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Dans Le Monde abonnés du 26-8-2018.
"Le capitalisme, seul responsable de l’exploitation destructrice de la nature"
par Alain Badiou.
samedi 28 juillet 2018
publié par Christian Maurel

Ici, avec la verve qui est la sienne, Alain Badiou conforte une approche de l’histoire de l’humanité et de son avenir sur laquelle nous sommes engagés depuis plusieurs années et à laquelle je travaille à donner une dimension à la fois théorique et pratique sous la forme du concept de "bifurcation".

La "bifurcation" nous apparait à ce jour comme un processus historique bien plus fort et surtout plus "décisif" que celui de "révolution", sans pour autant en faire l’économie. Les grandes "bifurcations" de l’humanité sont peu nombreuses. Pour être tout à fait clair, nous n’en connaissons qu’une seule, celle du néolithique engagée depuis une dizaine de milliers d’années qui fait progressivement passer une partie l’humanité d’une économie de subsistance de type chasseurs cueilleurs à celle de l’agriculture et de l’élevage de plus en plus sédentarisée avec toutes les conséquences et inventions qu’un tel virage a produit : la propriété et le droit d’une minorité qui en donne une forme instituée, l’écriture, la géométrie et l’arithmétique, la création des premières cités et des empires, les rapports de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme, les guerres et leurs technologies spécifiquement pensées et produites pour elles....

Le capitalisme actuel dans sa forme néolibérale mondialisée est la forme achevée et la plus sophistiquée de cette bifurcation qui a gagnée l’ensemble de la planète, même s’il reste encore des chasseurs cueilleurs y compris dans nos sociétés technologiquement avancées ou en marge de celles-ci. Car l’Histoire a ceci de particulier qu’elle n’oublie rien.

Les révolutions qui ont émaillées cette longue période, aussi importantes soient-elles, comme celle de 1789-1794, n’ont nullement ouvert la voie à une nouvelle bifurcation. Elles l’ont, pour l’essentiel, portée à un niveau supérieur de développements et de bouleversements technologiques économiques, sociaux, politiques, territoriaux et environnementaux - que l’on veut nous faire accepter par une utilisation perverse et pervertie des concepts de "croissance" et de "progrès" - qui, à ce jour, imposent d’une manière urgente une nouvelle grande bifurcation, tant les effets collatéraux de tels développements et bouleversements (dangers pour la planète et ses habitants, violence des rapports inégalitaires et de domination d’oligarchies toutes puissantes et sans contrôle, destruction des droits et des formes démocratiques les plus élémentaires...), mettent chaque jour de plus en plus en danger l’avenir de l’humanité et d’une planète viable et habitable.

Alain Badiou propose de "réactiver l’idée communiste". Pourquoi pas. Mais il faudra la repenser d’une manière radicale et la décaper de toutes les perversions et atrocités que l’on a, ça et là, mises en places et justifiées en son nom et dont l’humanité garde encore les traces et les blessures profondes, ce qui justifie, de la part des dominants, que l’on ne change rien à cette course folle du capitalisme néolibéral vers l’abîme ou plus précisément que l’on change tout en permanence pour que rien ne change.

Pour se prémunir, à la fois contre cette course folle à l’abime capitaliste et écarter toutes les tentatives révolutionnaires autoritaires d’imposer d’en haut un modèle de société aussi généreux et théoriquement parfait soit-il, mais qui laisserait les femmes et les hommes dans leur diversité de conditions et d’aspirations en marge de la construction d’un nouvel avenir, il sera nécessaire de construire avec eux les conditions leur permettant de faire l’Histoire. Ce qui suppose de la conscientisation mutuellement construite, de l’émancipation de ce qui aujourd’hui les contraint à accepter ce qui les domine et dans tous les domaines, d’une augmentation formidable de leur puissance individuelle, collective et démocratique d’agir, de la création d’imaginaires sociaux suffisamment forts et partagés à même de s’opposer à ce que Cornélius Castoriadis appelait"l’imaginaire de l’expansion illimitée" du capitalisme. Si l’on veut que le "communisme" prenne la forme d’une "institution de communs inappropriables par le marché et les États" (Pierre Dardot et Christian Laval) et soit pensé et mis en œuvre selon "un processus réel (qui) abolit l’état actuel des choses" (Marx et Engels) n’excluant quiconque a intérêt et aspire, en toute conscience, à une bifurcation décisive et heureuse de l’humanité, ce que nous appelons une " éducation populaire, mutuelle, critique, permanente et politique" nous apparait indispensable. Sans cela, de nouvelles oligarchies vont se mettre en place et s’imposer, y compris si elles se réclament des meilleures intentions.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Tribune.

« Le capitalisme, seul responsable de l’exploitation destructrice de la nature »

Afin d’éviter les écueils du primitivisme – qui fait du retour à la nature l’unique recours – comme les impasses du transhumanisme – qui cherche à dépasser la nature humaine –, le philosophe Alain Badiou propose de réactiver l’idée communiste.

