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Dans Le Monde du 8-1-2018.
"La République est une et indivisible"
La réponse de Jean Baubérot à Yvon Quiniou.
lundi 8 janvier 2018
publié par Christian Maurel

« République est une et indivisible » : la réponse de Jean Baubérot à Yvon Quiniou.

L’historien prend la plume, dans une tribune au « Monde », pour dénoncer les approximations du philosophe, qui avait affirmé, dans une tribune publiée dans nos colonnes, que «  la République est une et indivisible ».

Nous vivons dans une République démocratique où il est parfaitement légitime de critiquer son président. Mais avant de manifester, à son encontre, une vertueuse indignation et de décréter qu’Emmanuel Macron « n’a pas le droit » de déclarer que « la République est laïque, pas la société », car « cette formule est illégitime au regard de notre Constitution », il serait peut-être utile de lire ce texte fondamental de notre lien politique. Yvon Quiniou s’est dispensé de le faire, et il se retrouve ainsi dans le rôle classique de l’arroseur arrosé.

Notre philosophe s’est doublement englué dans ce comique de situation. D’abord, il affirme de manière péremptoire que, selon la Constitution, la « République est une, indivisible, laïque et sociale ». S’il délivre un tel enseignement à ses élèves de prépa, alors il n’est pas loin de l’« imposture morale, intellectuelle et politique », pour reprendre le sous-titre de son livre Critique de la religion (La ville brûle, 2014). En effet, l’article 1er est ainsi formulé : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. […] Elle respecte toutes les croyances. » Comme un magicien transforme un lapin en pigeon, M. Quiniou, dans son imagination débridée, ajoute le « une » et enlève le « démocratique ». La République est « indivisible » sans être « une » pour autant : vous me le copierez cent fois.

En général, les l personnes mal informées se contentent de prétendre que la République est, constitutionnellement, « une et indivisible ». Il s’agit déjà d’une contre-vérité, d’une « fake news ». La formule se trouve dans la Constitution jacobine de 1793. Elle n’est pas reprise en 1946, au moment où le politique tente de dépasser l’époque coloniale par la double création de l’Union française et de la départementalisation des « vieilles colonies » (1947). La Constitution actuelle reprend les quatre adjectifs de 1946 et ajoute le respect de « toutes les croyances ».

Ce prétendu « une et indivisible » n’a rien d’innocent. Il est au fondement de l’argumentation de l’auteur et autres « penseurs » se situant sur la même ligne. En effet, ce faux stéréotype permet de délégitimer l’expression publique de la diversité culturelle et convictionnelle de la France. La République est « indivisible » sans être « une » pour autant : vous me le copierez cent fois, monsieur le professeur ! En escamotant, en outre, l’adjectif « démocratique », vous auriez voulu démontrer qu’il existe, actuellement, dans notre pays, une « radicalisation de la laïcité », selon la formule qu’aurait également employée M. Macron (dixit le grand rabbin de France), vous n’auriez pas pu mieux faire. Bravo l’artiste !

Ensuite, nulle part la Constitution n’exige une neutralité laïque de la société. « La laïcité est un principe juridique de neutralité qui s’impose à l’État et à ses représentants. Ce principe garantit à chacun le droit de croire et de ne pas croire, ainsi que le droit d’exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. La laïcité, comme l’a dit Emile Poulat, c’est une société qui donne place à tous » : ainsi s’exprimait François Hollande lors de ses vœux aux représentants des cultes, le 5 janvier 2016. C’est, en moins ramassé, la même idée que celle prononcée par son successeur ce mois de décembre. La pseudo-rupture du « pacte de neutralité qu’il [le président] devrait observer en tant que chef d’État » est une nouvelle preuve de l’imagination fertile de notre débatteur. Précisément parce que la République est « laïque et démocratique », la société civile constitue le lieu d’émulation et de libre confrontation publique des différentes convictions.

Répétitives parties de ping-pong.

Bien sûr, on peut alors différencier une « laïcité de confrontation » de la société civile, divergeante de la « laïcité d’abstention » de l’État, ainsi que le fait Paul Ricœur. Mais ce n’est nullement le sens de cet article, qui pratique la pêche à la ligne dans les innombrables facettes de la réalité historique pour redire les sempiternelles accusations contre les religions, coupables de tous les maux. Ces propos sont à la fois vrais et faux et, si on voulait s’abaisser à ce niveau de discours, on répliquerait : stalinisme et génocide cambodgien.

