L’offre Publique de Réflexion sur l’éducation populaire ouverte et soutenue par Marie-George BUFFET, alors Ministre de la Jeunesse et des Sports avait fait naître un immense espoir. Près de 500 groupes de réflexion s’étaient mis en place, rassemblant des milliers de personnes dans une démarche citoyenne novatrice. Leurs travaux avaient abouti à un rassemblement national et à un rapport d’étape riche en analyses et en propositions. Celles-ci n’ont pas eu l’avenir qu’elles méritaient. Or les évolutions actuelles de société, les contradictions, les échecs, les impasses même auxquels nous sommes confrontés, imposent l’urgente nécessité de remettre en chantier une réflexion collective dessinant les contours théoriques et pratiques d’une éducation populaire réhabilitée, rénovée, à la mesure des enjeux de notre temps.
Notre collectif s’est recréé à partir de 2004, par la réactivation de réseaux créés à l’époque. Mais notre histoire n’est pas celle d’un deuil ; c’est tout au contraire une volonté de relancer le combat, et un sentiment d’urgence, qui nous animent.
C’est à cette fin que nous nous sommes constitués en un Collectif national ouvert, extérieur à toute sphère d’influence politique directe mais préoccupé par la question de la rénovation des rapports sociaux politiques. Nous l’avons intitulé "Education populaire et transformation sociale" ; il est composé de militants de l’éducation populaire, d’élus, de chercheurs, de syndicalistes, d’enseignants, d’artistes... L’engagement que nous souhaitons partager avec vous prend racine dans des analyses de société, des convictions et des expériences que nous vous proposons de mettre en débat, en recherche et en perspectives concrètes.
I. UNE SOCIÉTÉ EN BOULEVERSEMENT ACCÉLÉRÉ
Nous vivons à l’heure présente la mise en place à l’échelle mondiale d’une société néo-libérale globalisée, tendant à livrer aux lois du marché et de la financiarisation spéculative l’ensemble des rapports sociaux à toutes les échelles, depuis l’intime (la sexualité, le corps...) jusqu’au planétaire. Ce processus instrumentalise largement les technologies de l’information et de la communication, et les activités culturelles sous toutes les formes, au service de la construction de nouveaux rapports hégémoniques d’une puissance inégalée.
Les sociétés capitalistes développées (Europe, Etats-Unis...) se sont construites entre autre sur un "compromis conflictuel", produit du rapport capital-travail et des équilibres géopolitiques de l’après-guerre, et de manière spécifique il était marqué par la séparation, mais aussi un agencement équilibré entre l’économique (la priorité à un capitalisme industriel à base national), le social (la redistribution partielle des richesses permettant le déploiement de vastes secteurs publics, de la protection sociale, et l’accès à la consommation) et le culturel (la diffusion des savoirs nécessaire à la reproduction des rapports sociaux). Ce compromis était viable tant que les fruits de la richesse étaient redistribués à minima sur l’ensemble des couches sociales et qu’un "ascenseur social" semblait fonctionner dans le sens d’une réduction possible des inégalités.
Aujourd’hui, ce compromis vole en éclats sous la pression de la mondialisation néo-libérale. Celle-ci impose massivement les logiques concurrentielles à l’ensemble des domaines, sociaux, éducatifs et culturels ; le social ne s’occupe plus de la répartition négociée de la richesse, mais du maintien en survie des exclus ; l’éducation et la culture, réduits à de simples activités de marché, sont plus que jamais mobilisés au service des discriminations sociales et des logiques de domination. Nous assistons à un bouleversement des rapports de travail et des rapports au travail (mise en cause du droit du travail, précarisation des salariés), à une aggravation et un redéploiement des inégalités, à une transformation en profondeur des rapports sociaux placée sous le signe d’une précarisation durable de larges fractions de la population. C’est le corollaire de la mise en concurrence généralisée des individus, des pays, des groupes, des territoires...
Ce processus ne touche pas que les pays capitalistes développés. Il touche sous des formes à chaque fois spécifiques tous les continents, générant par contre-coup et partout, un besoin d’alternatives qui sont à construire.
