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" NON, LA PENSEE DECOLONIALE NE MENACE PAS LA REPUBLIQUE "
par Ludivine BANTIGNY , historienne .
dimanche 23 décembre 2018
publié par Marc Lacreuse

" NON , LA PENSEE DECOLONIALE NE MENACE PAS

LA REPUBLIQUE "

par Ludivine Bantigny

( historienne )

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« Terrorisme intellectuel » apparenté à du « stalinisme », « stratégie d’entrisme », « ségrégationnisme »… n’en jetez plus. Dans la tribune des « 80 intellectuels » contre la pensée décoloniale publiée par « Le Point » le 28 novembre dernier, la virulence de la vindicte n’a d’égale que l’appel à la censure. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce texte, qui en compte d’autres. Voilà donc des essayistes, journalistes, universitaires, d’Alain Finkielkraut à Elisabeth Badinter, de Mona Ozouf à Robert Redeker et de Jean-Claude Michéa à Pierre Nora, qui se réclament à cor et à cri des valeurs républicaines, des Lumières et de la liberté d’expression.

Mais en quoi consiste leur exhortation ? A jeter bas tout un courant de pensée, un pan entier des sciences sociales, des manifestations, des spectacles et des travaux de terrain aussi rigoureux que sereins. Les auteurs du texte ne se contentent pas de les vouer aux gémonies : ils et elles en appellent aux plus hautes autorités – de l’Etat, des lieux de culture et des universités – afin qu’elles interdisent, tout simplement, leur déploiement et brisent leur légitimité à s’exprimer. Les belles Lumières que voilà.

Nombre de ces signataires ont pignon sur rue, sur journaux et sur revues. On reconnaît en leur sein les plumes du « Figaro », du « Figaro Magazine », de « Causeur », de « Marianne » ou encore de « La Règle du jeu ». On entend leurs chroniques sur toutes les chaînes, publiques et privées. Or, leur texte puise à une logique quelque peu complotiste sur une supposée « stratégie hégémonique », une tactique « entriste » bien rodée et des « relais complaisants ». On ne leur appliquera pas ces arguments.

On n’ira pas non plus jusqu’à dire que leur vision du monde trône sur une acmé médiatique : tout de même, il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas marginale dans l’espace de la parole publique. Et pourtant… Ce seraient là des « intellectuels non conformes ». Se revendiquer d’une « non conformité », outre que c’est souvent le summum du conformisme, a ici tout de déplacé. Dit autrement, face à ce discours victimaire : c’est le monde à l’envers.

Dans ce registre, il y a plus et il y a pire. Toutes celles et tous ceux qui vouent une part essentielle de leur existence à lutter contre le racisme, les stigmatisations et les discriminations se voient tout simplement accusé.es d’être… des racistes. Sans autre forme de procès et avec une violence déshonorante. La méthode est bien rodée et la recette cent fois testée : forger des mots et les agiter pour en étiqueter les adversaires, jeter ainsi la suspicion et, par-dessus tout, inquiéter.

Dans la tribune, ces mots balafrés défilent en cortège : « racialisme », « différentialisme », « ségrégationnisme ». Evidemment, ce sont des mots plaqués, énormes et dénigrants. Mais au-delà du vocabulaire, il y a un vrai biais de pensée, dont on ignore – et peu importe – s’il est inconscient ou volontaire. Faisons d’ailleurs l’hypothèse qu’il y a parmi les signataires des personnes sincères. Et répondons-leur.

La race n’existe pas, mais elle produit des morts

D’abord sur ce biais du raisonnement : ce n’est pas la pensée décoloniale qui est « ségrégationniste » ou « différentialiste », c’est le monde social qui l’est. Ses contempteurs, dans leur tribune, dénoncent des mots pendant que le courant décolonial combat des faits et une réalité structurelle. Ce ne sont pas les concepts qui doivent faire peur, et surtout pas à des « intellectuels » – ce statut d’ailleurs est bien compliqué et on peut largement lui préférer des intelligences collectives. On se souvient que le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer avait parlé de « mots épouvantables ». Hélas, ce ne sont pas les mots qui sont épouvantables mais bel et bien la réalité qu’ils décrivent, par là qu’ils révèlent et par là qu’ils combattent.

