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MONDIALITE CULTURELLE 1 . Un point de détail ?
Par Jean-Louis SAGOT-DUVAUROUX
mardi 13 mars 2018
publié par Marc Lacreuse

La récente table-ronde organisée par le pcf sur le thème de la MONDIALITE CULTURELLE , avec les participations d’Etienne Balibar, Françoise Vergès et Mohamed Kacimi, et dont Jean-Louis Sagot-Duvauroux était un des animateurs, lui a donné l’idée de poursuivre et d’élargir sa réflexion dans une série de contributions ... Voici la première, que notre site relaie avec plaisir ! Les autres suivront le même chemin !

Marc Lacreuse. Corédacteur du site .


MONDIALITE CULTURELLE 1 – Un point de détail ?

par Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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J’entame avec ce texte une réflexion sur les liens entre les politiques culturelles publiques et l’avénement d’une mondialité débarrassée de la domination occidentale. Les questions posées par cet enjeu sont souvent jugées périphériques. Mon expérience artistique entre France et Mali m’a convaincu qu’elles sont centrales.

Dans ce premier texte, je tente d’explorer la pensée-réflexe qui conduit, souvent de bonne foi, à les considérer comme du détail. Il sera suivi d’un second consacré à débrouiller la façon dont le projet de la modernité a intimement associé humanisme, progressisme et racisme. Le "détaillisme" tout comme la nature de la modernité impériale ont de mon point de vue fortement impacté la structuration de l’appareil culturel d’Etat. Le troisième "épisode" proposera, à partir de l’expérience, quelques pistes pour la refondation des politiques culturelles publiques. J’ai repris le titre de "mondialité culturelle" à une table ronde sur le sujet organisée par le Parti communiste français et où participaient le philosophe Etienne Balibar, la politologue Françoise Vergès et le dramaturge Mohamed Kacimi. Merci à eux pour leurs idées et pour le cadeau forcé de leur intitulé.

1933. Télégramme d’Albert Dalimier, ministre des Colonies dans le gouvernement de laRépublique française, pour le cinquantième anniversaire de la colonie du Soudan français : "Nulle part ailleurs les vertus de notre race n’ont trouvé davantage l’occasion de s’épanouir et de se faire valoir". 1960. Indépendance de la colonie du Soudan français qui devient République du Mali. Espérance de vie à la naissance : 28 ans. Taux de scolarisation : 8 %. Voies goudronnées : 450 km (le Mali est deux fois et demi plus grand que la France). Le premier Soudanais à obtenir le baccalauréat, c’est en 1949. Conclusion : les vertus de la race du citoyen Dalimier ne sont pas déployées dans le domaine de l’instruction, ni dans celui de la santé, ni dans le génie civil. Elles se sont déployées où alors, ces vertus de sa race ? (Tiens, "vertus de sa race", ça sonne comme une insulte de gamin).

Noms de rues

7 octobre 1802

« Voici mon opinion sur ce pays (la colonie de Saint-Domingue, future Haïti). Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille. »

Ces propos génocidaires sont tirés d’une lettre envoyée à Napoléon Bonaparte, Premier Consul de la République française, par le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc, son beau-frère. Leclerc a été dépêché dans l’île des Caraïbes à la tête de 30 000 hommes pour y rétablir l’esclavage, aboli sous la pression conjuguée de l’insurrection conduite sur l’île par Toussaint Louverture et de la ferveur révolutionnaire de la Convention à Paris.

Charles Victoire Emmanuel Leclerc est natif de Pontoise. Le site internet de cette ville d’Ile de France présente ainsi ce qui lui semble utile d’être rapporté sur ce "Pontoisien illustre" :

"Le Général sous le Premier Empire épousa en 1797 la princesse Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Bonaparte.

“C’est le futur empereur lui-même qui proposa la main de sa sœur au Général Leclerc !

"Les deux hommes étaient devenus très amis quatre ans plus tôt lors du siège de Toulon, à tel point que Napoléon Bonaparte avait demandé au Général Leclerc d’annoncer au Directoire la signature du Traité de paix de Loeben”, souligne Pascal Gaillard, le responsable des Archives Municipales.

"Une statue à Pontoise, surplombant la rue Thiers, honore également la mémoire de ce Pontoisien illustre. Le militaire y est représenté en uniforme, son épée au fourreau touchant terre."

Sur l’action de l’illustre en Haïti, l’i-rédacteur a l’info bien sûr. Mais il ne juge pas nécessaire de ternir la gloire du notable pontoisien avec une histoire dont son silence nous révèle qu’il la juge anecdotique. En tout cas, programmer l’assassinat de masse de "tous les nègres des montagnes, hommes ou femmes" ne mérite pas pour lui d’ôter à la dévotion des Pontoisiens et à l’éclat de la ville le souvenir du beau-frère de l’empereur. Pas pour ce "point de détail de l’histoire".

