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Dans Le Monde du 30-4-2017.
"Pour une poétique des civilisations"
Entretien avec Christian Taubira et Edgar Morin.
dimanche 30 juillet 2017
publié par Christian Maurel

" Pour une poétique des civilisations "

Invités des Controverses du Monde au festival d’Avignon le 8 juillet 2017, Christiane Taubira et Edgar Morin ont cherché à faire le pari du dialogue des civilisations grâce à une politique qui s’appuierait sur une poétique, c’est-à-dire sur la puissance créatrice de l’art et des pensées philosophiques capables de saisir la complexité de notre Terre patrie.

Qu’est-ce que la poétique ?

Edgar Morin : Nos vies ont deux polarités : l’une que l’on peut appeler la prose et l’autre la poésie. La prose, c’est lorsque nous sommes obligés de faire des choses sans joie, qui ne nous plaisent pas, nous ennuient et nous forcent. La domination du chiffre et la compartimentation propres à notre civilisation tendent à asphyxier la poésie. Mais nous résistons. Les surréalistes l’avaient compris, la poésie se récite, se lit, mais surtout, elle se vit. Elle est partout où il y a de l’effusion, de la communication, de l’amour, de la joie et du jeu. Nous la trouvons dans les beautés de la nature, les spectacles de théâtre et de cinéma ou les arts. Mais aujourd’hui, toute cette part poétique de la vie est menacée. Pour fleurir, elle doit permettre à la fois l’épanouissement et la réalisation du " je " au sein d’une communauté. Si le " nous " étouffe le " je ", la poésie s’autodétruit. Prenez les grands rassemblements de Nuremberg, les participants vivaient dans une communion absolue de la supériorité de la race arienne. Il s’agissait d’une poésie noire où la collectivité submergeait la conscience individuelle. Pour vivre poétiquement, il faut donc sans cesse dialectiser la raison et la passion pour trouver une navigation entre la passion régulée par la rationalité qui conduit à la démesure, et la raison froide et glacée, reine maîtresse du calcul, qui est une prose terrifiante.

Dans quelle mesure une politique de civilisation pourrait-elle s’appuyer sur une poétique ?

E. M. :Quand je parle de " politique de civilisation ", il ne s’agit pas de dire que l’on peut imposer la vie poétique, mais simplement que l’on doit favoriser, dans nos sociétés, l’expression des poésies et faire régresser le poids du déterminisme mécanique, du calcul et de l’intérêt. Une politique de la poétique se situe à deux niveaux. A l’échelle individuelle, elle peut être comprise comme une tentative de gouverner sa propre vie, de réduire la part de prose et de permettre à la part de poésie de s’épanouir. A l’échelle collective, les États et les politiques doivent prendre conscience que la vie humaine n’est pas uniquement le résultat d’une baisse d’impôts ou d’une augmentation des points de PIB. Alors seulement nous pourrons développer les maisons de la culture, en faire des lieux de poésie beaucoup plus riches. Aujourd’hui, la multiplication des festivals illustre ce besoin de poésie, qui n’est toutefois satisfait, périodiquement, bien souvent que quelques jours dans l’été. C’est un problème fondamental que nous devons nous poser et poser à la pensée politique.

Pensez-vous que la poétique soit aujourd’hui réduite à l’artistique et qu’il faut la réintroduire dans nos vies autrement que par la culture ?

