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Dans Le Monde du 7-7-2018.
Un théâtre pour donner du sens au chaos du monde.
Alexandra Badea.
samedi 7 juillet 2018
publié par Christian Maurel

On ne peut être que d’accord avec ce que dit Alexandra Badea d’autant qu’elle reprend ce que d’autres ont dit il y a bien longtemps. Paul Klee écrivait déjà à propos de l’art moderne qu’il ne devait pas "reproduire le visible" mais rendre visible". Une remarque qui est en même temps une question : doit-on continuer à penser la fonction artistique uniquement dans le cadre de la démocratisation de ce qu’une minorité, dont les artistes, considèrerait comme la bonne culture ? Et les publics, les gens, les habitants... (comment les nommer ?), quelle place leur laisser, leur reconnaître ? Uniquement celle de venir s’assoir dans une salle de spectacle ?

"La première chose qu’un artiste devrait oublier, c’est le besoin d’être aimé par son public", nous dit Alexandra Badea. Peut-être, ouvre-t-elle là une porte sur un espace encore presque totalement inexploré, celui du désaccord, du conflit, du refus et d’une possible transformation qui ne devrait pas concerner la seule relation des artistes avec le monde....

Christian Maurel, co-rédacteur du site.

Un théâtre pour donner du sens au chaos du monde.

L’écrivaine et metteuse en scène Alexandra Badea s’interroge sur le rôle du théâtre, qui, selon elle, ne doit pas chercher à choquer le confort bourgeois, mais à donner la parole aux héros du quotidien et aux oubliés de l’Histoire

On nous parle. On nous parle sans cesse. On ne peut plus arrêter le flux de l’information et l’information se dilate à l’infini. On vit dans une spirale de dépêches et d’images qui se déclinent obsessionnellement. On est les êtres les plus informés de l’Histoire et pourtant on ne comprend plus grand-chose de ce qui nous entoure. C’est cette incompréhension qui nous paralyse, qui nous rend tristes, passifs ou agressifs.

Quels sont les territoires où on peut encore se poser, prendre le temps, réfléchir ensemble et nommer ce qui nous traverse ?

Le théâtre a toujours été un espace de débat et de pensée. Est-il encore investi par ces attributs aujourd’hui ?

Dans un moment où on essaie de mesurer son " efficacité " par les mêmes paramètres qu’on applique aux multinationales, comment peut-on garder encore la singularité de ce territoire où une autre pensée peut se déployer ?

Qui est le garant du sens d’un acte artistique dans un contexte où on demande au metteur en scène d’assumer aussi la fonction de producteur du spectacle, de directeur d’une compagnie qui est évaluée avec les outils du néolibéralisme ? Ça pourrait être l’auteur-écrivain, mais sa place a été de plus en plus réduite, et avec le temps on l’a transformé en collaborateur secondaire au service du metteur en scène. Comment garder une distance vis-à-vis de ce système qui a tendance à évaluer la puissance d’un acte artistique par rapport aux recettes engendrées ? Comment échapper à la tentation de créer des spectacles vidés de sens qui séduisent uniquement par leurs formes, car elles correspondent à l’esthétique dominante qui conforte sans rien déranger ?

La première chose qu’un artiste devrait oublier, c’est le besoin d’être aimé par son public.

On devrait pouvoir se dire avant chaque acte artistique qu’on pose qu’il sera peut-être le dernier. C’est cette pensée qui nous permet de nous libérer de toute injonction de l’institution, de la peur de l’échec, de la soumission aux esthétiques dominantes. Le théâtre est tout d’abord une pensée en mouvement, une pensée vivante, remplie de contradictions, d’émotion et de fragilité. La pensée d’un groupe d’artistes qui se réunit pour donner du sens au chaos qui les entoure, pour créer des outils qui leur permettraient de mieux comprendre ce qui leur arrive, de déplacer ensemble leur regard sur le monde et sur eux-mêmes.

Pendant longtemps on a essayé de détruire les codes, de briser l’art bourgeois, de contester, de donner une parole frontale, où on criait devant un micro sa colère, son incompréhension devant le monde. C’était nécessaire, mais ce n’est plus suffisant.

Pendant longtemps on a parlé de révolution sans rien entreprendre. La révolution commence d’abord à l’intérieur, par une remise en question profonde, par un nettoyage, par une ouverture. On ne peut pas démolir un système sans questionner ses propres contradictions, sans ébranler ses propres convictions, sans les confronter à d’autres visions qui nous paraissent lointaines.

Il ne suffit plus seulement de représenter le monde, mais de comprendre ses mécaniques, de donner un sens aux actions, de trouver la signification cachée du geste politique et intime, de changer de perception, de créer des nuances.

Rendre visible l’invisible

Il ne suffit plus seulement de rejeter, mais de rassembler, de déplacer les regards, de construire d’autres rêves et d’autres utopies, d’ouvrir plusieurs chemins à la fois.

Il ne suffit plus seulement de donner la parole, mais de donner de la parole, de creuser les strates du langage, de faire accoucher une pensée, de rendre visible l’invisible, de dire ce qu’on n’ose plus dire au quotidien, ou ce qu’on ne sait pas dire ou comment le dire.

Il ne suffit plus seulement de chercher à choquer ou à ébranler le confort bourgeois, mais de rendre audibles d’autres histoires, de travailler les récits manquants, de donner de la parole aux héros du quotidien, aux oubliés de l’Histoire, à ceux qui vivent à la marge, de créer un autre langage, de travailler d’autres imaginaires. Plus que jamais on a besoin de reconstruire, de rassembler les fragments de nos pensées éclatées, d’articuler une dialectique, d’emmener sur le plateau des voix diverses qui se cognent, qui s’entrechoquent, qui se contredisent.

Il ne suffit plus de raconter des histoires émouvantes, mais de raconter ces histoires qui pointent les problématiques de notre monde et qui nous révèlent des choses qu’on avait ignorées auparavant.

On devrait se poser plus souvent la question de savoir pourquoi on monte sur un plateau, qu’est-ce qu’on a à dire de nécessaire et d’urgent à ceux à qui on demande quelques heures de leur temps pour nous écouter.

On a besoin de chercher d’autres publics, de s’adresser à cette jeunesse qui doute, qui perd la confiance, qui s’autodévalue, qui a grandi sous une avalanche d’injonctions à l’ombre de l’obligation de la réussite et de la promesse de l’échec.

Comment parler à cette jeunesse ? Comment lui redonner confiance dans sa capacité de changer quelque chose et la force d’agir sur le monde ?

Est-ce qu’on la connaît suffisamment ? Est-ce qu’on a passé suffisamment de temps à ses côtés pour chercher à la comprendre, à connaître ses doutes, ses rêves brisés, ses utopies ?

Trop souvent on s’habitue au confort de nos salles de répétition, on n’a plus envie d’aller sur d’autres territoires. On devrait sortir plus facilement de nos zones de confort, on devrait s’habituer aux critiques, à ces critiques qui ne viennent pas de la Critique, mais des gens qui ne viennent pas dans nos théâtres, parce qu’ils ne croient plus qu’on ait encore quelque chose à leur donner. On devrait écouter sans chercher à convaincre, on devrait les laisser fissurer nos convictions. On ne peut plus monter sur un plateau pour donner des leçons.

On devrait créer des formes plus ouvertes, qui laissent la liberté de naviguer parmi des idées contradictoires.

Avant tout, nous ne sommes que des filtres, le filtre des idées qui circulent à un moment donné dans le monde qu’on habite.

Alexandra Badea.

© Le Monde


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