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Dans Le Monde du 6-7-2018.
Qu’est-ce qui rend une ville intelligente ? / "La crise urbaine, c’est la crise du capitalisme".
Deux visions des choses ?
vendredi 6 juillet 2018
publié par Christian Maurel

Nous avons voulu mettre ces deux contributions en face à face. Pour que chacun se construise un point de vue plus critique sur vivre et habiter demain.

Une remarque : il n’y est nullement question du mouvement de ce que l’on appelle les "villes en transition" qui, à notre sens, font une place réelle au "gouvernement" de/et par les habitants et à l’institution de "communs" plus difficilement contrôlables et appropriables par le marché et les États...

Christian Maurel, co-rédacteur du site.

Qu’est-ce qui rend une ville intelligente ?

Participation citoyenne, respect de l’environnement et de la vie privée, lutte contre les inégalités, qualité de vie… Quels sont les critères qui définissent une " smart city " ? Et comment évaluer ces politiques urbaines ?

Les villes intelligentes, on en parle, on en rêve, on en a peur. Mais on ne sait pas clairement ce qu’on en attend. Premier point : il n’y a pas de définition sur laquelle réunir un consensus. La notion initiale qui consistait à dire qu’une ville était " smart " quand elle utilisait des technologies (numérisation des services municipaux, serveurs puissants, fibre optique…) pour devenir plus efficace n’est plus retenue par personne.

La ville intelligente, c’est celle qui se soucie avant tout du bien-être de ses habitants. La technologie n’est qu’un moyen, car les enjeux sont plus larges : la participation citoyenne, le respect de l’environnement, la lutte contre les inégalités, la résilience, la qualité de vie… Une approche à peu près acceptable de la ville intelligente semble provenir d’une modeste administration britannique qui la conçoit comme " une série de pas grâce auxquels les villes deviennent vivables, résilientes et, de ce fait, capables de répondre de manière rapide à n’importe quel défi ".

Deuxième point : la multiplication des données produites par les villes et leurs habitants rend possible une évaluation. Boston (Massachusetts) a mis en place un tableau de bord accessible à tous pour mesurer l’avancement des travaux et des plans mis en œuvre. La mairie de Vienne (Autriche) met en ligne de multiples statistiques qui permettent de voir, pour chaque service urbain, quelle est la population touchée, la part du budget qui y est consacrée. La difficulté, -au-delà des chiffres, est de déterminer des critères de " succès ", de tenir informée la population de l’existence de ces outils, et de trouver un cap.

Classements insatisfaisants

Ce cap est très variable d’un continent à l’autre : en témoignent les exemples que nous présentons dans ce dossier. En Europe, la maîtrise du réchauffement climatique est au cœur du nouveau quartier de Kalasatama, à Helsinki (Finlande). Celui-ci veut afficher un bilan énergétique neutre en 2030, quand 25 000 habitants et 10 000 salariés peupleront le quartier. Ses immeubles produisent de l’énergie, récupèrent la chaleur des eaux usées, organisent la mutualisation d’équipements entre habitants… Tandis que les citoyens testent en conditions réelles des solutions proposées par des start-up : application de pilotage de l’énergie, plate-forme anti-gaspillage de nourriture, autopartage de véhicules électriques…

Au Canada, la ville de Toronto a choisi de laisser Google aux manettes d’un quartier. La firme y déploie un intense maillage de capteurs pour agréger de multiples données collectives et personnelles, de la consommation d’eau et d’électricité aux flux de piétons en passant par la qualité de l’air, le taux de remplissage des poubelles et l’occupation des parkings. L’idée directrice : que la ville s’adapte aux usages des citoyens et à leur environnement.

Singapour, où Le Monde va remettre ses prix de l’innovation urbaine le mercredi 11 juillet, n’a pas peur d’investir dans le très long terme. Son gouvernement mise sur l’éducation, la recherche et la valorisation des technologies (en particulier les véhicules autonomes et les drones). La cité-Etat aimerait ainsi être un laboratoire de la ville de demain, avec des solutions toujours plus imaginatives. Et en se souciant moins que nous ne le faisons de la protection de la vie -privée des citoyens.

Peut-on juger et jauger ces différents modèles ? La réponse est délicate. Les classements des " villes les plus intelligentes " sont doublement insatisfaisants, parce que les critères varient et parce que les méthodologies ne sont pas toujours rigoureuses. Seule leçon indiscutable, la diversité des résultats montre bien qu’il n’y a pas de modèle.