De façon plus sophistiquée, on pourrait aussi répondre qu’au XIXe siècle une religieuse pouvait être soignante alors qu’une femme n’avait pas le droit d’être médecin et, qu’en France, des femmes ont voté, en 1906, dans le cadre de la constitution d’associations cultuelles protestantes. Pour le vote dans le cadre de la République laïque, il faudra attendre 1944-1945 ! J’ai mille autres exemples de ce type dans mon armoire à poison. Mais je voudrais voir cesser ces répétitives parties de ping-pong pour qu’enfin chacun reconnaisse, d’une part, que les convictions fortes, qu’elles soient religieuses ou irréligieuses, sont marquées d’ambivalence et peuvent générer aussi bien de l’altruisme que du fanatisme ; d’autre part, que le danger qui guette notre société n’est pas seulement le risque d’extrémisme, mais aussi une non-maîtrise de la culture de l’écran où, comme l’a montré Jean Baudrillard, l’explosion du signe induit une implosion du sens.

Jean Baubérot est l’auteur de La Laïcité falsifiée (La Découverte poche, 2014).

Post Scriptum :

Bonjour Monsieur Quiniou.

Je réponds à votre réaction (voir ci-dessous) à la fois au titre de co-rédacteur du site et de sociologue spécialisé sur les questions de "travail de la culture" et d’éducation populaire politique.

Effectivement le ton employé par Baubérot est péremptoire et s’affirme comme porteur d’une vérité indiscutable sur un sujet particulièrement complexe appelé à faire débat et pas uniquement entre les intellectuels. On peut donc comprendre que vous ne vouliez pas laisser les choses en l’état.

Sur le fond, il me semble que nous pourrions faire quelques pas en avant si l’on s’attachait préalablement à opérer quelques distinctions et d’abord sur les différentes postures laïques : d’abstention, combattante, de neutralité, de composition, de confrontation.... plutôt que se déchirer sur une seule et bonne définition. Ensuite sur les distinctions opérées par Castoriadis entre l’espace public, l’espace privé et l’espace public-privé. On pourrait alors se poser la question de savoir s’il ne faut pas penser la laïcité en rapport entre ces différents espaces tout en recherchant une cohérence complémentaire et viable entre ces différentes postures laïques : combattante puis d’abstention et de neutralité dans l’espace public, de confrontation dans l’espace public-privé (la rue, la place publique, la société civile) où se rencontrent et souvent s’affrontent les convictions et les modes de vie et où le débat contradictoire doit prendre le pas sur la violence, comme j’ai pu le mener dans un Centre social dans les quartiers nord de Marseille confronté à la violente opposition de toutes les communautés à accueillir une famille Rom.

De mon point de vue, avant d’être une question théorique, la laïcité est très pratique. Par exemple : une Maison des Jeunes et de la Culture (en l’occurrence à Béziers)a été amenée à trouver une réponse à la question du port du voile dans les locaux municipaux dont elle a la liberté de gestion et d’animation. Sa réponse a été : le voile oui jusqu’à l’accueil mais pas au delà, considérant ainsi que de la rue à l’accueil on était dans l’espace public-privé mais que dans les activités on rentrait dans une forme d’espace et de service public par voie associative. Dans un même temps, il est bien difficile de tenir cette position dans certains quartiers si l’on veut travailler avec les femmes de confession musulmane. L’intransigeance laïque conduirait sans doute à un rejet de ces populations dans l’espace privé et dans une forme de ghettoïsation sociale qui pourrait alimenter le communautarisme ( par exemple dans des locaux où l’on se retrouve entre soi, les femmes à une certaine heure, les hommes, les enfants et les jeunes à d’autres heures, mais appartenant tous à une même communauté avec les mêmes références religieuses).

Pour ne pas être trop long, l’argumentation de Baubérot, assez proche de celle de Macron, est confrontée à de nombreuses questions dont celles-ci : où commencent et finissent la République et la société ? La République laïque ne doit-elle pas intervenir dans des espaces privés (y compris la famille)qui ne doivent pas être des espaces de non droit (oppression des femmes, mariages forcés, éducation des enfants, sans parler de l’excision ...)

Bien à vous.

Christian Maurel.


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Messages de forum :
"La République est une et indivisible"
mardi 9 janvier 2018
Yvon Quiniou

La réponse de Bauberot à mon article est indigne par son ton et sa faiblesse sur le fond. Beaucoup me l’on dit. Si j’ai pu exprimer deux inexactitudes, dans la fougue de la passion intellectuelle, elles n’ont strictement aucune importance sur le fond comme ses objections à leur propos. Beaucoup sont scandalisés par cette réponse, motivée par son option en faveur d’une laïcité molle, sinon communautariste ! J’ai proposé au "Monde" une réponse où je réfute sa polémique, celle d’un partisan d’une laïcité complaisante envers les communautarismes religieux. Y. Q.




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