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Dans Le Monde du 22-7-2017.
Les grandes utopies : qu’en reste-t-il ?
Entretien avec Michèle Riot-Sarcey.
dimanche 23 juillet 2017
publié par Christian Maurel

Les cités idéales inventées entre le XVIe et le XIXe siècle ont nourri de nouveaux imaginaires politiques. Qu’en reste-t-il ?

Entretien avec l’historienne Michèle Riot-Sarcey.

L’historienne Michèle Riot-Sarcey, auteure du Réel de l’utopie. Essai sur le politique au XIXe siècle (Albin -Michel, 1998) et du Procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France (La Découverte, 2016), a codirigé le Dictionnaire des utopies (Larousse, 2002).

Quelles sont les " utopies politiques " canoniques ?

En 1516, à l’époque dite de la Renaissance, Thomas More crée le mot " utopie ". Utopia, l’île lointaine qu’il nous invite à découvrir sous la forme d’un récit de voyage, se situe en terre inconnue. Dans l’esprit de son fondateur, elle évoque à la fois le " lieu de nulle part ", celui " d’aucun temps ", ou encore un " lieu de félicité ". Thomas More, comme Tommaso Campanella avec sa Cité du soleil près d’un siècle plus tard, empruntent des chemins détournés pour énoncer une critique de leur temps : ils cherchent à éclairer leurs contemporains sur les méfaits propres à leur siècle en leur présentant une société en miroir qu’ils peuvent comparer avec leur présent.

Peu à peu, un genre se dessine avec Les Aventures de Télémaque, de Fénelon (1699), ou La Nouvelle Atlantide, de Francis Bacon (1627). De " L’abbaye de Thélème ", un chapitre dans Gargantua, de Rabelais (1534), à L’An 2440, de Louis-Sébastien Mercier (1771), jusqu’à Voyage en Icarie, d’Etienne Cabet (1840), l’imagination créatrice des auteurs est infinie. Ces utopies ont des traits communs : une cité idéale où vit une communauté d’individus soucieux de l’autre, et où règnent l’abondance, l’absence de conflits, l’égalité des relations… Ces motifs constituent un fonds commun qui traverse toute la littérature utopique.

Pourquoi le terme d’" utopie " surgit-il au début du XVIe siècle, pendant la Renaissance ?

A cette époque, certains lettrés s’autorisent à penser le monde sans la médiation directe des Églises. Alors qu’au Moyen Age, il n’était guère possible de mettre en cause les connaissances sacrées transmises dans les études scolastiques, on se met bientôt à interpréter les textes de manière autonome. Les connaissances philosophiques aidant, le sacré commence à être interrogé en pointillé. Cette intelligence nouvelle, offerte par l’humanisme pendant la Renaissance, permet de penser la relation renouvelée entre le présent et le futur.

Lorsqu’il invente ce mot, Thomas More ouvre la voie à une critique de l’autorité arbitraire. Dans Utopia, le recours à la fiction dialoguée constitue en effet une manière détournée de critiquer l’Angleterre d’Henri VIII et propose une pensée du possible qui permet d’envisager le devenir heureux de l’humanité. Cet esprit utopique, qui courait dans la littérature ainsi que dans l’art de peindre avant même l’existence du mot, est un moyen d’échapper au contrôle des autorités religieuses, à la censure ou à l’Inquisition.

L’utopie a souvent été résumée à un genre littéraire, avec des motifs récurrents comme le récit de voyage vers une cité idéale. Qu’en pensez-vous ?

Pour comprendre la dimension critique de l’utopie, il faut éviter de la réduire à un modèle ou à un genre avec des règles fixes. Cette définition fermée ne permet pas de penser les bouleversements historiques que l’idéal induit. Elle tend à faire oublier que la fiction s’articule toujours au réel.

Le recours au registre fictionnel était sans doute nécessaire pour éviter la censure, la torture ou tout simplement la répression. Il fallait en passer par là pour formuler un projet politique, imaginer un ailleurs où tout serait lumineux, où les tensions -seraient apaisées, où les individus auraient la même intelligence et où ils pourraient vivre en " harmonie ". Dans L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin (Sens & Tonka, 2000), Miguel Abensour explique très justement qu’elle est " le masque dont se couvre une pensée nouvelle de nature à ébranler l’orthodoxie, à porter atteinte aux croyances et aux institutions ".

Mais l’utopie sait aussi s’affranchir de la fiction. Bien que ce soit particulièrement vrai au XIXe siècle, on en trouve déjà des exemples au temps des Lumières, chez l’abbé de Saint-Pierre, Emmanuel Kant ou Jean-Jacques Rousseau qui estime, en 1761, que la " paix perpétuelle est le grand enjeu du siècle ". En ce temps-là, on commence à discuter le lien qui existe entre l’idéal et sa mise en œuvre. L’utopie apparaît alors comme un devenir possible. Dans Du contrat -social, Rousseau précise qu’" il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais ", mais il affirme en même temps : " Tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu. "

La Révolution française ouvre-t-elle une nouvelle ère ?

