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Dans Le Monde du 10-5-2018.
"Plus les sujets sont complexes, plus on a besoin de regards interdisciplinaires"
François Taddei.
jeudi 10 mai 2018
publié par Christian Maurel

« Plus les sujets sont complexes, plus on a besoin de regards interdisciplinaires »

Dans un entretien au « Monde Campus », le fondateur du Centre de recherches interdisciplinaires François Taddei explique en quoi notre société aura de plus en plus besoin d’intelligence collective.

Polytechnicien, ingénieur des Ponts, des Eaux et Forêts, généticien, chercheur à l’Inserm, ce n’est pas un hasard si François Taddei a fondé le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), qu’il dirige depuis dix ans. Pour lui, la complexité des sujets nécessite des regards interdisciplinaires, dont notre société aura de plus en plus besoin.

Pourquoi avoir créé le Centre de recherches interdisciplinaires, le CRI ?

François Taddei : Il y a une quinzaine d’années, nous avons voulu aider des étudiants de différentes disciplines qui voulaient apprendre autrement… Ce pouvait être des biologistes qui avaient besoin de renforcer leurs capacités à modéliser, des mathématiciens qui avaient envie de comprendre telle dynamique dans le vivant, ou des médecins qui avaient envie d’utiliser le big data… Il fallait changer de paradigme.

Ces étudiants étaient conscients que l’intelligence collective, la discussion, la confrontation avec des étudiants d’autres disciplines leur apporteraient plus que le Web, dont ils se servaient par ailleurs. Nous étions déjà quelques-uns à faire de la recherche de cette façon-là, avec une approche systémique. Nous avons proposé à ces étudiants d’utiliser leur créativité pour penser des projets qu’ils ne pouvaient pas penser seuls. Cette expérience a donné naissance au master « Approche interdisciplinaire du vivant », qui associe théorie et expérimentation. Le CRI était né.

L’enseignement supérieur n’est-il pas trop en « silos » pour développer l’interdisciplinarité ?

Si, il l’est doublement ! D’une part, dans chaque discipline entre la recherche et l’enseignement, d’autre part entre la théorie et l’expérimentation. Prenez le mot « ingénieur ». En français, il contient le mot « génie » ; en anglais, « engineer » contient le mot « engine », moteur. Nous n’avons pas exactement la même conception que nos collègues anglo-saxons.

Comment concevoir une formation interdisciplinaire ?

J’aime beaucoup le concept japonais d’ikigai. C’est l’intersection entre ce que vous aimez faire, ce que vous savez faire, ce dont le monde a besoin et ce pour quoi vous pouvez trouver des ressources, ce qui vous fait gagner de l’argent. C’est l’intersection entre la passion, la vocation, la mission et la profession.

Le CRI aide les étudiants à trouver leur ikigai au niveau personnel, mais aussi au niveau collectif, à aligner les ikigai de tous dans le collectif. Cela ne s’enseigne pas en tant que tel, mais certaines métacompétences peuvent s’enseigner, à commencer par l’humilité, la capacité à coopérer, à faire preuve d’un esprit critique mais constructif. Il faut prendre conscience des limites entre la subjectivité et le réel, il faut s’affranchir de l’illusion de la connaissance.

Des enseignements conjuguent déjà plusieurs disciplines. Est-ce une première étape vers l’« ikigai » ?

Ces enseignements offrent une juxtaposition de disciplines. Mais c’est plus une pluridisciplinarité qu’une vraie interdisciplinarité. C’est-à-dire que l’on regarde séparément différents sujets, avec le regard de différentes disciplines. On est trop peu souvent invité à faire converger les regards sur un même objet. Or, tous les problèmes qui se posent aujourd’hui nous impactent de manière tellement différente que nous avons besoin de plein de disciplines pour les aborder.

Plus les sujets sont complexes, plus on a besoin de regards interdisciplinaires pour les comprendre et les traiter. Par exemple, si vous étudiez le droit, vous ne faites que du droit, mais cela ne suffit pas si vous voulez traiter du droit pour la robotique ou de l’éthique pour l’intelligence artificielle. Vous allez avoir besoin d’un double regard. Quand on parle d’humain génétiquement modifié, est-ce un problème de génétique, philosophique, éthique, légal, de société ? En fait, c’est tout cela à la fois ! Il y a quelques années, c’était un problème de science-fiction, aujourd’hui, cette question se pose.

Comment amener les jeunes à avoir cette approche ?

Il y a plein de manières de le faire. On peut les interroger sur ce qui les touche, les problèmes de culture, d’environnement, de biodiversité, de genre, de pauvreté… Il n’existe pas de solutions simples à ces sujets complexes. Pour comprendre leur complexité, il faut les aborder sous différents angles. Si vous avez ce débat avec plusieurs jeunes issus de disciplines différentes, de parcours, de pays, de milieux sociaux différents, vous constaterez et ils constateront la richesse des points de vue auxquels ils n’avaient jamais songé.

L’historien sociologue J. R. Hollingsworth a cherché quelles étaient les différences entre ceux qui ont fait les 300 découvertes les plus importantes en recherche biomédicale au XXe siècle et ceux qui auraient pu les faire. Ceux qui y sont parvenus sont ceux qui ont franchi les frontières géographiques, mais aussi culturelles, scientifiques, linguistiques, disciplinaires, etc. Et ce sont souvent des artistes ! Il y a parfois besoin de faire un détour pour trouver quelque chose de nouveau.


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