Christiane Taubira :Tout à fait, donner l’hospitalité à la poésie relève d’un art de vivre. Ce n’est pas un surcroît, un supplément d’âme ou un loisir, mais un rapport à la pensée, à la parole et à la relation qui doit structurer la vie. La poétique est pour moi un acquiescement à la beauté, beauté que l’on trouve aussi dans le tragique. Or c’est cet acquiescement qui nous évite de nous enfermer dans le prosaïque à l’état pur. Édouard Glissant, penseur universel, a profondément exploré ce rapport entre la poétique et la politique. Aujourd’hui, la politique se réduit de plus en plus aux chiffres, le discours est devenu froid et distant. Or, il y a un réel danger à ce que la politique ignore la poétique. Il y a, chez les hommes politiques, un complexe de la compétence qui les conduit à vouloir démontrer constamment aux citoyens qu’ils sont capables et qu’ils méritent leur place. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de prouver que l’on peut, avec les citoyens, percer un chemin et l’emprunter, mais de démontrer que l’on est capable de comprendre les courbes, d’étudier et de produire des tableaux de chiffres. C’est un malentendu colossal qu’il faut absolument dissiper. Les politiques ont perdu une importante bataille culturelle devant une armada d’experts, de techniciens qui arrivent, avec talent, à traduire des situations et des solutions en chiffres, en courbes et en éléments tangibles. Les politiques ont renoncé à définir les finalités de cette traduction chiffrée. L’espace politique a rétréci, il n’est plus le lieu où l’on se demande si, au-delà du quotidien et du contingent, nous sommes capables de définir un horizon.

Dès lors, qu’est-ce qu’une politique qui prendrait en compte cette poétique ?

C. T. : La poétique nourrit la politique, elle la structure et l’irrigue en permanence, mais ses effets sont intangibles. Je situe la poétique, dans son rapport à la politique, de façon plus organique. Je ne serais pas étonnée qu’un responsable qui ne lit pas et ne va ni à l’opéra, ni au théâtre, ni au concert, puisse comprendre la nécessité de financer un festival. Mais j’attends davantage de lui, je veux qu’il saisisse qu’il n’a pas le droit de prendre des décisions qui ont des effets sur la vie des gens s’il ne comprend pas ce qui les anime, nourrit leurs émotions et motive leurs actions irrationnelles ou fantaisistes. S’il ne comprend pas tout cela, je pense qu’il faut qu’il s’occupe de sa vie, pas de celle des autres. Depuis des années, je nourris ma pensée et ma compréhension de la vie par mes lectures. C’est ce qui m’a aidée à trouver mon chemin, à le sabrer et à poursuivre.

E. M. : Je ne demande pas à un homme politique d’être cultivé, je connais des gens doués d’une profonde sensibilité et d’une grande intelligence qui n’ont pas de culture, mais un bien meilleur sens que certains agrégés. Mes vérités m’ont été révélées par des œuvres littéraires et cinématographiques. Toute une part de moi-même s’est -découverte à travers Anatole France et -Dostoïevski. Le premier professait un scepticisme, une autocritique et une ouverture sur l’humanité. Le second m’a ouvert à la souffrance de l’humilié et de l’offensé, m’a donné le sens de la rédemption et du pardon. La culture est importante parce qu’elle nous aide à mieux connaître l’être humain et à nous connaître. Le roman n’est pas seulement quelque chose qui nous divertit, c’est une plongée dans l’humain, dans les subjectivités qu’aucune science ne propose.

Le terme même de " civilisation " vous semble usé ?

C. T. : Non, c’est l’usage qui en est fait. Hölderlin se demandait à quoi servent les poètes par temps de détresse. Dans des moments de fortes tensions collectives, la poésie est pulvérisée. Si aujourd’hui nous nous interrogeons sur les chocs de civilisation et les confrontations inévitables, c’est parce que ceux qui dirigent le monde le font selon des logiques et des schémas qui conduisent plus volontiers à des belligérances qu’à des disponibilités au dialogue. Le mot civilisation comprend celui de civilité. Or nos civilisations très armées et très douées pour vendre des armes ont oublié cette dimension. Penser les civilisations ne consiste pas à dire qu’il y a des endroits sur Terre où la façon de faire société est plus civilisée que d’autres. Penser la et les civilisations, c’est penser que les êtres humains ont construit des socialités et des cultures différentes. Edgar Morin rappelait les risques des excès de la raison et de l’évacuation du désir et du besoin de spiritualité. Avec ou sans dieu, avec ou sans majuscule, l’être humain a besoin de transcendance, de penser qu’il n’est pas que chair et muscles. Nous n’avons pas seulement besoin de tracer des courbes, mais de repenser et de nous repenser dans le monde.

Comment fait-on aujourd’hui pour -reconstruire un " nous " dans cette mondialisation chaotique ?