Il est devenu courant, aujourd’hui, d’annoncer, pour diverses raisons, la fin de l’espèce humaine telle que nous la connaissons. Dans la direction typiquement messianique qu’une certaine écologie propage, les excès prédateurs de ce mauvais animal qu’est l’être humain vont entraîner sous peu la fin du monde vivant. Dans la direction de l’emballement technologique, on nous annonce, pêle-mêle, la robotisation de tout le travail, le numérique somptueux, l’art automatique, le tueur plastifié et le péril d’une intelligence surhumaine.

Du coup montent à la surface de menaçantes catégories, comme le transhumanisme et le posthumain, ou, symétriquement, le retour à l’animalisme, selon qu’on prophétise à partir de la création technique ou qu’on se lamente à partir des atteintes portées à la mère nature. Je tiens toutes ces vaticinations pour autant de hochets idéologiques destinés à obscurcir le péril véritable auquel l’humanité est aujourd’hui exposée, à savoir l’impasse où nous conduit le capitalisme mondialisé. C’est en réalité cette forme sociale, et elle seule, qui, la rattachant à la pure notion de profit privé, autorise l’exploitation destructrice des ressources naturelles.

Que tant d’espèces soient menacées, que le climat reste incontrôlable, que l’eau devienne comme un trésor rare, tout cela est un sous-produit de la concurrence impitoyable entre prédateurs milliardaires. Et que l’essor scientifique soit anarchiquement asservi aux techniques vendables n’a pas non plus d’autre origine. Le prêche écologique, s’il se nourrit souvent, en dépit de ses exagérations prophétiques, de descriptions convaincantes, devient la plupart du temps une pure propagande utile aux États qui veulent se montrer aimables, comme aux firmes transnationales qui veulent faire croire, pour le plus grand bénéfice de leur chiffre d’affaires, à la noble et fraternelle pureté naturelle de leurs marchandises trafiquées.

Fétichisme de la technique

Par ailleurs, le fétichisme de la technique, la succession ininterrompue des « révolutions » dans ce domaine – la « révolution numérique » étant la plus à la mode – ont constamment tenté de faire croire, simultanément, d’un côté, qu’on allait ce faisant au paradis du non-travail, des robots serviables et d’une paradisiaque fainéantise universelle, et, de l’autre, à l’écrasement de l’intellect humain par la « pensée » électrique. Aujourd’hui, il n’est pas un magazine qui ne présente à ses lecteurs stupéfaits l’imminence d’une « victoire » de l’intelligence artificielle sur l’intelligence naturelle. Mais, dans la plupart des cas, ni « nature » ni « artifice » ne sont correctement et clairement définis.

Depuis les origines de la philosophie, on se demande ce que recouvre le mot « nature ». Il a pu signifier la rêverie romantique des soirs couchants, le matérialisme atomique de Lucrèce (De natura rerum, « de la nature des choses »), l’être intime des choses, la Totalité de Spinoza (Deus sive Natura, « Dieu ou la Nature »), l’envers objectif de toute culture, le site rural et paysan par opposition aux artifices suspects de la ville (« La terre, elle, ne ment pas », disait Pétain), la biologie par différence d’avec la physique, la cosmologie en regard du minuscule site qu’est notre planète, l’invariance séculaire en regard de la frénésie inventive, la sexualité naturelle en regard de la perversion…

Je crains qu’aujourd’hui « nature » désigne surtout la paix des jardins et des villas, le charme touristique des animaux sauvages, la plage et la montagne où passer un agréable été. Et qui donc peut imaginer que l’homme en soit comptable, de la Nature, lui qui n’est à ce jour qu’une puce pensante sur une planète secondaire dans un Système solaire moyen sur les bords d’une galaxie banale ?

Inégalités monstrueuses

La philosophie, depuis ses origines, a également pensé la technique, ou les arts. Les Grecs ont médité sur la dialectique de Technè (« production ») et Phusis (« nature »), ils y ont situé l’animal humain et préparé qu’il soit vu comme « un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau pensant », ce qui veut dire, pense Pascal : plus fort que la Nature, et plus près de Dieu. Ils ont vu depuis très longtemps que l’animal capable de mathématiques ferait de grandes choses dans l’ordre matériel. Ces « robots », dont on nous rebat les oreilles, que sont-ils d’autre que du calcul agencé en machine ? Que du nombre cristallisé en mouvements ? On sait qu’ils comptent plus vite que nous, mais c’est nous qui les avons précisément conçus pour cette tâche.

Il serait quand même stupide, parce qu’une grue soulève un énorme poteau en béton à des hauteurs prodigieuses, d’arguer de ce que l’homme en est incapable pour conclure à la naissance d’un musculeux géant transhumain… Compter à la vitesse de l’éclair n’est pas davantage le signe d’une « intelligence » indépassable. Le transhumanisme technologique nous refait le coup éculé, thème inépuisable des films d’horreur et de la science-fiction, du créateur dépassé par sa créature, soit pour s’enchanter de la venue du surhomme, qui, depuis Nietzsche, se fait attendre, soit pour la craindre et aller se réfugier dans les jupes de Gaia, la mère Nature.

