Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteActualitésPublications
Dans Le Monde.fr du 13-3-2018.
Le football comme terrain des luttes sociales.
par Rémi Dupré.
mardi 13 mars 2018
publié par Christian Maurel

Le football comme terrain des luttes sociales.

Dans sa foisonnante "Histoire populaire du football », Mickaël Correia remonte aux origines de la discipline pour montrer à quel point elle est devenue, depuis le XIXe siècle, une prodigieuse « arme d’émancipation »

La période qui précède les Coupes du monde de football draine coutumièrement son lot d’ouvrages encyclopédiques, rétrospectifs ou analytiques autour du ballon rond et des exploits de ses icônes à crampons. Avant le prochain tournoi planétaire, organisé du 14 juin au 15 juillet en Russie, le journaliste indépendant Mickaël Correia a, lui, choisi de présenter l’autre face du sport roi, loin de ses dérives chroniques et de sa marchandisation galopante.

Dans sa foisonnante Histoire populaire du football, l’auteur remonte aux origines de la discipline pour montrer à quel point elle est devenue, depuis le XIXe siècle, une prodigieuse « arme d’émancipation ». Tout en dressant un inventaire des contre-cultures footballistiques, il souligne le caractère éminemment subversif de ce sport « construit par en bas » et devenu un efficace instrument lors des luttes sociales.

Du « proto-football » pratiqué dans l’Angleterre du Moyen Age à la création des premiers clubs professionnels, la genèse du ballon rond est marquée par un glissement d’ordre sociologique : la classe ouvrière finit par s’approprier cette discipline à l’origine réservée à l’élite industrielle sous l’ère victorienne. En atteste la première victoire en finale de la Coupe d’Angleterre d’un club de la « working class », le Blackburn Olympic FC, en 1883.

Les grandes étapes de la structuration

Avec minutie, Mickaël Correia raconte les grandes étapes de la structuration du football en Europe à travers un prisme social et au gré des bouleversements politiques. Nombreuses sont les équipes bâties grâce au mouvement ouvrier (Arsenal), créées ou soutenues par des groupes industriels (Sochaux avec Peugeot, PSV Eindhoven avec Philips, Juventus Turin avec Fiat). L’ouvrage aborde également les grandes avancées sociales dans l’Hexagone comme la création, en 1961, du syndicat des joueurs, l’Union nationale des footballeurs professionnels, et l’abolition du « contrat à vie » en 1969.

Outil de propagande, le football a servi aussi de vitrine aux régimes totalitaires du XXe siècle, comme l’Italie fasciste de Mussolini, victorieuse lors de « son » Mondial en 1934, l’Allemagne hitlérienne, humiliée à Berlin lors des Jeux olympiques de 1936, ou l’Espagne de Franco, dont l’équipe favorite, le Real Madrid, incarnait le centralisme étatique. En Union soviétique, il a également eu une dimension politique prégnante avec notamment la rivalité entre le Spartak Moscou, club de la classe ouvrière, et le Dynamo, formation étendard de la police politique. « Creuset de nombre de résistances à l’ordre établi », le football fut un levier décisif pour les mouvements contestataires.

L’auteur consacre un long chapitre à la « démocratie corinthiane » incarnée par le joueur brésilien Socrates, au début des années 1980, sous la dictature militaire. Avec ses coéquipiers du FC Corinthians de Sao Paulo, l’idole barbue est devenue le symbole de la lutte contre le régime autoritaire en place et a érigé un modèle autogestionnaire au sein du club paulista, à l’avant-garde du combat pour la liberté.

Plus récemment, les supporteurs dits « ultras » du club égyptien d’Al Ahly se sont mués en bras armé du mouvement révolutionnaire qui a renversé Hosni Moubarak, place Tahrir, au début de 2011. Deux ans plus tard, ce sont ceux de l’équipe stambouliote de Besiktas qui ont été en première ligne lors des manifestations contre M. Erdogan, alors premier ministre turc et soucieux de garder la mainmise sur le football dans son pays. Les symboles anticonformistes

Joueurs professionnels exfiltrés en 1958 de l’Hexagone par le Front de libération nationale (FLN) pour constituer un « onze de l’indépendance » algérienne, poids symbolique du club catalan du FC Barcelone sous le régime franquiste, mouvement zapatiste au Chiapas (Mexique), situation précaire du football palestinien, régime de l’apartheid en Afrique du Sud : le ballon rond a souvent été au centre des enjeux et luttes politiques.

Doté d’une plume alerte et précise, Mickaël Correia revient également sur la difficile reconnaissance du football féminin, des « munitionnettes » britanniques autorisées à jouer durant la Grande Guerre à la première Coupe du monde féminine, organisée en 1991. Une longue marche vers l’égalité, aussi fastidieuse qu’éprouvante, comme en témoignent les réticences affichées par Pierre Delaunay, secrétaire général de la Fédération française de football, en 1965 : « Le football ne s’adresse, à notre sens, qu’à la gent masculine. »

Sans se soucier de considérations chronologiques, l’ouvrage énumère les symboles anticonformistes du football, comme la figure transgressive, mutine, voire religieuse, de l’Argentin Diego Maradona, fervent partisan de Fidel Castro et Hugo Chavez, ou l’équipe jadis ultrapolitisée du FC Sankt Pauli de Hambourg.

L’un des mérites de ce livre touffu est d’offrir une vue panoramique sur cette « culture alternative » (actionnariat populaire, coopératives de supporteurs, nouvelles pratiques de jeu comme le foot à 7), aux antipodes du foot business. La vague et le déclin du hooliganisme en Angleterre, entre le tour de vis répressif impulsé par Margaret Thatcher et les tragédies aux stades du Heysel (1985) et de Hillsborough (1989), sont longuement évoqués dans cet ouvrage très documenté. La politisation du mouvement ultra en Italie fait aussi l’objet d’une analyse très détaillée.

« Le pouvoir d’attraction du football découle de sa simplicité », écrit Mickaël Correia, désireux de revenir à la source d’une discipline qui « continue de susciter un incroyable engouement populaire ». Et ce malgré les scandales de corruption à la Fédération internationale de football, la hausse des tarifs des billets dans les stades et l’inflation des prix des joueurs sur le marché des transferts.

« Une histoire populaire du football », de Mickaël Correia, éditions La Découverte, 416 pages, 21 euros.


Répondre à cet article