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Dans Le Monde du 15-1-2017.
Vive le populisme !
Contribution de Thomas Piketty.
dimanche 15 janvier 2017
publié par Christian Maurel

Vive le populisme !

Dans moins de quatre mois, la France aura un nouveau président. Ou une présidente : après Trump et le Brexit, on ne peut pas exclure que les sondages se trompent une fois de plus, et que la droite nationaliste de Marine Le Pen s’approche tout près de la victoire. Et même si le cataclysme est évité cette fois-ci, il existe un risque réel qu’elle parvienne à se positionner comme seule opposante crédible à la droite libérale pour le coup suivant. Du côté de la gauche radicale, on espère bien sûr le succès de Jean-Luc Mélenchon, mais ce n’est hélas pas le plus probable. Ces deux candidatures ont un point commun : elles remettent en cause les traités européens et le régime actuel de concurrence exacerbée entre pays et territoires, ce qui séduit nombre de laissés-pour compte de la mondialisation. Elles ont aussi des différences essentielles : en dépit d’une rhétorique clivante et d’un imaginaire géopolitique parfois inquiétant, Mélenchon conserve malgré tout une certaine inspiration internationaliste et progressiste.

Le risque de cette présidentielle, c’est que toutes les autres forces politiques – et les grands médias – se contentent de fustiger ces deux candidatures et de les mettre dans le même sac en les qualifiant de " populistes ". Cette nouvelle insulte suprême de la politique, déjà utilisée aux États-Unis avec le succès que l’on sait face à Sanders, risque une fois de plus d’occulter la question de fond. Le populisme n’est rien d’autre qu’une réponse confuse mais légitime au sentiment d’abandon des classes populaires des pays développés face à la mondialisation et la montée des inégalités. Il faut s’appuyer sur les éléments populistes les plus internationalistes – donc sur la gauche radicale incarnée ici et là par Podemos, Syriza, Sanders ou Mélenchon, quelles que soient leurs limites – pour construire des réponses précises à ces défis, faute de quoi le repli nationaliste et xénophobe finira par tout emporter.

L’erreur du traité de 2012.

C’est malheureusement la stratégie du déni que s’apprêtent à suivre les candidats de la droite libérale (Fillon) et du centre (Macron), qui vont défendre tous deux le statu quo intégral sur le traité budgétaire européen de 2012. Rien d’étonnant à cela : l’un l’a négocié et l’autre l’a appliqué. Toutes les enquêtes le confirment : ces deux candidats séduisent avant tout les gagnants de la mondialisation, avec des nuances intéressantes (cathos contre bobos) mais finalement secondaires par rapport à la question sociale. Ils prétendent incarner le cercle de la raison : quand la France aura regagné la confiance de l’Allemagne, de Bruxelles et des marchés, en libéralisant le marché du travail, en réduisant les dépenses et les déficits, en supprimant l’impôt sur la fortune et en augmentant la TVA, alors il sera bien temps de demander à nos partenaires de faire un geste sur l’austérité et la dette.

Le problème de ce discours supposé raisonnable est qu’il ne l’est pas du tout. Le traité de 2012 est une erreur monumentale, qui enferme la zone euro dans un piège mortifère, en l’empêchant d’investir dans l’avenir. L’expérience historique montre qu’il est impossible de réduire une dette publique de ce niveau sans faire appel à des mesures exceptionnelles. Sauf à se condamner à des excédents primaires pendant des décennies, ce qui grève durablement toute capacité d’investissement. De 1815 à 1914, le Royaume-Uni a ainsi passé un siècle à dégager d’énormes excédents pour rembourser ses propres rentiers et réduire la dette faramineuse issue des guerres révolutionnaires (plus de 200 % du PIB). Ce choix néfaste a contribué au sous-investissement dans la formation et au décrochage ultérieur du pays.

Alléger les dettes publiques.

Entre 1945 et 1955, c’est au contraire par un mélange d’annulations de dettes, d’inflation et de prélèvements exceptionnels sur le capital privé que l’Allemagne et la France ont pu rapidement se débarrasser d’une dette similaire. C’est ce qui leur a permis d’investir dans la croissance. Il faudrait faire de même aujourd’hui, en imposant à l’Allemagne une chambre parlementaire de la zone euro pour alléger les dettes avec toute la légitimité démocratique nécessaire. Faute de quoi le retard d’investissement et le décrochage de la productivité déjà observés en Italie finiront par s’étendre à la France et à toute la zone (il y a déjà des signes en ce sens).

C’est en se replongeant dans l’histoire que l’on sortira des blocages actuels, comme viennent aussi de le rappeler les auteurs de cette magnifique Histoire mondiale de la France (Seuil, 800 p., 29 euros), véritable antidote aux crispations identitaires hexagonales. De façon plus prosaïque et moins réjouissante, il faut aussi accepter de se plonger dans la primaire organisée par la gauche de gouvernement (appelons-la ainsi, puisqu’elle n’a pas réussi à organiser une primaire commune avec la gauche radicale, ce qui risque surtout de l’éloigner durablement du gouvernement).

Il est essentiel que cette primaire désigne un candidat qui s’engage dans une remise en cause profonde des règles européennes. Hamon et Montebourg semblent plus prêts de cette ligne-là que Valls ou Peillon, à condition toutefois qu’ils dépassent leurs postures sur le revenu universel et le " made in France ", et qu’ils formulent enfin des propositions précises pour remplacer le traité budgétaire de 2012 (à peine évoqué lors du premier débat télévisé, peut-être parce qu’ils l’ont tous voté il y a cinq ans, mais c’est bien ce qui rend d’autant plus urgent de clarifier les choses en présentant une alternative détaillée). Tout n’est pas perdu, mais il y a urgence si on veut éviter de placer le FN en position de force.

De Thomas Piketty

© Le Monde


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