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Dans Le Monde du 5-4-2018.
Le retour méthodique des groupes identitaires.
par Samuel Bouron et Caterina Froio.
jeudi 5 avril 2018
publié par Christian Maurel

Ce phénomène doit nous faire réfléchir dans son contenu comme dans sa forme. Comment une éducation populaire réellement politique doit y répondre ? On a envie de s’adresser aux élus et aux pouvoirs publics. De grâce, ne confinez pas, comme vous avez trop tendance à le faire, les associations et structures de proximité à l’organisation d’activités de loisirs et de services dans un but de paix sociale, alors que de l’autre côté de la rue certains préparent en toute liberté la violence et la guerre. Les phénomènes de radicalisation ne sont pas que de nature islamiste. L’histoire du 20ème siècle doit rester présente à notre esprit. Et ce n’est pas un hasard si de grands mouvements d’éducation populaire se sont construits pendant la Résistance et à la Libération.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Le retour méthodique des groupuscules identitaires.

Les récentes attaques contre des étudiants mobilisés font suite à l’implantation, depuis une dizaine d’années, de locaux d’organisations nationalistes dans plusieurs villes, expliquent deux universitaires.

ALille, Strasbourg, Nantes et encore ailleurs, des groupes d’extrême droite se sont récemment livrés à des agressions -contre des étudiants mobilisés. Ces attaques ne constituent pas une nouveauté historique et l’on se souvient d’actions similaires du Groupe union défense (GUD), par exemple à Nanterre dans les années 1980, qui consistaient à s’en prendre à leurs ennemis politiques sur leur propre territoire. Il n’empêche que l’on pouvait penser que l’existence de ces groupuscules d’extrême droite appartenait à un autre temps. Pourtant, ces agissements n’ont rien de surprenant, dans la mesure où l’on observe depuis une dizaine d’années l’éclosion de plusieurs locaux identitaires et nationalistes dans les plus grandes villes de France, comme à -Paris, Lyon, Marseille, Nice, Lille ou encore Strasbourg.

Ces lieux ne ressemblent en aucune façon aux salles impersonnelles où pourraient se tenir des réunions visant à organiser la répartition des tâches militantes. Ils proposent aux militants et sympathisants une communauté tenue ensemble par une offre culturelle, artistique, sportive et politique. Vous pouvez -venir y faire votre séance de boxe ou d’arts martiaux mixtes (MMA), participer à un repas composé de produits locaux, assister à un concert, boire de la bière artisanale produite par les militants eux-mêmes, profiter d’une exposition ou d’une conférence, regarder un film, emprunter un livre ou encore discuter des thèmes d’actualité.

Ces bases arrière militantes sont le lieu d’élaboration des stratégies politiques de ces mouvements, en même temps que des lieux de sociabilité, qui peuvent conduire vers le militantisme par des voies différentes. A certaines occasions, les militants peuvent venir avec des collègues, des amis, des camarades de kops de supporteurs, dont certains reviendront et finiront par participer à la vie politique du mouvement. Ces lieux facilitent la venue de nouvelles recrues, initialement plus intéressées par l’offre culturelle ou la vie de la communauté que par la perspective de la distribution de tracts ou du collage d’affiches. Des " actions sociales directes "

Plus le groupe grossit et plus il est capable d’ouvrir de nouveaux lieux, notamment parce que ces locaux sont en majorité financés par les militants eux-mêmes et par les activités qui s’y déroulent. Par exemple, à Lyon, Génération identitaire a ouvert en 2017 une salle, L’Agogé, consacrée à la pratique des sports de combat, en plus de son espace militant historique, La Traboule, ouvert en 2010. Depuis, certains riverains et associations locales se plaignent que le vieux Lyon soit devenu un quartier où ils se sentent en insécurité. Un réseau néofasciste, le Bastion social, possède, quant à lui, cinq lieux à Lyon, à Chambéry (Savoie), à Strasbourg, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et, depuis quelques jours, à Marseille. Ils s’inspirent explicitement de CasaPound Italia (CPI), un mouvement qui a pris de l’ampleur après l’occupation, en 2003, d’un bâtiment en plein cœur de Rome. Participant désormais aux élections locales et nationales, ce parti néofasciste déclare compter environ 10 000 adhérents et propose des activités aussi variées que le parachutisme, le théâtre, l’animation d’une station de radio ou encore la réhabilitation de sites naturels dégradés.

Ces lieux entretiennent l’engagement idéologique des sympathisants. Chaque action et pratique militante organisée conforte une vision du monde où s’opposeraient de courageux guerriers, seuls capables de défendre un territoire attaqué par des ennemis qui ne partageraient pas leurs " racines " ou leur culture. En coulisses, la pratique de la boxe est notamment mise en scène comme un combat contre des " antifas ", conformément au schéma politique qu’ils se figurent. Ces lieux sont donc loin d’être neutres politiquement et les militants y apprennent à délimiter leur territoire, notamment face aux opposants politiques de gauche et aux populations d’origine immigrée.

Les militants présentent leurs lieux à partir de leurs offres culturelles, et même parfois humanitaires, lorsqu’ils distribuent par exemple de la soupe au lard à des SDF de confession non musulmane. Mais ces activités prennent aussi un sens politique. Ces " actions sociales directes " diffèrent des formes traditionnelles de contestation politique en ne s’adressant pas aux représentants politiques et en intervenant directement dans la résolution des problèmes sociaux. Ils se proposent comme substituts d’un État qu’ils perçoivent comme défaillant. Par exemple, les " tournées antiracailles " des identitaires visent, selon eux, à assurer une sécurité habituellement insuffisante dans les transports en commun.

Dans ce cadre, les universités représentent un autre territoire à conquérir, marqué historiquement par des mouvements étudiants portés par la gauche, en y intervenant directement, comme ils l’ont fait avec leurs tournées dans le métro ou leur distribution de soupe au cochon dans la rue. Ces groupes commettent aussi leurs agressions dans un contexte où les forces de l’ordre pénètrent de plus en plus fréquemment jusque dans les amphithéâtres pour y déloger violemment les étudiants mobilisés. Certains militants ou sympathisants issus de ces groupes d’extrême droite se sentent alors autorisés à agir par eux-mêmes : en un sens, ils n’attendent que ça, d’être légitimes à agir comme la main droite de l’Etat. Les militants se servent alors des réseaux sociaux pour diffuser leurs actions et les rendre spectaculaires, afin d’essayer de s’adresser à un public plus large que celui de leurs sympathisants. L’ouverture de nouveaux locaux, comme ces agressions, n’arrivent donc pas par hasard ; elles entrent tout à fait dans la manière de ces groupes d’extrême droite de faire de la politique.

Par SAMUEL BOURON et CATERINA FROIO

© Le Monde


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