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LE CRI DE RENE DE CECCATTY
N’OUBLIONS PAS LES EDITIONS DE LA DIFFERENCE
( contribution parue dans LES LETTRES FRANCAISES . juillet 2017 )
jeudi 3 août 2017
publié par Marc Lacreuse

CONTRIBUTION

DE RENE DE CECCATTY PARUE

DANS LES LETTRES FRANCAISES

DE JUILLET 2017 :

" N’OUBLIONS PAS LES EDITIONS DE LA DIFFERENCE "

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"Les Éditions de la Différence ont été mises en liquidation judiciaire le 20 juin 2017 après quarante et un ans d’existence. Le tribunal a refusé toute solution de redressement judiciaire et aucun racheteur ne s’est présenté, ni aucun mécène pour venir au secours du naufrage. On aurait aimé une autre façon de célébrer ce quasi demi-siècle. C’est qu’en un demi-siècle bien des choses ont changé dans le domaine de la culture.

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C’est la Différence qui a établi les œuvres complètes de la plupart des écrivains maghrébins. C’est à la Différence qu’a paru l’œuvre d’August von Platen. C’est la Différence qui a restitué au grand poète belge Jacques Izoard une visibilité en France en publiant les trois volumes de son œuvre merveilleuse d’étrangeté. C’est vers la Différence que se sont tournés Jocelyne François et William Cliff quand leurs éditeurs habituels les boudaient. La Différence était le recours des poètes orphelins et de tous les écrivains qui étaient perçus comme dérangeants, peu identifiables, et dont pourtant le talent avait été et serait clamé par une presse oublieuse.

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La Différence était le recours des poètes orphelins et de tous les écrivains qui étaient perçus comme dérangeants, peu identifiables, et dont pourtant le talent avait été et serait clamé par une presse oublieuse.

Un éditeur se définit plus par tous les livres qu’il a su ne pas refuser, que par tous ceux qu’il a publiés. Pour être plus clair, savoir reconnaître le talent d’un inconnu est plus important que d’avoir publié un livre inutile. Tous les éditeurs publient des livres inutiles. Mais seuls certains savent reconnaître les livres qu’il ne fallait pas manquer. Et la Différence faisait partie de cette deuxième catégorie, moins répandue, mais aussi moins visible immédiatement, car le propre de ces livres-là et de ces auteurs-là, difficiles, que d’autres ont refusés, est qu’ils ne sont pas perçus sur-le-champ et que leurs auteurs n’obtiendront qu’une reconnaissance tardive.

Que s’est-il passé pour qu’une crise économique, qui n’était pas la première, devienne définitivement la dernière ? Sans doute, la mort de Joaquim Vital, il y a sept ans, a été un premier coup tragique, bientôt suivie par celle de Michel Waldberg. Mais la survivante, Colette Lambrichs, n’avait pas flanché pour autant, obtenant la confiance et l’aide du financier Claude Mineraud. C’est que l’édition française (et que dire de l’italienne ou de l’américaine ?) ne fonctionne plus dans l’indépendance des systèmes de distribution qui sont des machines lourdes, exigeant une rentabilité qui fait du livre un produit de marketing, quelle que soit la qualité de son auteur. Le courage des librairies indépendantes, qui soutiennent des entreprises strictement littéraires, ne suffit plus. Des médias qui se plient aveuglément à un système de vedettariat peu regardant sur le contenu des livres, à condition que ceux qui les représentent jouent le jeu superficiel d’une personnalité « porteuse », copiée sur le modèle des hommes politiques, des chanteurs, des acteurs, ont une part énorme de responsabilité dans cette démolition généralisée de la littérature.

Bien entendu, il y a, dans les « grandes » maisons, dans les rédactions de journaux (et bien plus rarement dans l’audiovisuel) quelques tempéraments de résistants, quelques critiques authentiques. Mais ils sont devenus presque clandestins et travaillent en contrebande. Ils passent au second plan, et leur efficacité est donc moindre. Ce n’est plus eux que l’on prend au sérieux. Le cas de la Différence n’est sans doute pas unique. Bien des éditeurs ont dû mettre la clé sous le paillasson. Mais après quarante et un ans de combat ? Avec un tel catalogue ? Maurice Nadeau, Christian Bourgois, Georges Lambrichs, Paul Otchakovsky, tous ont connu des difficultés et ont certainement été tentés de jeter l’éponge. Mais un effondrement total pourrait-il avoir lieu dans une autre société que celle que nous connaissons depuis quelques années, où les journalistes littéraires exigeants ont été gentiment ou violemment priés de céder la place à des esprits plus dociles, plus accommodants, moins singuliers ?

Les rédactions, pour la plupart consensuelles, s’imitent et célèbrent les auteurs qui bénéficient de mises en place importantes en librairies ou de pressions de leurs agents, quand ils sont étrangers. Des gloires factices sont alors chantées. Et des inconnus le demeurent. Quant à la renommée passée, elle ne représente plus une garantie de qualité et de durée, mais au contraire une marque d’infamie : démodés, ringards, hors circuit, hors réseau. L’idée même de mémoire éditoriale ne vaut guère plus qu’un boulet à traîner, une honte, un poids mort qui n’est plus rentable. Le pilon a remplacé les archives. C’est cette idéologie-là qui peu à peu tend à gagner les rédactions, les comités de lecture, les services de vente, les conseils d’administration et certaines librairies. Et c’est cette logique-là qui veut qu’un éditeur qui a assuré la publication de nombreuses œuvres complètes, qui a suscité des études majeures sur des artistes contemporains, qui a abrité une collection poétique bilingue, source incomparable de connaissance, qui s’est chargée de rassembler pour la première fois tant d’œuvres complètes, voie son travail nié au bout de quarante ans. Certes une maison d’édition est une entreprise qui doit obéir à une logique économique que peuvent contredire certains risques artistiques. Après tout on a vu ainsi disparaître de grands studios hollywoodiens. Mais la production cinématographique n’a jamais caché son aspiration au gain.

Qu’une initiative privée puisse être considérée comme une part inaliénable du patrimoine, au simple vu d’un catalogue, voilà qui devrait aller de soi. L’Etat ne rachète-t-il pas parfois une maison d’artiste pour en faire un lieu de mémoire ? Pourquoi ne le ferait-il pas d’une édition qui ne s’est pas contentée d’abriter, mais qui a suscité, stimulé et accompagné des écrivains ? Car quel auteur peut oublier qu’un coup de téléphone et une lettre ont changé sa vie ? Il y a, comme certaines rencontres personnelles, des éditeurs qui donnent l’idée du destin. Non pas en faisant « accoucher » d’un livre, non pas en transformant un inconnu en « écrivain », non pas en amenant un auteur à « rencontrer son public », non pas en « flairant ce qu’attend le lecteur », non pas en « trouvant le succès » — cela laissons-le aux agents de communication et de marketing, désormais capables de faire élire un président de la République—, mais simplement en sachant reconnaître une voix à son originalité et à sa détermination et en lui permettant de se faire entendre. De qui a une oreille.

Et la Différence savait jouer ce rôle-là, qui, on l’apprend, dans notre nouvelle société de « gagnants », peut coûter la vie à un éditeur et à ses collaborateurs. "

René de Ceccatty Les Lettres françaises Juillet 2017


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