Evoquant parfois, dans des conversations fortuites et avec une prudence de chat, l’étonnante prolifération des distinctions honorifiques accordées à des acteurs directs du ravage des civilisations américaines, de la traite des Africains, de l’esclavage et de l’occupation coloniale - noms de rues, monuments, cartes postales, promo numériques… -, j’ai souvent reçu en retour des regards vaguement apitoyés, légèrement agacés, accompagnés de réactions qui disaient en substance : "D’accord, d’accord, mais pourquoi tu vas chercher la petite bête ?" Et qui sous-entendaient : "Tu commences à franchement nous agacer avec ta négrophilie obsessionnelle". Souvent mais pas toujours. Parmi mes interlocuteurs, certains sont les descendants de la dévoration à laquelle la "petite bête" se livra durant cinq siècles. Ça ne les amuse pas particulièrement de constater les honneurs accordés aux bourreaux de leurs ancêtres et surtout le peu de cas qui est fait de ces crimes, comme s’ils avaient reçu en héritage mémoriel l’assignation de leur "race" à l’état de détail.

L’appareil culturel n’échappe pas à la détaillification de la guerre de cinq cents ans par laquelle une poignée de nations s’empara du monde et entrepris la rétrogradation des "autres" sur l’échelle de l’humanité. Pourquoi d’ailleurs cet appareil en serait-il exempt ? Il est étroitement conformé à la représentation concentrique, pyramidale, vectorielle (virile ?) imprimée par l’histoire de la modernité impériale à l’ensemble de ses dispositifs de gouvernement et il est fait pour la perpétuer. La perspective professionnelle des chefs des institutions théâtrales consiste contractuellement à maintenir au chausse-pied la "ligne" de la modernité : faire avancer le chmilblik sur une échelle unique, qui légitime la hiérarchie des lieux, des programmateurs et de leurs salaires : théâtre nationaux, CDN, scène nationales, théâtres conventionnés, autres… Leur réelle compétence (le plus souvent) s’y applique avec succès : beaucoup de très beaux spectacles dans ces lieux. Elle les qualifie à juger de la virtuosité et du professionnalisme des oeuvres sélectionnées. Elle fonctionne par auto-référencement : en quoi ma programmation signale l’apport novateur de tel ou telle par rapport à ce qu’on a déjà vu ? Elle est dressée à préserver l’autonomie du champ qui lui a été confié et à se méfier des salissures que des urgences surgies du réel social ou des aléas de la politique peuvent infliger à la libre création. Disons sans ambages que ces fonctions comptent et contribuent indiscutablement à la qualité de la proposition artistique qu’on peut voir en France. Mais elles portent en même temps ce qu’on pourrait nommer un académisme de la modernité, modernité que son épuisement historique condamne de plus en plus souvent à la chorégraphie impeccable de coûteux exercices de style à l’importance discutable.

Une pincée de "diversité", un zeste de créations tropicales (pour autant qu’elles aient le bon goût de se mouler dans les TDR du "bon goût", le leur), un "focus Afrique" ici et là, quelques institutions dédiées, oui, pourquoi pas ? Mais de grâce, n’entrons pas dans la parano des soi-disant racisés, leur pénible narcissisme et leur propension obstinée à plomber les débats de haut vol avec leurs idées fixes.

Est-ce un hasard si ce qui provient des "marges" de l’empire (les quatre cinquièmes du monde et une bonne partie du peuple souverain de la République française) reste traité comme marginal ? Pourtant, seule une prise en compte à la hauteur de l’enjeu peut permettre la création d’un imaginaire commun partageable et engager notre siècle dans un de ses chantiers les plus urgents et les plus riches : le dépassement de cette histoire planétaire de domination. La rage et la violence brute s’engouffrent aisément dans le défaut d’art.

Paradoxe : la haute culture aime friser l’universel (friser, mais pas au point de la rendre crépue) et elle le revendique. Soit. Alors revenons sur le "détail" de l’affaire. Entre le ravage de l’humanité "non-blanche" et le vote de la déclaration des droits de l’homme par une assemblée qui va un peu plus tard réserver la pleine citoyenneté aux mâles blancs pouvant témoigner de revenus conséquents, "qui est détail" ?