C. T. : Il nous faut repenser le monde et notre place. Pour le poète grec, Méléagre de Gadara : " L’unique patrie, étranger, est le monde que nous habitons ; un seul Chaos a produit tous les mortels. " Aujourd’hui, le monde est composé principalement d’États-nations, il n’en a pas toujours été ainsi, c’est un produit de l’Histoire. Ce mode d’organisation collective régit le reste de la vie humaine. Parce qu’il y a des États-nations, il y a une Organisation des nations unies, un Conseil de sécurité, des obligations de chaque État vis-à-vis des autres et des pouvoirs de l’ensemble sur chacun. Se penser dans le monde n’enlève rien à nos frontières, ne supprime pas les contours de nos cultures ni l’empreinte collective, nationale ou historique des œuvres d’art, mais rappelle la présence du monde, indispensable pour éviter les affrontements. Les cultures dialoguent. On constate certaines supériorités technologiques entre les États, mais il n’existe pas de monopole de la capacité créatrice. Tous les êtres humains peuvent dépasser leur enveloppe charnelle et les contingences immédiates pour transfigurer leur pensée et proposer une vision. Le ciel, pour les scientifiques, est composé d’astres morts qui nous envoient leur lumière des millions d’années après leur disparition ; d’autres l’ont peuplé d’anges et d’archanges. Les hommes et les femmes circulent, se parlent, inventent des mots, découvrent d’autres langues, comprennent la musique, traduisent et figurent ce qu’ils ont dans leur tête. Ces échanges permanents -assurent une circularité entre les cultures.

E. M. :L’égocentrisme total des États-nations rend difficile la moindre action en commun. Regardez comme il a été compliqué d’arriver à un accord sur le réchauffement climatique. Accord qui n’est lui-même qu’une petite réponse aux problèmes de la biosphère et de la planète. Nous devons, par l’esprit, avoir une conscience planétaire, celle que nous formons une communauté humaine de destins confrontés aux mêmes périls immédiats. L’Histoire a vu beaucoup de métamorphoses. L’Europe d’aujourd’hui est très différente de celle du Moyen Age ou de 1950. Donc la métamorphose est -possible, mais nous ne sommes pas encore dans les bonnes conditions psychologiques et -sociologiques pour qu’une prise de conscience survienne. Dans le climat d’angoisse actuel, on se referme sur une identité particulière, religieuse ou nationaliste, on -occulte l’identité commune.

Donc l’identité ne s’oppose pas à la mondialité, ni le particularisme à l’universalisme ?

C. T. :On peut avoir un enracinement culturel solide et la conscience d’appartenir au monde. Je porte des traces d’Amérindiens, d’Européens, d’Africains et d’Asiatiques. Mon désir et mon plaisir d’être consciente du reste du monde ne m’empêchent pas d’être ancrée dans ma culture amazonienne. Je parle créole et je danse la sanpula ou l’awassa. Le choix n’est pas à faire entre la revendication pathologique d’une appartenance ethnique et le fait d’avoir conscience du monde.

E. M. :Je suis avant tout un être humain, mais je suis aussi un citoyen de la Terre, français, méditerranéen, juif et européen. Quand j’étais petit, j’étais embarrassé de ne pas avoir d’identité une et évidente, mais ce qui a longtemps été pour moi une infirmité est devenu une source de richesses. Nous avons tous une identité multiple, celle de nos deux familles, notre identité locale, nationale… L’identité n’est pas monolithique ou monopoliste, elle est une et plurielle. Et il faut nourrir cette multiplicité.

Des intellectuels pour comprendre demain.

Le Brexit et la présidence de Donald Trump, la crise des réfugiés comme la recomposition des alliances géopolitiques au Moyen-Orient, dessinent un univers qui n’a plus rien à voir avec celui que les Occidentaux avaient construit après-guerre. Le Monde a demandé à des intellectuels et acteurs de la politique internationale d’analyser les ressorts de ce nouveau désordre mondial, d’éclairer ces changements politiques, économiques et civilisationnels majeurs, afin d’élaborer des outils destinés à inventer d’autres mondes possibles.

Propos recueillis, par Nicolas Truong.

© Le Monde


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