Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesMonde du travail
Dans Le Monde des livres du 15-9-2017.
Travailleurs 2.0. Le rapport au travail et aux loisirs à l’ère d’Uber.
Patrice Flichy.
vendredi 15 septembre 2017
publié par Christian Maurel

Travailleurs 2.0. Le sociologue Patrice Flichy se penche sur le rapport au travail et aux loisirs à l’ère d’Uber.

Peu de sujets se prêtent aujourd’hui autant à la caricature quand ils pénètrent l’espace public que celui du travail. Certains veulent l’intensifier. D’autres le réduire. Les uns et les autres partagent souvent l’illusion que cette question est affaire de négociation entre partenaires sociaux ou de décision publique. Ils peinent pourtant à voir les mutations profondes des formes du travail comme le poids que prend désormais, dans ces mutations, la numérisation de l’ensemble des activités humaines.

C’est précisément à ces deux problèmes que le sociologue Patrice Flichy s’est attaqué dans un livre très documenté (Le nouvelles frontières du travail à l’ère numérique, Seuil "Les livres du nouveau monde"). On y trouve tous les éléments d’une enquête sur la signification du travail dans un monde étrange – le nôtre ! – où les plus grandes multinationales se présentent comme des temples de la contre-culture, attentives à l’épanouissement de leurs employés.

Afin de saisir ce qui se joue là, Patrice Flichy propose d’abord de se confronter à l’opposition, sur laquelle se sont beaucoup appuyées les sciences sociales, entre labeur et loisir, plus floue, pour lui, qu’il n’y paraît. Le loisir s’apparente souvent à un " autre travail " : le jardinage, le bricolage ou la cuisine, comme tant d’autres loisirs " sérieux ", ont, par exemple, souvent été jadis sources de revenus.

Tout un pan de notre rapport au travail contemporain hérite d’ailleurs des mouvements qui ont promu le travail autonome, le do it yourself. Flichy en retrace la genèse, des coopératives socialistes de William Morris en Grande-Bretagne, à la fin du XIXe siècle – dans lesquelles on apprenait à construire sa propre maison –, au mouvement punk, avec son discours valorisant une expression artisanale en butte avec l’industrie musicale : " Voilà un accord, en voilà un autre, et un troisième. Maintenant monte un groupe ", proclamait le fanzine Sniffin’ Glue en 1977. La voie des makers est-elle en passe de devenir aujourd’hui l’avenir du travail ? Flichy s’applique à le démontrer en mettant en évidence les révolutions sociales, économiques et culturelles dont la numérisation de l’activité est porteuse. Les " plates-formes " d’échange entre particuliers sont au cœur de l’enquête : elles facilitent, selon lui, la création de communautés d’intérêt ou le partage des connaissances.

Précarité

L’" autre travail " des anciens ouvriers d’usine devient pour Flichy un " travail ouvert ", autoproduit et " libre " comme les logiciels du même nom sur lesquels il s’appuie. Le prix à payer pour les individus est évidemment celui de la précarité. " L’étudiante qui fait un stage au sein de la plate-forme dont elle est une grande utilisatrice, note Flichy, n’y sera peut-être jamais embauchée, la graphiste indépendante peut perdre des clients qui découvrent ses “dessins perso” et ne les apprécient pas, le chômeur qui obtient grâce à Airbnb quelques revenus peut être obligé d’arrêter son activité à la suite de plaintes des autres -occupants de l’immeuble… " Certains feront de leur " travail ouvert " une véritable carrière. D’autres resteront des " outsiders ", malgré la promesse faite par ces plates-formes d’un renversement des règles du jeu économique.

Pour autant, le sociologue semble croire dans la capacité des individus à survivre – et pour certains à prospérer – dans cet univers risqué et instable dans lequel travail et passions se mélangent. Un univers où, comme le rap-pelait la sociologue italienne Tiziana Terranova, le " travail ouvert " peut étrangement être " réalisé avec plaisir " et " source d’exploitation ".

Gilles Bastin.

© Le Monde


Répondre à cet article