La question, qui reste en suspens, n’est pas ici posée pour dévaloriser la bouleversante inspiration qui anime le texte des révolutionnaires français, voeu d’égalité et de liberté aux si puissants échos et à la vaste postérité. Seulement pour la remettre à sa place. Seulement pour rappeler qu’elle est imbibée de contingences historiques, philosophiques, politiques, culturelles, patriarcales, racistes, biographiques, linguistiques, qui n’anéantissent pas sa grandeur, mais qui la singularisent, la relativisent, ce qui est le destin de toutes choses humaines. Inspiration durable ? On l’espère parce qu’en matière de liberté, d’égalité, de fraternité, on est encore loin du compte. Inspiration universelle ? Tiens, en voilà un mot pompeux. Il est statistiquement plus qu’improbable que dans cet immense univers où tournent des milliards de planètes, il n’y en aient pas quelques unes (vraisemblablement des millions) qui portent des formes de vie dotées comme les humains d’une conscience réfléchie. Les députés à perruques de Lons-le-Saulnier, Issoudun, Hénin-Liétard ou Perpignan auraient-ils parlé au nom de leurs co-universiens des galaxies lointaines, dont rien n’interdit de penser qu’ils puissent être gélatineux et ovoïdes, se reproduire pas scissiparité, communiquer par ondes radio-magnétiques et vivre dans l’eau ? Ils en penseraient quoi, ces êtres lointains, si l’écho de notre universal-isme leur parvenait ? Attention, peut-être qu’ils connaissent l’usage de l’ironie et du rire ! De l’autre côté du débat, côté crépu, on use plutôt du terme de mondialité. C’est solide quand même, mondialité, mais plus modeste, plus concret. Et ce mot "monde" qui en français désigne à la fois notre monde, la Terre, et ceux qui la peuplent - tout le monde -, la façon dont il pulse, quelle riche invitation ! En français, mais aussi en créole. Ti moun / Petit monde / Enfant. Bonne piste ?

Détail

"Point de détail de l’histoire". L’expression désinvolte et convaincue est de Jean-Marie Le Pen donnant son point de vue sur les chambres à gaz où les nazis massacrèrent des millions de personnes. Elle a provoqué le scandale et disqualifié l’homme au sein même de son propre parti. Cette disqualification est une très bonne nouvelle, parce qu’elle signale la conscience que l’horreur de l’antisémitisme nazi n’était pas périphérique mais l’axe de cette apocalypse. Cette montée de conscience laisse aussi penser qu’elle pourrait, à l’avantage de tous, s’appliquer un jour aux cinq cents ans de guerre planétaire, de violence répressive, de cruautés en tout genre conduites au nom d’une petite partie de l’humanité - quelques pays d’Europe occidentale - contre tous les "autres" et dont l’objectif et l’aboutissement ne furent rien moins que la conquête du monde et l’assujettissement multiséculaire des races décrétées inférieures.

Le nazisme peut être interprété comme l’hystérisation paroxystique de ces cinq cents ans de violences raciales. L’Allemagne vaincue et frustrée n’imagine pas alors le retour de sa grandeur autrement qu’en se moulant dans le rêve impérial et raciste de ses vainqueurs, l’Anglais, le Français, l’Américain. Plus de nègres à soumettre - toute la mine d’où on les extrait est exploitée avec titres de propriété en bonne et due forme -, qu’importe, on s’en invente sur place : les juifs. Plus d’empire lointain possible. Qu’à cela ne tienne, on recycle la légitimité des races supérieures à occuper le territoire des autres en exhumant la théorie de l’espace vital, en établissant une hiérarchisation délirante entre vrais Blancs - les grands dolichocéphales blonds aux yeux bleus - et sous-Blancs, les latins, les slaves, même les anglo-saxons, courtisés néanmoins pour leur côté saxon.

Le "détail" de Jean-Marie Le Pen est doublement symptomatique. Il met en lumière la pensée-réflexe héritée d’une histoire tordue qui a tordu les consciences. Il montre aussi la capacité de dépassement que provoque la prise de conscience de cette torsion. Pour un Français Blanc, le fait d’être éloigné de l’humain de plein exercice que serait l’aryen blond d’Outre-Rhin provoque plus facilement la distance critique que le doute posé sur la pleine humanité des Iroquois ou des Zoulous. La prise de conscience de cette torsion n’est pas à la périphérie des transformations positives que peut espérer notre famille humaine. Elle est au centre.

Derrière le détaillisme se profile la menace d’une fragmentation de l’Europe en petites nations ethniques hargneuses et désespérées, réfugiées derrière la pitoyable nostalgie du versant hideux de leur passé, incapables de faire aimer et de partager les splendeurs et les grâces nées sur leur sol, notre héritage.

Il n’est pas déraisonnable de penser que la structuration actuelle des dispositifs culturels publics répond mal à ce vertigineux défi de civilisation.

( A suivre )

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- (Prochain épisode : Mondialité culturelle 2 - Humanisme, progressisme, racisme, mamelles de la modernité ?)

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