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"Plus les libertés fondamentales semblent acquises, moins les citoyens s’y sentent attachés."
par Chloé Morin.
dimanche 29 juillet 2018
publié par Christian Maurel

Tribune.

« Plus les libertés fondamentales semblent acquises, moins les citoyens s’y sentent attachés »

Chloé Morin, directrice de projets internationaux chez Ipsos, relève, dans une tribune au «  Monde », à l’occasion d’une étude effectuée pour l’ONG Human Rights Watch, que les pays les plus démocratiques sont les plus sujets à une dérive populiste.

A la fin du XXe siècle, de nombreux théoriciens pensaient qu’une fois affirmés dans un pays, les principes démocratiques — dont la garantie des droits humains ou l’existence de contre-pouvoirs et d’institutions représentatives — s’enracineraient, et qu’aucun retour en arrière ne serait ni possible ni jugé souhaitable par des citoyens nouvellement « libérés ». La thèse selon laquelle la consolidation démocratique serait un processus inéluctable est fortement remise en cause

L’affirmation de l’universalité des droits humains était considérée comme si évidente et si désirable que nul n’avait songé que l’opinion publique — à travers son adhésion à ce que nous appelons aujourd’hui les mouvements populistes, ou bien à travers un retrait sur la sphère individuelle et une indifférence croissante pour la vie de la cité (phénomène qui faisait déjà partie des craintes exprimées par Tocqueville) — puisse un jour s’ériger en obstacle à cette affirmation. Une fois les institutions nécessaires à l’expression de la volonté populaire mises en place, les droits et libertés de chacun garantis, nul n’avait songé à se demander si le système démocratique pourrait nourrir en son sein les germes de sa destruction.

Pourtant, avec la montée des populismes dans de nombreux pays occidentaux, la thèse selon laquelle la consolidation démocratique serait un processus inéluctable est fortement remise en cause. Plutôt qu’à une « fin de l’Histoire », nous assistons, sans toujours en comprendre les causes profondes, à un recul de l’adhésion aux principes démocratiques dans de nombreux pays.

Paradoxe inquiétant

Ipsos a récemment réalisé pour l’ONG Human Rights Watch une vaste étude auprès des citoyens d’une trentaine de pays, afin de comprendre leur perception des droits humains et de leur importance. Cette étude met en évidence un paradoxe inquiétant : plus les droits humains et libertés fondamentales semblent acquis — et il convient ici de préciser que ce n’est pas le cas dans un certain nombre des vingt-sept pays interrogés — moins les citoyens se sentent concernés, attachés à ces droits fondamentaux, et donc mobilisés pour les défendre face aux tentations autoritaires.

Ainsi, en France, seulement un tiers des citoyens interrogés considèrent que les atteintes aux droits fondamentaux sont un réel problème. Si 63 % estiment que les droits humains sont importants pour construire une société plus juste, cette perception est nettement inférieure à celle de pays comme la Colombie (91 %), le Pérou (84 %), la Turquie (82 %), le Chili (81 %), la Malaisie et le Mexique (80 %) ou la Chine (79 %) et la Russie (76 %). L’indifférence, caractéristique des sociétés qui ont le luxe de voir leurs droits reconnus et protégés, semble donc bien être en train de s’imposer dans la plupart des pays européens

En outre, seulement 38 % des Français pensent qu’une loi spécifiquement dédiée à la protection des droits humains « améliore leur vie », et 36 % ne partagent pas cette idée. On constate que c’est souvent dans les pays européens, y compris dans des démocraties plus jeunes comme l’Espagne ou la Pologne, que la perception des bénéfices personnels liés à l’existence de droits de l’homme est la plus faible : seulement 33 % des Italiens pensent que les lois dédiées à la protection des droits humains « améliorent leur vie », 29 % des Serbes, 36 % en Allemagne, 38 % en France, 39 % en Belgique, et 41 % en Hongrie ou en Espagne. La Grande-Bretagne et les États-Unis ont, en revanche, une perception beaucoup plus nette des bénéfices personnels de telles lois (59 % et 58 % respectivement).