II. DE LA PRIVATISATION DES POLITIQUES PUBLIQUES À LA MISE EN DANGER DE LA DÉMOCRATIE
Dans un tel contexte, la forme et les contenus d’intervention de la puissance publique ont connu et connaissent des mutations essentielles.
Ainsi assiste-t-on à l’émergence potentielle d’une puissance publique mondiale qui pourrait donner corps à une nouvelle définition de l’intérêt général dans le cadre planétaire, et serait susceptible d’apporter des réponses coordonnées et démocratiquement élaborées aux grands problèmes environnementaux, sanitaires, nutritionnels... Mais les structures existantes sont la plupart du temps formatées, colonisées ou perverties par les intérêts néo-libéraux, qui les transforment en instruments d’hégémonie et de domination. Les Etats, principaux détenteurs historiques de la puissance publique, sont colonisés par l’ordre libéral, conduisant à une véritable privatisation des politiques publiques qui constitue le fil conducteur des "réformes" : en France, privatisations des entreprises publiques, réduction des services publics, démantèlement de la protection sociale et des retraites, se sont succédés à un rythme endiablé depuis trente ans au nom d’une "real-politique" dont on peut craindre qu’elle ne soit synonyme de recul sociétal sans fin.
Les politiques publiques de la culture, de la science et de l’éducation n’échappent pas à la pression des critères néo-libéraux de gestion de la société. La démocratisation des savoirs est en crise, l’école se voit de plus en plus assigner un rôle d’amplification des inégalités, au lieu de les combattre. La démocratisation de la culture est en panne et ne réussit qu’à mieux cultiver ceux qui en ont les moyens, renvoyant ainsi les milieux populaires à la consommation d’une sous culture de masse (télévisuelle notamment).
Le processus global de domination néo-libérale est vécu par ceux qui le subissent sur le double mode d’une "crise de l’action publique" et d’une crise du compromis sociétal. C’est le cas de nombre de professionnels et de militants de la culture, de l’éducation, du social et de bien d’autres domaines, qui se demandent comment sortir des contradictions voire des impasses qui grèvent leurs pratiques.
C’est aussi, et c’est dramatique, le cas de la majorité des citoyens qui adoptent un comportement de défiance à l’égard du politique, au moment où à la fois l’accumulation des risques et l’augmentation des potentiels techno-scientifiques exigerait un rebond démocratique sans précédent.
A partir de là, on comprend mieux pourquoi la démocratie représentative se porte si mal. Si son action est à ce point inefficace à l’égard des problèmes fondamentaux et des attentes sociales, à quoi bon élire des représentants impuissants, à droite comme à gauche ? Que le marché s’en charge ! (Cela tombe bien puisque le privé est partout prêt à annexer l’espace public). Ou pire encore, pourquoi ne pas sacrifier aux fausses chimères politiques xénophobes, racistes et discriminatoires ? La barbarie n’est pas loin...
III. L’ÉDUCATION POPULAIRE : UNE CHANCE POUR LE CHANGEMENT SOCIAL ET POUR LA DÉMOCRATIE... ET VICE VERSA
Pourtant, malgré et peut-être à cause de son intensité, l’offensive néo-libérale a cessé d’engendrer la résignation massive qu’elle attend et dont elle a besoin pour réussir. Un peu partout dans la société, des prises de conscience s’opèrent, des résistances s’organisent, des pratiques alternatives s’élaborent, des luttes se mènent et se gagnent. . Leur créativité, leur diversité et leur efficience doivent s’apprécier à leur juste valeur. La société ne bouge pas que sous les coups de boutoir des exigences du marché global. Aux stratégies de changement social à visée adaptative des gestionnaires de "l’état des choses existant" s’oppose de plus en plus fermement des "pratiques de transformation sociale" innovantes ; citons pour mémoire et parce qu’elles sont au coeur des préoccupations du collectif :
Les tentatives pour construire un nouveau rapport au politique, dépassant et renouvelant la démocratie représentative. A la fin du politique où nous conduit le néo-libéralisme, et à la crise de la démocratie représentative qui en résulte, elles tentent d’opposer un nouveau projet démocratique construit sur les pratiques d’intervention citoyenne, concernant l’ensemble du spectre de vie sociale du local au global ;
Celles qui visent à redéfinir les rapports sociaux de production culturels et artistiques, et rompant avec le préjugé selon lequel la culture serait l’apanage exclusif des "gens de culture" ;
Celles encore qui tentent de dépasser le simple projet d’une éducation du peuple ou pour le peuple, pour construire un projet d’éducation par le peuple.
