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Dans Le Monde du 26-7-2017.
"Le populisme émotionnel menace la démocratie"
Entretien avec Eva Illouz.
mercredi 26 juillet 2017
publié par Christian Maurel

" Le populisme émotionnel menace la démocratie "

Invitée aux Controverses du " Monde " en Avignon, la sociologue Eva Illouz montre comment le populisme autoritaire, dont Israël est le laboratoire, joue sur les angoisses et le ressentiment des populations déclassées.

Spécialisée dans la sociologie des émotions, Eva Illouz développe une œuvre remarquée sur la scène des idées dont témoignent Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006), Pourquoi l’amour fait mal ? (Seuil, 2012) et Hard romance (Seuil, 2014), ouvrages dans lesquels elle étudie l’influence de la société de consommation sur les comportements amoureux. Intellectuelle engagée, elle signe également des tribunes incisives sur la politique israélienne pour le quotidien Haaretz.

Pourquoi les États-Unis, mais aussi tout une partie du monde occidental, ont-ils basculé vers le populisme ?

Le premier facteur, c’est la régression économique. Dans les années 1950, les classes ouvrières étaient défendues par des syndicats et pouvaient espérer voir leur salaire et celui de leurs enfants augmenter, et donc concevoir une mobilité sociale avec pour socle la sécurité de l’emploi. Or, cette trajectoire s’est interrompue. La délocalisation, a affaibli les syndicats et une incertitude chronique caractérise le monde du travail ouvrier. La précarité engendre le sentiment que la société en général manque de respect aux travailleurs et à leurs valeurs. Le deuxième facteur important réside dans les grandes avancées juridiques et symboliques des minorités (auxquelles j’ajoute les femmes) qui ont réussi à se battre contre le racisme et la discrimination, aussi bien dans les médias que dans les tribunaux.

L’imaginaire de l’homme blanc que Trump a su si bien mettre en forme, mobilise donc des travailleurs dont le statut social et économique a objectivement diminué, qui se voit mis à l’écart de la société en même temps que le statut des minorités a fortement augmenté. Et, comme pour beaucoup de ces travailleurs, la famille et la localité sont une source d’identité, ils perçoivent les homosexuels, les femmes libres et les immigrants comme des menaces envers les valeurs qui sont pour eux source d’identité et points de repère. Beaucoup d’hommes issus des classes ouvrières sont au chômage et se voient remplacés par des femmes qui travaillent dans des professions " cols roses ", ou bien par des immigrants qui sont prêts à travailler pour des salaires plus bas. Dans de nombreux foyers, le travail de la femme est devenu plus stable que celui de l’homme. Tous ces éléments constituent un bouleversement sans précédent de la masculinité et des conditions sociales du capitaliste. L’humiliation subie par ces hommes est sociale, économique et familiale, puisqu’ils n’arrivent plus à remplir le rôle traditionnel de chef de famille. Cela explique le caractère machiste de Trump et de ses électeurs. Le troisième facteur, c’est l’augmentation objective des inégalités. Il y a eu un énorme enrichissement de certaines franges de la population avec la globalisation. Et cet enrichissement est allé de pair avec le dernier facteur, le nouveau positionnement de la gauche libérale.

Quelle est la responsabilité de la gauche libérale dans l’essor de ce populisme droitier ?

Jusque dans les années 1970 et 1980, la gauche était présente dans les quartiers, dans les syndicats et représentait directement la classe ouvrière. Or, elle s’en est progressivement détachée pour se resituer dans les universités, dans l’activisme sexuel pour obtenir l’égalité des droits des femmes et des personnes LGBT. Depuis les années 1980, elle a mené des études sur ces sujets. C’était nécessaire et salutaire. Sans ces études, les minorités croiraient encore qu’il ne sied pas à une femme ou un homme a la peau noire d’être astronaute ou chef d’État. Mais le résultat a été que la société s’est divisée entre une gauche qui a défendu les droits des minorités, et des classes ouvrières qui ont été de plus en plus prises en charge par les Églises et les télé-évangélistes et se sont réfugiées dans les valeurs de la famille et de la patrie. C’est pour cela que le richissime Trump a pu se faire passer pour un représentant plus crédible de la classe ouvrière, parce que, pour les travailleurs, la gauche libérale, qui se bat d’abord pour les minorités, ne les a pas représentés.

Comment expliquer que la droite ait su si bien capter ce désarroi social, inséparable d’une orientation économique qu’elle soutient indéfectiblement ?

Depuis les années 1970, on assiste à une division entre les " stationnaires ", pour reprendre l’expression du sociologue Zygmunt Bauman, et les " nomades ". Les premiers sont attachés à un lieu, croient en une tradition, une nation et une histoire. Les seconds sont des élites cosmopolites, financières, universitaires ou artistiques, pour qui le voyage est un mode de vie. La droite propose à ceux qui se sentent humiliés par la belle moralité cosmopolite de la gauche d’être de nouveau fiers du caractère stationnaire de leur identité. Les valeurs de droite triomphent parce que l’un des enjeux de cette crise est justement cette question de l’identité.