Dans le même temps, on voit apparaître une " science des villes " ayant pour promoteurs des universitaires comme Michael Batty, Geoffrey West ou Carlo Ratti. L’enjeu : sortir du relativisme, et trouver un vrai moyen, grâce à la recherche, d’évaluer et de comparer des politiques urbaines. Avec cette éternel problème : comment mesurer ce qui est difficilement quantifiable, comme le bonheur d’habiter dans une ville, l’impact sociétal d’un nouvel équipement urbain, le sentiment d’insécurité, ou encore le degré de satisfaction de telle ou telle catégorie d’habitants ? Comme le dit un aphorisme de statisticien attribué à Einstein, " tout ce qui compte ne peut pas être compté et tout ce qui peut être compté ne compte pas forcément ".

Jessica Gourdon et Francis Pisani.

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" La crise urbaine, c’est la crise du capitalisme "

Le géographe Richard Florida étudie l’évolution des villes. Après leur déclin puis leur gentrification, il constate qu’aujourd’hui les grandes métropoles internationales sont inaccessibles à ceux qui y travaillent.

Rock star " de la pensée urbaine, l’Américain Richard Florida, professeur à l’université de Toronto, s’est fait connaître grâce à son best-seller The Rise of the Creative Class (Basic Books, non traduit). Paru en 2002, cet ouvrage raconte le grand mouvement de reconquête des villes américaines par les professions intellectuelles, les artistes, les jeunes actifs, les chercheurs, et l’essor de toute l’économie qui y est associée. Cette -gentrification a été, selon lui, le moteur de la renaissance de nombreuses villes américaines. En 2017, Richard Florida, qui est aussi cofondateur du magazine CityLab, a publié The New - Urban Crisis (" La Nouvelle Crise urbaine ", non traduit). Il y raconte une tout autre histoire.

Les villes américaines ont été au centre de vos travaux de recherche. Quel récit -faites-vous de leur histoire récente ?

Quand j’étais petit, dans les années 1960 et 1970, les villes américaines étaient en déclin. A Newark (New Jersey), où je vivais, les boutiques, les restaurants, les usines traditionnelles, comme celle de lunettes où travaillait mon père, fermaient. Tous ceux qui le pouvaient – c’est-à-dire toute la classe moyenne, dont je faisais partie – quittaient les villes. On a alors assisté à l’essor des banlieues résidentielles. Ensuite, à partir de la fin des années 1990, et surtout pendant les années 2000, de nombreux centres-villes délaissés ont commencé à être investis par la " classe créative ". Par les professions intellectuelles, les gays, les artistes… Bref, par tout un mouvement bohème qui a alimenté une nouvelle économie de boutiques, restaurants, de nouveaux services, de festivals, etc. Et qui a permis aux villes de redevenir attractives pour une grande partie de la population. Et je ne parle pas seulement de New York ou de San Francisco. Des villes comme Denver, Philadelphie, Detroit, Pittsburgh sont revenues sur le devant de la scène grâce à cette revitalisation postindustrielle.

Aujourd’hui, vous racontez que les villes sont à nouveau en crise. Quelle forme prend-elle ?

Le problème, c’est que quelques grandes métropoles internationales concentrent la majorité des richesses, et deviennent de plus en plus inaccessibles. Dans ces villes superstars, l’explosion des prix de l’immobilier chasse peu à peu les artistes, les professions intellectuelles, les créatifs des quartiers qu’ils avaient investis. Mais ce ne sont pas les moins bien lotis, car ceux-ci trouvent souvent d’autres quartiers populaires où ils peuvent s’installer. Ce qui est terrifiant, c’est que les policiers, les pompiers, les gens qui travaillent dans des boutiques ou des restaurants, les -infirmiers, les artisans, les jardiniers doivent quitter ces grandes villes, devenues trop chères. Et vivre beaucoup plus loin, dans des zones mal desservies par les transports en commun. La nouvelle crise urbaine n’est pas une crise du déclin des villes, comme dans les années 1970. C’est une crise causée par leur succès. Et la conséquence, c’est qu’aux États-Unis nous avons d’un côté une petite vingtaine de métropoles superstars, entrées de plain-pied dans l’économie de la connaissance, et de plus en plus riches. Et tout le reste du pays qui plonge et s’appauvrit. La crise urbaine, c’est la crise centrale du capitalisme contemporain.