Prenons les choses d’un peu plus loin. L’humanité, depuis quatre ou cinq millénaires, est organisée par la triade de la propriété privée, qui concentre d’énormes richesses dans les mains de très minces oligarchies ; de la famille, où les fortunes transitent via l’héritage ; de l’État, qui protège par la force armée et la propriété et la famille. C’est cette triade qui définit l’âge néolithique de notre espèce, et nous y sommes toujours, voire plus que jamais. Le capitalisme est la forme contemporaine du néolithique, et son asservissement des techniques par la concurrence, le profit et la concentration du capital ne fait que porter à leur comble les inégalités monstrueuses, les absurdités sociales, les massacres guerriers et les idéologies délétères, qui accompagnent depuis toujours, sous le règne historique de la hiérarchie des classes, le déploiement des techniques neuves.

Régressions et absurdités

Il faut bien voir que les inventions techniques ont été les conditions initiales, et non pas du tout le résultat final, de la mise en place de l’âge néolithique. Si l’on considère le destin de notre espèce animale, l’agriculture sédentaire, la domestication du bétail et des chevaux, la poterie, le bronze, les armes métalliques, l’écriture, les nationalités, l’architecture monumentale, les religions monothéistes sont des inventions au moins aussi importantes que le smartphone ou l’avion. Ce qu’il y a d’humain dans l’histoire a depuis toujours été par définition artificiel, faute de quoi il ne s’agirait pas de l’humanité néolithique, celle que nous connaissons, mais de la permanence d’une forte proximité avec l’animalité, permanence qui a du reste duré, sous la forme de petits groupes nomades, pendant probablement deux cents mille ans.

Le primitivisme peureux et obscurantiste existe depuis le fallacieux concept de « communisme primitif ». Nous connaissons aujourd’hui le culte des amicales sociétés archaïques où bébés, femmes, hommes et vieillards vivaient fraternellement, sans rien d’artificiel, y compris avec les souris, les grenouilles et les ours. Tout cela n’est après tout qu’une ridicule propagande réactive – alors que tout indique que les sociétés en question étaient pétries de violence, parce que constamment sous le joug, pour seulement survivre, de nécessités harassantes.

Évoquer par ailleurs en tremblant la victoire de l’artificiel sur le naturel, du robot sur l’homme, est aujourd’hui une régression intenable, une véritable absurdité. Objectons à ces terreurs et à ces prophéties ceci : une simple hache, ou un cheval dressé, pour ne rien dire d’un papyrus rempli de signes, sont à ce compte déjà exemplairement trans- ou posthumains – et déjà un boulier permettait de calculer bien plus vite que les doigts de la main.

Sortir du néolithique

La question de notre temps n’est certes pas celle d’un retour au primitivisme, d’une terreur messianique devant les « ravages » de la technique, pas plus que celle de la fascination morbide pour la science-fiction des robots triomphants. La vraie question porte sur la possibilité d’une sortie méthodique et urgente du néolithique. Cet ordre millénaire, en effet, ne valorisant que les concurrences et les hiérarchies, et tolérant la misère de milliards d’êtres humains, doit être surmonté à tout prix, sauf à ce que se déchaînent de ces guerres dont le néolithique a depuis son apparition le secret, dans la descendance technologisée de celles de 1914-1918 ou de 1939-1945, avec leurs dizaines de millions de victimes, et cette fois bien plus encore.

Il ne s’agit pas, pour nous, des techniques, ni de la nature. Il s’agit de l’organisation des sociétés à l’échelle du monde entier. Il s’agit de poser qu’une organisation sociale non néolithique est possible, ce qui veut dire : pas de propriété privée de ce qui doit être commun, à savoir la production de tout ce qui est nécessaire à la vie humaine, comme de tout ce qui en fait le prix. Pas de familles d’héritiers, pas de patrimoines concentrés. Pas d’État séparé, protecteur des oligarchies. Pas de hiérarchie des travaux. Pas de nations, pas d’identités fermées et hostiles. Une organisation collective de tout ce qui a un destin collectif.

Cela a un nom, un beau nom : le communisme. Le capitalisme n’est que la phase ultime des restrictions que la forme néolithique des sociétés impose à la vie humaine. Il est le dernier stade du néolithique. Encore un effort, bel animal humain, pour sortir de tes 5 000 ans d’inventions au service d’une poignée de gens. Depuis presque deux siècles, depuis Marx en tout cas, on sait qu’il faut commencer l’âge nouveau, celui des techniques inouïes pour tous, des travaux distribués égalitairement à tous, du partage de tout, et de l’affirmation éducative du génie de tous. Que le nouveau communisme s’oppose, partout, sur toutes les questions, à la survie morbide du capitalisme, cette « modernité » apparente d’un monde en réalité cinq fois millénaire – ce qui veut dire : vieux, bien trop vieux.

Alain Badiou est dramaturge et romancier, professeur émérite à l’École Normale Supérieure. Il a récemment publié « Ahmed revient » (Actes Sud, 48 pages, 8,50 euros), « On a raison de se révolter » (Fayard, 64 pages, 5 euros), «  Je vous sais si nombreux… » (Fayard, 2017) et « La Vraie Vie » (Fayard, 2016).


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