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Dans Le Monde du 13-5-2018.
Le cinéma soumis à une insupportable censure en PACA.
Tribune.
mardi 15 mai 2018
publié par Christian Maurel

« Le cinéma soumis à une insupportable censure politique en PACA »

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) a retiré fin avril son aide au documentaire « Cogolin, ville à vendre », consacré à l’ex-maire FN de cette ville. Un collectif de professionnels du cinéma, dont Denis Robert, Bertrand Tavernier, Yolande Moreau, Costa Gavras, Julie Bertuccelli et Robert Guédiguian, y voit un scandaleux geste de censure.

Tribune.

Au moment où s’ouvre le Festival de Cannes, formidable moment de création et de liberté, nous sommes saisis par l’irruption soudaine d’une censure politique en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Lieu de solidarité internationale vis-à-vis des réalisateurs pourchassés par les pouvoirs politiques dans leurs pays, notre région est le théâtre d’un arrangement de basse cuisine électorale entre une présidence Les Républicains (LR) et un conseiller régional ex-Front national (FN). De quoi s’agit-il ?

Un film documentaire portant sur la gestion au quotidien de la ville de Cogolin gagnée aux dernières municipales par le FN vient de voir l’aide qui lui avait été octroyée par la commission audiovisuelle de la région annulée. Son réalisateur Pascal Lorent, habitant de Cogolin, a capté pendant quatre ans les soubresauts et les vicissitudes politiques de sa commune. Son producteur, Denis Robert, après avoir reçu l’engagement de la région, vient d’être informé par un membre du cabinet du président Renaud Muselier, que son film était jugé trop « politique » pour être aidé par une assemblée régionale composée d’élus LR et FN. Jamais en vingt ans d’existence, un élu n’avait remis en cause un financement après qu’un collège d’experts a livré un avis favorable. L’affaire « Cogolin » est donc un précédent fâcheux qui nous incite aujourd’hui à prendre la plume.

Aux demandes répétées d’explications émanant des auteurs, réalisateurs, producteurs indépendants, des journalistes, et des citoyens de la Région, le cabinet de la présidence se cantonne de répéter que, sous cette mandature, « aucun film documentaire politique ou ayant trait à la politique » n’a été, n’est et ne sera aidé. Cette explication est démentie par les faits. A minima, quatre documentaires traitant de politique ont pu être produits avec le soutien de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur. Pis, cette décision institue une règle suffisamment floue pour servir de cache-sexe pour bon nombre de censures déguisées. Devra-t-on à l’avenir ne faire des films que sur les santons pour espérer rentrer dans les desiderata de la nouvelle majorité régionale ?

Comment continuer de tourner, réaliser, produire des films si, sans arrêt, il nous sera demandé de ne surtout pas traiter de sujets qui pourraient être perçus par une majorité LR, ou par le groupe FN, comme étant des films politiques ?

« LR et FN compatible »

Lors des dernières élections régionales, le candidat Christian Estrosi avait donné des gages aux électeurs de la Région en se drapant en résistant face aux « pressions liberticides » de la candidate du FN. Deux ans plus tard, son successeur serait-il en train d’opérer un virage aux extrêmes ? Profitant d’une majorité issue du désistement républicain, nous faut-il aujourd’hui lui rappeler les raisons de son assise populaire ?

Au-delà du milieu politique local et régional, nous, auteurs, réalisateurs, producteurs indépendants qui travaillons avec cette région terre de cinéma, alertons les pouvoirs publics et le Centre national du cinéma des dangers que cette nouvelle règle fait peser sur nos productions. Nos films ne seraient-ils pas entachés, si jamais ils arrivaient à passer entre les gouttes, d’un sceau infamant. A l’avenir, avoir un film fait avec « le soutien de la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur » ne voudra-t-il pas dire « LR et FN compatible » ? Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) devra-t-il ainsi dans un futur proche inventer un nouveau pictogramme pour expliciter que ce film est visé par la censure des élus de PACA ? Coup porté à la liberté d’expression

Avec les avances des diffuseurs, des régions et du Centre national du cinéma (CNC), la France peut s’enorgueillir d’un système d’aides publiques permettant une richesse de production de documentaires, enviée partout dans le monde. Mais ce système pluraliste est fragile. Le film documentaire participe pleinement à l’information des citoyens et à la santé d’une démocratie. Cogolin ville à vendre est un film d’utilité publique, non partisan, qui révèle le fonctionnement trouble et chaotique d’une municipalité ayant violemment glissé de l’extrême droite vers l’extrême affairisme. La raison évoquée par la Région pour retirer son aide nous paraît infondée et mensongère.

Le film a déplu au maire de Cogolin, également conseiller régional. Que les élus de PACA inventent une jurisprudence pour se protéger et protéger l’un des leurs est un très mauvais coup porté à la liberté d’expression et crée une brèche qui risque d’ébranler le système dans son ensemble.

Les élus de la région PACA, leurs président et vice-président en tête, assistent au Festival de Cannes, en en vantant l’esprit d’ouverture et de tolérance. S’il vous plaît, messieurs, ne détruisez pas ce qui a été si patiemment construit par des générations d’élus de gauche et de droite qui ont fait de notre pays et de cette région une terre de liberté et de création. Le mauvais coup porté à la création en PACA crée une brèche qui risque d’ébranler le système dans son ensemble.


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