Les grandes villes européennes font-elles face, selon vous, aux mêmes défis ?

Oui, je crois. A mesure que la gentrification s’accélère, nous assistons à ce que l’essayiste Simon Kuper a appelé la " ploutocratisation " des grandes villes. Les métropoles ne sont plus des endroits pour héberger des gens, mais les supports de placements immobiliers peu risqués, réalisés par des personnes ou des entreprises très riches. Et cela va continuer. Pour des supervilles comme Paris, New York ou Londres, nous n’en sommes qu’au début. C’est un problème, car une ville sans diversité, sans mélange, cela devient une ville vide, neutre, blanche… Une ville meurt quand elle n’arrive pas à retenir son énergie créative et sa diversité. Le défi de Paris, comme celui de New York, c’est de trouver un modèle de développement urbain qui soit plus inclusif, et non pas à l’avantage des plus riches. La grande différence, c’est qu’en Europe, vous avez des gouvernements nationaux et locaux qui marchent, et qui ont un sens de l’action publique. Vous avez la possibilité de lancer des politiques dans les domaines des transports, de la construction de logements, des routes, de l’éducation, afin de remédier aux inégalités territoriales. Ce n’est pas le cas aux États-Unis. Vous, les Européens, devriez voir notre situation comme une alerte, un contre-exemple : ne suivez pas notre voie !

La crise urbaine, c’est donc d’abord celle des villes petites et moyennes, qui meurent petit à petit ?

Oui, c’est certain. Aujourd’hui, aux États-Unis, il y a moins de pauvres dans les grandes métropoles que dans les villes périphériques et dans les zones rurales. C’est là que la crise des opioïdes fait des ravages. C’est là que les emplois disparaissent, à mesure que ferment les zones industrielles et les centres commerciaux. C’est là, où se concentrent toutes les difficultés économiques du pays, que les gens ont voté pour Donald Trump à la dernière élection présidentielle.

Mais le vote Trump, ce ne sont pas seulement les riches et les intellectuels des métropoles contre les classes moins favorisées des zones rurales et périphériques. C’est aussi un clash sur les valeurs. Les citadins, riches ou pauvres, ont tendance à valoriser davantage l’ouverture aux autres, l’accueil des immigrés, la liberté d’être homosexuel, l’égalité entre femmes et hommes… Habiter dans les grandes villes, c’est avoir un mode de vie plus cosmopolite et moins patriarcal qu’ailleurs – plus " européen ", quelque part. Le reste du pays, qui subit de plein fouet la crise, se sent aussi menacé par ces nouvelles valeurs.

Vous avez écrit dans " CityLab " que certaines zones rurales attirent désormais des jeunes, des créatifs, des intellectuels. Est-ce une nouvelle tendance ?

Oui, c’est un mouvement qu’on observe aux États-Unis, mais qui n’est pas complètement nouveau – pensez au petit village de Woodstock qui continue d’attirer beaucoup de jeunes. En raison des prix des loyers dans les grandes villes, de plus en plus de créatifs s’installent dans de petites villes rurales, attirés par leur cadre de vie – il s’y développe une nouvelle économie autour du tourisme vert, de l’art, de la gastronomie… Mais cette évolution ne concernera qu’une petite minorité de villes rurales : celles qui ne sont pas trop loin des zones urbaines denses, qui sont bien connectées par les transports, qui se situent dans de belles régions proches d’un lac, de la mer, ou d’une université…

Amazon a lancé une compétition entre les villes nord-américaines pour accueillir son deuxième siège, avec des milliers d’emplois à la clé. Que pensez-vous de cette méthode ?

C’est n’importe quoi. Et c’est un jeu très dangereux. Même les maires les plus progressistes du pays sont en train de se mettre à genoux devant Amazon, et c’est à qui offrira les conditions fiscales les plus avantageuses à cette entreprise. Ces maires sacrifient de l’argent qui aurait pu être utilisé pour investir dans les transports publics ou dans le logement abordable. En Europe, tout le monde crierait au scandale ! Tout cela est grave, car cela mine les fondations de l’action politique, ce que je trouve terrifiant.

Propos recueillis par Jessica Gourdon.


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