A partir de la Révolution, tout change. Edgar Quinet écrira d’ailleurs que cet événement a ouvert " la voie à l’impossible ", puisqu’il permet de penser la -liberté pour tous et toutes. L’utopie peut dès lors se transformer en projet politique ou en programme d’action. L’esprit de la Révolution ou l’esprit utopique est immédiatement investi par les réformateurs.

Condorcet est le premier à exprimer, de manière " éclairée ", cette ouverture vers un horizon des possibles dans Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794). Il écrit ce texte d’espérance à la veille de sa mort, alors qu’il se cache pour échapper à une arrestation, au temps de la Terreur. Il est persuadé que, au-delà de sa personne, le devenir de l’homme s’avance vers la perfectibilité. Selon lui, ce mouvement vers la connaissance universelle et vers une langue commune inaugurera la paix perpétuelle. La page de l’Ancien Régime s’est refermée, mais la Révolution est inachevée et son devenir infini.

Au XIXe siècle, le mot " utopie " devient péjoratif. Pourquoi ?

On reproche alors aux projets qu’il recouvre d’être hors de portée, irréalisables. Le philosophe allemand Friedrich Engels oppose ainsi le " socialisme utopique " au " socialisme scientifique ", qui est censé reposer sur une critique plus concrète du réel.

Les utopistes eux-mêmes se disent mal nommés : ils ne cessent de rejeter le terme au profit de celui de réformateurs. Ce qu’ils veulent, c’est transformer la société ici et maintenant.

S’il y a un siècle où l’utopie s’inscrit dans le réel, c’est bien le XIXe. Des ouvriers et des ouvrières ont lu Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen ou Étienne Cabet, ou ils en ont entendu parler. Et à leur manière, ils les traduisent. Ils bricolent ainsi une synthèse, où ils puisent les moyens d’action dont ils ont besoin pour passer de l’association à l’insurrection. Porteurs d’une critique frontale ou détournée de la réalité sociale et politique, les textes sur lesquels ils s’appuient deviennent des moteurs de l’histoire. A titre d’exemple, près de 5 000 personnes d’origines diverses – ouvriers, artisans, paysans, sans emploi… – rejoignent ainsi des communautés utopiques, comme les phalanstères inspirés du projet de Fourier ou les communautés icariennes fondées aux États-Unis par des adeptes de Cabet. Ajoutons que, dès les années 1849-1850, les autorités libérales accusent les utopistes d’être responsables des révolutions de 1830 et de 1848.

Quoi qu’il en soit, alors que la révolution industrielle est en marche, la concrétisation de l’utopie est dans l’air du temps. Il est alors impossible d’imaginer que le progrès puisse être compatible avec l’exploitation de l’homme par l’homme et que l’idée d’émancipation aboutisse à la catastrophe du XXe siècle.

Ces textes contiennent-ils en germe les contre-utopies du XXe siècle, comme " Le Meilleur des mondes ", d’Aldous Huxley, ou " 1984 ", de George Orwell ?

Il ne faut pas lire les utopies comme des doctrines figées. Si on a voulu y voir a posteriori le ferment de systèmes totalitaires, c’est que, entre-temps, on avait réellement vécu avec le communisme, ou l’illusion d’une utopie réalisée. Expérimenté en Russie sous Staline, ce communisme était précisément l’équivalent du totalitarisme et témoignait d’une inversion de l’émancipation en son contraire.

Les régimes despotiques ont jeté un voile sur les utopies qui les ont précédés, ils se sont retournés contre les pensées du possible et l’idée même d’émancipation a été occultée. Miguel Abensour précise d’ailleurs qu’" une société sans utopie, privée d’utopie, est très exactement une société totalitaire ", " prise dans l’illusion de l’utopie réalisée ".

Aujourd’hui, l’utopie peut-elle se réactiver ?

Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, toute pensée alternative est qualifiée d’utopie " irréaliste ". Dès lors, comment penser un devenir autre, alors même que les discours actuels tiennent pour évidente la nécessité de s’adapter ?

Depuis quelques années, on assiste cependant au réveil de l’esprit utopique. Des individus s’assemblent et tentent de retrouver les significations oubliées, émancipatrices, libératrices, héritées du passé. Ce sont quelques expériences, des tentatives éparpillées, comme le mouvement Nuit debout était une esquisse de l’apprentissage de la démocratie. Mais pour que cette constellation d’éveils des possibles se révèle, il faudra du temps.

Propos recueillis par Marion Rousset.

© Le Monde


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