Ces dernières expériences nous placent face à une question : à la marchandisation de la culture et de l’éducation, mais aussi à la vision condescendante d’une culture pour le peuple, et aux violences symboliques qui en résultent, ne faut-il pas répondre par un projet d’émancipation culturelle et éducative plaçant au coeur de sa démarche la production, la co-production et la valorisation démocratiques des pratiques culturelles et éducatives.
Nous pensons que l’éducation populaire, comme projet social, comme mouvement porteur d’une histoire, et comme corpus de structures et de pratiques à visée émancipatrices, a une place à prendre dans cet effort. Elle ne peut pas et ne doit pas éluder la perspective de sa propre implication sur le terrain. C’est la clé de sa renaissance tant attendue.
Cette renaissance doit être une reconstruction collective ouverte à tous ceux qui sont convaincus que la transformation sociale est à l’ordre du jour ; elle doit être conduite sous la forme d’un projet de renouveau démocratique, à partir d’une lecture collective de l’état du monde, de ses contradictions et de ses potentialités. L’essentiel des concepts sont à reforger. Il en va ainsi de la notion de peuple, et par voie de conséquence de celle de "populaire", que des pratiques politiques policières ont disqualifié ; il en va tout autant de la notion de politique, reléguée au rang de succursale du Marché par l’idéologie dominante ; on pourrait encore évoquer la notion de démocratie, ou encore celle d’éducation, de culture... et bien d’autres. Ce travail sur les mots doit jeter les bases d’une nouvelle inter-compréhension, d’un langage nouveau, celui d’une éducation populaire rénovée. N’est-ce pas aussi celui de la transformation sociale... ?
Mais l’éducation populaire n’est pas que discours. Elle est d’abord praxis, au sens de corpus ouvert de pratiques orientées vers une fin : l’émancipation individuelle et collective. Là encore, l’oeuvre de reconstruction collective est à l’ordre du jour, au travers d’une confrontation des expériences de toute nature. Il est intéressant et urgent de ce point de vue d’interroger les pratiques des collectivités publiques des partis, des syndicats, des associations, des artistes... comme vecteurs d"’un projet d’éducation populaire. Nous pensons que ce travail de capitalisation, de mutualisation et de mise en perspective est vital, non seulement du point de vue procédural (développement du patrimoine méthodologique collectif des pratiques d’intervention citoyenne) mais aussi pour l’émergence d’une vision politique transversale, interdisciplinaire, reliant ensemble les divers terrains d’expérimentation sociale.
Notre conviction profonde est qu’il faut renforcer l’éducation populaire en donnant à ces termes un sens large inclusif, hors de tout corporatisme ou esprit de chapelle. L’éducation populaire n’est ni une institution, ni un label, mais une praxis d’émancipation individuelle et collective, reposant sur un projet démocratiquement élaboré.
Notre souhait est, au travers de l’activité du collectif "Education populaire et transformation sociale", de contribuer à la bonne fin de ce chantier et ainsi de contribuer à remettre les citoyens et le peuple au centre des délibérations et de l’action publique.
Nombreux sont ceux qui se reconnaîtront dans ce projet. Beaucoup de militants et professionnels des mouvements d’éducation populaire, de l’action sociale, culturelle et éducative, de créateurs, d’élus, de citoyens, sont désireux de faire vivre une réelle démocratie d’intervention et de délibération citoyennes sur les affaires de la Cité ; ils multiplient les expériences, les initiatives. Ils ont leur place dans notre collectif, et sont les bienvenus.