’action culturelle, l’éducation populaire, mais aussi la libre circulation des idées, la production et la diffusion des savoirs et des connaissances et leur appropriation par le peuple, sont des conditions majeures d’une transformation progressiste de la société. Car, il ne saurait y avoir d’émancipation politique sans émancipation culturelle. »

Que l’on soit d’accord ou pas, une direction nouvelle a été prise qui pourrait à l’avenir marquer le paysage politique français et au-delà des frontières. La bataille sociale et politique deviendrait alors et avant tout un bataille culturelle entre deux affirmations, l’une hégémonique mais qui est peut-être déjà en train de se fissurer, celle de l’idéologie néolibérale mondialisée, et l’autre qui lui est contradictoire, encore mal assise mais toujours en recherche, faisant le choix de l’intelligence et de l’action collectives, et travaillant à une autre figure de l’Humanité et à un nouvel âge de la démocratie. Et si - pour donner, s’il en était besoin, une tournure encore plus offensive à la formule de Gramsci - les lumières de la culture pouvaient enfin contribuer à une « intelligence » dégagée du « pessimisme » et au service de « l’optimisme de la volonté » ?

Christian MAUREL, sociologue. Derniers ouvrages parus  : Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Le châtaignier aux sabots ou les longs hivers, éditions de l’Officine, 2010, roman.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=31179

http://www.amazon.fr/Le-ch%C3%A2taignier-aux-sabots-hivers/dp/2355510911