C’est vrai, l’approche décoloniale utilise le mot « racisé ». Le concept de « racisation » a été forgé il y a déjà bien longtemps, en 1972, par la sociologue Colette Guillaumin. Dans le sillage de Frantz Fanon, elle analysait les processus d’infériorisation et de stigmatisation touchant les personnes non blanches dans les sociétés occidentales. Elle insistait alors, de manière décisive, sur le fait que la « race » n’a aucune valeur scientifique, aucun soubassement biologique, aucun fondement naturel. Mais, soulignait-elle avec force, « c’est très exactement la réalité de la “race’’. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ».

Depuis lors, le mot « racisé » s’est imposé, par la mobilisation des premières et premiers concerné.es. Il ne désigne en rien une essence ou une identité, mais bien une expérience : un rapport social. Cette année, il vient d’ailleurs d’être consacré par le dictionnaire « Le Robert ». Encore un coup des entristes, diront peut-être les pétitionnaires.

Mais laissons-leur la pensée de cabale. Le plus crucial est que le concept continue d’être discuté, travaillé et sans cesse remis sur le métier. Il n’a rien de figé : certaines et certains, au sein des courants décoloniaux, l’interrogent sans que jamais il s’agisse d’y enfermer quiconque. La pensée décoloniale elle-même est de fait très largement intersectionnelle : elle s’intéresse au croisement des oppressions, liées à la classe sociale, au genre, aux origines… Elle n’est pas une mesure du taux de mélanine ni un dosage de pigment.

Dire qu’elle serait « racialiste » est plus qu’une calomnie, indigne en général et de celles/ceux qui affirment faire profession de penser en particulier. Faut-il le rappeler : le « racialisme », théorisé par Gobineau et Vacher de la Pouge dans la deuxième moitié du XIXe siècle, est un racisme systémique, une idéologie de la hiérarchie, un système haineux et destructeur, jusqu’à sa mise en œuvre nazie. Traiter ainsi la pensée antiraciste décoloniale est une pure et simple infamie.

Cachez ce racisme que je ne saurais voir

En démontrant combien le racisme est tout à la fois ordinaire et structurel, le mouvement décolonial opère à son sujet un dévoilement, donne une visibilité à ce qui n’en avait pas au nom d’une bonne conscience aveuglée et d’un républicanisme abstrait. Cachez ce racisme que je ne saurais voir et s’il vous plaît n’en parlez pas ou sinon… c’est celui qui le dit qui l’est ». Car revenons à la tribune : non seulement la science, la recherche, l’université mais encore la République seraient en danger. Rien de moins.

Alors oui, il y a le fronton des mairies. La si belle devise « liberté égalité fraternité » : on aimerait y ajouter autant de sororité que de solidarité – à l’heure des crimes racistes et du désastre humain que représentent les dizaines de milliers de personnes mortes sans secours à quelques encablures de nos rivages. Ce sera, c’est une certitude car ça l’est déjà, une honte imprescriptible et historique pour nos Etats et nos Républiques.

Et c’est là un autre paradoxe du texte qui nous est infligé. La République est mentionnée à chaque paragraphe, comme un absolu, une réalité philosophique et anhistorique, un fétiche. En fait, tout l’enjeu est que la République, incarnée et institutionnalisée, la réelle en somme, applique ces principes. C’est la colonne vertébrale de la pensée décoloniale.

Nul besoin d’être historienne ou historien pour se souvenir : se rappeler, singulièrement, les ouvrières et ouvriers de 1848 qui avaient combattu les armes à la main, au péril bien sûr de leur vie, pour instaurer la République. Ils et elles l’appelaient « la Sociale », « la Belle », celle qui réaliserait la justice sociale et, avec elle, la véritable égalité. Non pas dans une proclamation évidée et sans socle, mais dans son œuvre et dans les faits. Pour l’avoir ardemment désirée, pour avoir cru avec un espoir immense que le gouvernement alors mis en place allait l’instaurer, en juin 1848, leur insurrection fut réprimée dans le sang.

