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Dans Le Monde du 26-5-2018.
Partage des profits : "L’actionnaire contemporain se révèle avant tout comme un joueur de casino".
Tristan Auvray, Thomas Dallery, Sandra Rigot.
lundi 28 mai 2018
publié par Christian Maurel

Partage des profits : « L’actionnaire contemporain se révèle avant tout un joueur de casino »

Dans une tribune au « Monde », trois économistes – Tristan Auvray, Thomas Dallery et Sandra Rigot – observent que les actionnaires, loin d’être des investisseurs visionnaires, misent surtout avec l’épargne d’autrui afin de maximiser le rendement de placements à court-terme.

[Le rapport de l’ONG Oxfam sur la répartition des bénéfices des entreprises du CAC 40 divise les économistes]

Tribune.

La publication du rapport d’Oxfam vient relancer le débat sur les vertus et les méfaits de la finance dans l’économie. Au-delà des chiffres sur la part écrasante des dividendes dans les profits des entreprises du CAC40, ce rapport a le mérite d’informer sur la composition de leur actionnariat : celui-ci n’a plus grand-chose à voir avec la veuve de Carpentras, car il relève principalement des fonds d’investissement de type BlackRock ou Vanguard (pour un chiffrage de l’ensemble des entreprises, au-delà du CAC40, voir Le Surcoût du capital : la rente contre l’activité, de Laurent Cordonnier, Thomas Dallery, Vincent Duwicquet, Jordan Melmiès et Franck Van de Velde (Presses universitaires du Septentrion, 2015).

L’intérêt de ce rapport est sa mise à nu de l’actionnaire contemporain : celui-ci réclame à ses entreprises des dividendes, même lorsque celles-ci ne réalisent pas de profits dans l’année, voire sur plusieurs exercices. Face à ces critiques, les défenseurs de la finance ont beau jeu d’attaquer le rapport d’Oxfam en rappelant la juste rémunération des actionnaires au nom des risques consentis pour leurs investissements : car dans les faits, les actionnaires n’investissent en rien comme leurs thuriféraires le prétendent ; ils sacrifient au contraire bon nombre de salariés français sur l’autel de la rentabilité financière.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la prise de risque supposée des actionnaires. D’une part, ils ne sont pas les seuls à assumer un risque en cas de difficulté de l’entreprise (pensons aux salariés qui perdent leur emploi) ; d’autre part, le risque est tout relatif quand on voit que les dividendes continuent à tomber même quand l’entreprise réalise des pertes. Le risque de l’actionnaire ne provient donc pas de la variabilité des profits...

Des marchés boursiers aux abonnés absents

Comment alors définir le rôle de la Bourse dans l’économie contemporaine ? Évacuons tout de suite toute confusion entre l’investisseur et l’épargnant : les investissements ne sont pas réalisés par les actionnaires, mais par les entreprises ; ce sont elles qui augmentent ou modernisent leurs capacités de production. L’actionnaire, lui, se comporte comme un épargnant désireux de faire fructifier son portefeuille d’actions.

L’acquisition d’une action ne transforme pas l’épargnant en investisseur ; tout au plus, l’actionnaire finance-t-il l’investissement lorsqu’il souscrit à une augmentation de capital en Bourse. En théorie, les marchés financiers sont censés apporter ces financements aux entreprises. Celles-ci peuvent en effet les trouver à travers l’émission d’actions, l’autofinancement (en utilisant leurs profits) et les emprunts (le crédit et les obligations).

Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Les marchés boursiers sont aux abonnés absents, car la principale source de financement des entreprises est la rétention des profits, qui représente 70 % du financement en Europe, contre près de 20 % de dettes contractées et… seulement 10 % d’actions émises. Les nouvelles émissions d’actions sont en effet très rares, et pèsent bien peu comparées au montant des transactions boursières quotidiennes : 99 % des opérations boursières concernent en réalité des titres déjà émis !

Déni de réalité

Les places boursières fonctionnent de fait comme un grand marché d’occasion sur lequel s’échangent des titres déjà émis, sans que les entreprises ne voient arriver d’argent frais. Si les opérations de rachats d’actions et les dividendes sont pris en compte, on finit par comprendre que les marchés financiers sont en réalité financés par les entreprises. C’est donc un déni de réalité que de légitimer les dividendes au nom du rôle de la Bourse dans le financement des entreprises. Qu’attendent nos politiques pour modifier ces règles du jeu et contrôler ainsi l’extraction de la rente organisée par la finance aux dépens de l’économie réelle ?

Loin d’être un investisseur visionnaire, l’actionnaire contemporain se révèle avant tout un joueur de casino, misant avec l’épargne d’autrui afin de maximiser le rendement de son placement à court-terme. Ce joueur dispose aujourd’hui d’un pouvoir considérable à travers la gouvernance des entreprises où il nomme les administrateurs en charge des grandes orientations stratégiques, grâce aussi à la liquidité des marchés financiers qui lui confère la capacité de sanctionner en temps réel toute décision prise par l’entreprise allant à l’encontre de ses intérêts.

Si, comme le montre le rapport d’Oxfam, les entreprises se cachent dans les paradis fiscaux pour échapper à l’impôt ou cherchent à comprimer la masse salariale, c’est bien sous la pression exercée par l’actionnaire obnubilé par l’appréciation à la hausse du cours de la Bourse. Qu’attendent alors nos politiques pour modifier ces règles du jeu et contrôler ainsi l’extraction de la rente organisée par la finance aux dépens de l’économie réelle ? Pour donner plus de poids aux salariés dans les conseils d’administration et réduire les biais court-termistes des marchés financiers en instituant de nouvelles normes prudentielles et comptables ? Et pour promouvoir les banques publiques qui financent véritablement l’investissement dans l’économie réelle ?

Tristan Auvray, Thomas Dallery et Sandra Rigot sont les auteurs de L’entreprise liquidée : la finance contre l’investissement (Michalon, 2016).


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