Quels sont les affects du populisme ?

La politique populiste se caractérise par l’utilisation de trois émotions essentielles : la peur, le ressentiment et l’intimité. La peur est un outil essentiel des leaders populistes, elle consiste à créer des ennemis imaginaires à la fois en dehors et en dedans. En Europe, on voit se développer une peur des réfugiés, une crainte de voir se transformer démographiquement et culturellement la texture même de nos sociétés, et une peur sécuritaire, qu’il est très facile de relier à la première par le biais de l’islam. Peur démographique et peur économique, peur identitaire et peur sécuritaire. Tout cela fait partie d’un nouvel imaginaire.

La deuxième émotion essentielle dans le populisme, c’est le ressentiment. Max Scheler - philosophe et sociologue allemand - disait que le ressentiment, c’est la soif de vengeance qu’on ne peut assouvir. Cela me semble être exactement la situation du ressentiment en régime démocratique. Cela explique bien l’extraordinaire ressentiment masculin contre les femmes qui s’est exprimé dans le vote en faveur de Donald Trump. Beaucoup d’électeurs qui ont voté pour lui ont eu l’impression que les femmes les avaient bien eus, qu’elles étaient parvenues à s’élever socialement mais qu’elles continuaient à jouer les victimes, à se plaindre d’être traitées inégalement et d’être agressées sexuellement alors qu’elles réussissaient à détruire les carrières d’hommes puissants en les accusant de harcèlement sexuel. Pareil pour les minorités. Le raciste ne les aime pas mais ne peut pas faire grand-chose puisqu’il sait qu’elles sont protégées par la loi, par " les élites à Washington ", par les élites universitaires et médiatiques. C’est ce ressentiment que Donald Trump a utilisé en long, en large et en travers. Par exemple, quand il a dit des Latinos : " Ils viennent du Mexique, ils prennent notre travail et ils violent nos femmes. "

Enfin, le troisième élément pour comprendre la politique populiste, c’est l’intimité, la capacité de créer un lien entre un leader et une communauté et de recréer l’amour du groupe. La société moderne tend à nous atomiser, à privilégier l’individu, à délégitimer les appartenances communautaires. Or, le populiste dit : " Nous appartenons à un groupe digne d’être aimé. " Prenez le slogan de campagne de Donald Trump, " Make America great again ". Il évoque la peur du déclin et délivre un message d’amour. Quand Trump parlait à son public, il leur donnait un sentiment de fierté.

En quel sens la politique du gouvernement israélien a-t-elle été, selon vous, une sorte de laboratoire du populisme ?

Il y a des similarités entre ce qu’il se passe en Europe et en Israël. La citoyenneté israélienne n’a jamais été, comme la citoyenneté républicaine française, universelle, elle a toujours eu un caractère ethno-religieux, mais la conscience identitaire juive s’est radicalisée durant les deux dernières décennies. On peut observer la même radicalisation identitaire en Europe de l’Est, où on a moins de pudeur à revendiquer l’étiquette d’Occident chrétien. Nétanyahou et Orban s’entendent très bien, malgré les relents anti-sémites du régime politique hongrois. Israël est ce dont les extrêmes droites européenne et américaine rêveraient pour elles-mêmes : un pays qui dit sans complexe que la citoyenneté est fondée sur l’ethnicité et la religion. Deuxièmement, Israël est un petit pays entouré de pays arabes ennemis, qui se sent toujours menacé de l’intérieur et de l’extérieur (il y a 2 millions d’Arabes sur une population de 8 millions). Israël a toujours entretenu un flou artistique sur ses frontières. C’est ce qu’il s’est passé avec la crise des réfugiés en Europe. Les frontières sont devenues floues et le reste du monde, potentiellement ennemi et dangereux, était à nos portes. Ce raidissement identitaire a trait à des flux migratoires, eux-mêmes liés à des politiques de guerre des puissances occidentales. Un raidissement accentué par le terrorisme et les politiques sécuritaires, domaine dans lequel Israël a été le pionnier.

Israël est depuis longtemps obsédé par l’équilibre démographique entre les populations internes musulmane et juive. Dès les années 1990, l’État a pris des mesures draconiennes pour empêcher l’immigration de travailleurs non juifs. Des mesures auxquelles s’est ajoutée une obsession des politiques sécuritaires. Et sur ce point, les États-Unis semblent emprunter le même chemin. Cette peur démographique de l’équilibre entre Blancs et Latinos fait écho à une peur existentielle, nouvelle en Europe et aux États-Unis : est-ce que nous allons continuer à exister demain ? Cette question est celle qui hante la conscience israélienne depuis des décennies et l’Occident européen, sur un autre mode, s’en est saisi.

Propos recueillis par Nicolas Truong.

© Le Monde


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