Cette République, qui prônait très officiellement et très hypocritement l’égalité, considérait les femmes et les populations colonisées comme des sujets, avec devoirs mais sans droits. Il a fallu cent ans de cette République-là pour y mettre fin. Quand on pense « République », on a sans doute d’abord en tête Jules Ferry, sa personnification historique et sans cesse glorifiée. Lequel entérinait une école de classe – celle du peuple et celle des élites – et justifiait la colonisation au nom de la hiérarchie des « races ». Il martelait que le régime républicain devait « se placer du point de vue d’une race supérieure qui conquiert ». Même s’il a louvoyé à ce sujet, Emmanuel Macron lui-même a reconnu que la colonisation avait constitué un crime contre l’humanité.

De Gaulle : "Ça suffit, avec vos nègres !"

Et que dire de ce que l’historiographie aujourd’hui nomme bel et bien des massacres d’Etat – à Sétif, Guelma et Kherrata en mai 1945, à Madagascar en 1947-1948, en plein Paris le 17 octobre 1961, à la Guadeloupe en mai 1967 ? Que dire de ces responsables politiques au plus haut sommet de l’Etat qui n’ont jamais caché leurs pulsions racistes, exprimées tantôt à couvert, dans les ors des palais ou à la faveur d’un micro mal/bien placé, voire publiquement et tout à fait tranquillement ?

D’un Charles de Gaulle disant à son conseiller Jacques Foccart qu’il lui faisait recevoir trop de « nègres » à l’Elysée – « vous savez, cela suffit comme ça avec vos nègres », je suis entouré de nègres », foutez-moi la paix avec vos nègres » ? D’un Jacques Chirac aux sinistres « bruit et odeur » ? D’un Brice Hortefeux écumant joyeusement sur « notre petit Arabe » – « c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes » ? D’un Nicolas Sarkozy discourant doctement sur le supposé « homme africain » ? D’un Manuel Valls parlant de Roms comme incapables de s’intégrer ou exigeant que son entourage en communication « lui » mettent plus de « Blancos », « White » à Evry ?

Les « 80 intellectuels » ont décidément des indignations limitées. Avec cet ultime paradoxe que Manuel Valls, Premier ministre, ait pu décrire un « apartheid social, territorial, ethnique » à propos des quartiers et banlieues populaires, tout en l’entretenant par sa politique. Que l’on sache, il n’a pas été traîné aux tribunaux ni même dans la boue par tribune interposée pour l’emploi d’un tel mot.

Vraiment, on s’étonne de voir ces signataires s’offusquer que la pensée décoloniale évoque les « racisé.es ». Pourtant, le mot même de « race » figure dans le bloc constitutionnel de 1946 : il régit toujours les institutions de la Cinquième République et continuera de le faire malgré l’amendement voté à l’Assemblée nationale cet été. C’est bien l’Etat qui a été condamné à deux reprises, par la Cour d’appel de Paris puis par la Cour de cassation, pour contrôles au faciès. C’est bien l’Etat qui organise de manière systématique et acharnée la traque de sans-papiers : des rafles.

Ce ne sont pas les mots qui tuent quand ils veulent décrire l’indignité de ce monde-là. Ce ne sont pas des mots qui ont tué, lors d’arrestations ou dans des commissariats, Abou Bakari Tandia, Lamine Dieng, Abdelakim Ajimi, Mohamed Boukourou, Mamadou Marega, Mostefa Ziani, Houcine Bouras, Wissam El-Yamni, Amine Bentounsi, Ali Ziri et Adama Traoré.

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En bref, ce n’est pas la pensée décoloniale et les recherches auxquelles elle convie pour en finir avec ces abîmes, qui menacent les principes républicains. Ce sont les responsables qui les foulent au pied, au plus haut sommet d’une République qu’ils prétendent représenter. Chercher à censurer l’expression du travail décolonial est non seulement inacceptable et révoltant. Mais c’est en outre avilissant pour ces principes mêmes, brandis avec le cynisme des épargnés et des installés.

Ludivine Bantigny, historienne


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