L’indifférence, caractéristique des sociétés qui ont le luxe de voir leurs droits reconnus et protégés, semble donc bien être en train de s’imposer dans la plupart des pays européens. Même dans les démocraties relativement jeunes, le souvenir de la vie avant que les droits humains ne soient garantis ne semble plus constituer un antidote suffisant contre la progression de l’indifférence.

Déconsolidation démocratique

De plus en plus, aux yeux des peuples occidentaux, la démocratie n’apparaît donc plus spontanément comme « le pire des régimes, à l’exception de tous les autres ». Les données exposées ici tendent à ce titre à accréditer la thèse du politologue allemand Yascha Mounk, très en vogue aux États-Unis, selon laquelle nous serions en train de vivre un processus de déconsolidation démocratique.

De la même manière qu’en France, la République — comprise comme un ensemble de valeurs que tous les Français ont en partage — a perdu une partie de son sens aux yeux d’une part de l’opinion publique, il semble que la démocratie soit devenue un mot-valise sans grande signification pour beaucoup.

Les principes et les valeurs qui la fondent sont affaiblis ou considérés comme dévoyés, essentiellement victimes de représentations collectives qui s’articulent de plus en plus autour de l’opposition du « nous » et du « eux » : on juge qu’ils bénéficient avant tout à d’autres, considérés comme illégitimes, et les populistes manipulent très habilement ces idées reçues.

Au nom de la sécurité

On pense ici au principe de représentativité, avec des opinions publiques qui, de plus en plus, considèrent être mal représentées dans les Parlements nationaux. On pense aussi à l’idée que les droits garantis à chacun bénéficieraient avant tout à ceux qui nous « menacent », idée autrefois cantonnée à l’extrême droite, mais qui a considérablement progressé depuis 2015.

Ainsi, plus d’un Français sur deux voit les droits fondamentaux avant tout comme une « faiblesse », des avantages que nous accorderions de manière injustifiée à des personnes qui ne les méritent pas — comme les criminels et les terroristes. Ainsi, 30 % affirment que « les seules personnes qui bénéficient des droits sont celles qui le méritent le moins, comme les criminels et les terroristes ». Une opinion que l’on retrouve chez 32 % des Allemands et des Belges, 29 % des Britanniques et des Hongrois, et 38 % des Espagnols et des Italiens.

A l’image du débat qui, en France, tendit de 2015 à 2017 à opposer « l’État de droit » à « l’état d’urgence » — il convenait, aux yeux de l’opinion, de choisir entre les deux —, tout se passe comme si le contexte de la menace terroriste avait contribué à imposer dans des esprits avides de sécurité l’idée que nos libertés étaient autant de faiblesses inacceptables face aux menaces, libertés auxquelles nous devrions renoncer au nom de la sécurité.

Indifférence

Cette tendance à disqualifier des droits ou valeurs démocratiques pour la simple raison que certains groupes en « abuseraient » n’est pas uniquement liée à la demande sécuritaire. Elle tient aussi au délitement des structures de solidarité, à l’insécurité économique qui génère, dans une grande partie des populations européennes et américaines, un sentiment qu’en haut et en bas de l’échelle des revenus se trouveraient des « assistés » bénéficiant de manière illégitime de la générosité collective — phénomène que le sociologue Olivier Schwartz avait nommé « tripartition de la conscience sociale ».

Il est particulièrement visible, en France, s’agissant de l’accès aux prestations sociales : l’idée que le système favoriserait l’assistanat est désormais majoritaire dans l’opinion depuis plusieurs années. C’est d’ailleurs le principal facteur d’affaiblissement de notre modèle social aujourd’hui.

Au vu des données citées ici, il y a donc un risque réel dans les pays occidentaux : celui de voir la tentation autoritaire triompher face à des consciences citoyennes endormies ou rejetant ouvertement les principes démocratiques libéraux, avant tout soucieuses de se protéger des menaces intérieures et extérieures que sont à leurs yeux le terrorisme et la « pression » migratoire. Cette indifférence démocratique est particulièrement marquée, en France, chez les plus jeunes générations, comme l’illustrait l’étude Fractures françaises récemment publiée par Le Monde.

Chloé Morin.

Lire l’étude d’Ipsos, « Human Rights in 2018 » : https://www.ipsos.com/en/human-righ....


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