LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL EST-ELLE UNE FATALITE ?
Nathalie CLAR
mardi 1er mars 2011

L’article ("Sortir de la souffrance au travail") de Christophe Dejours, psychanalyste, publié par le journal Le Monde du 21/02/2011, confirme que nous nous engageons dans un mouvement de prise de conscience de plus en plus important des souffrances causées par les « nouvelles » méthodes de « gestion » du travail et des travailleurs. La médiatisation des réflexions des chercheurs, intervenants, acteurs du monde du travail…est un pas important pour montrer que des choses sont possibles, qu’il n’y a pas de fatalité.

Mais ce n’est pas suffisant. En effet si l’objectif est de « sortir de la souffrance au travail », de mettre en perspective les négociations permanentes au travail entre « coordination et coopération » pour construire, reconstruire des règles communes de travail, un vivre ensemble, un monde commun.., il est important, dès à présent, de nous doter nous-mêmes des moyens de co-opérer dans le sens d’un objectif commun. Qu’est-ce à dire ?

Christophe Dejours travaille depuis des décennies maintenant sur les questions de souffrance au travail, mais est-il le seul à poser la question des rapports entre santé et travail ? Des philosophes, des ergonomes, des médecins, des sociologues, des économistes, des psychologues, des syndicalistes, des travailleurs…. travaillent également depuis longtemps sur ces questions, et il semble qu’aujourd’hui il devient urgent que toutes ces approches se mettent « réellement » en relation afin de construire une « authentique » force alternative commune. Nous nous devons de construire une coopération multidisciplinaire pour lutter pour un « travail en santé », pour lutter contre tout ceux qui portent atteinte à la santé du travail et des travailleurs. Le fil conducteur de toutes ces approches pourrait être effectivement : « la reconquête des rapports entre le travail et la vie ».

A la lecture de ce texte qui me semble très important et dont je partage les orientations, deux points me semblent cependant à approfondir,

1- C. Dejours parle de « science du travail ». Or dans quelle mesure cette expression n‘est-elle pas à re-questionner ? Les « lumières » de l’ingénieur, du prescripteur, du concepteur, du gestionnaire sont-elles suffisantes pour penser le travail ? Nous savons que non. Mais également, il faut se demander si les « lumières » de l’analyste, du psychologue, de l’ergonome, du médecin, du philosophe, du sociologue… sont suffisantes ? Toute la difficulté n’est-elle pas pour nous de réussir à construire des espaces pour des débats partagés et constructifs sur les questions relatives au travail entre « spécialistes, experts dans des « disciplines » » et « spécialistes experts dans leur activité de travail » ? Aussi, je pense qu’il peut être un peu excessif de parler de cette manière de "science du travail".

2- Le deuxième point semble être un détail mais, comme me le disait Jacques Duraffourg, "le diable se cache dans les détails". Selon C. Dejours (qui est loin d’être le diable !) ne nous engageons nous pas « dans un retournement ruineux du rapport humain au travail contre la vie dont il est pourtant facile de montrer que cette dernière est indissociable du besoin, du désir et de la volonté de s’impliquer individuellement et collectivement dans le travail ? »

Ce qui me gêne, c’est le terme "facile". Mais facile pour qui ? Il me semble que rien n’est plus préjudiciable à la « réflexion sur le travail » que l’emploi de cet adjectif « facile » ! Je crois, au contraire, que la relation entre le travail et la vie est peut-être la chose la plus difficile à faire admettre et que cela passe par un long travail de lutte contre des préjugés tels que « travail simple, travail d’exécution, etc… ».

Ce ne sera « facile » que si nous organisons une coopération « pour, justement, la reconquête des rapports entre le travail et la vie » ; ce qui ne semble pas si facile que ça ! Outre ces différentes observations il est indéniable que les réflexions de C. Dejours s’inscrivent dans notre objectif commun de construction de la santé au travail. Cependant, l’absence de référence aux autres recherches et réflexions en cours, dans cet article du Monde, donc à large diffusion, montre qu’il nous reste, encore, à construire nos liens, indispensables pour notre objectif, de co-opération.

Ce n’est rien qu’une réflexion, en espérant que nous réussirons dans notre aventure commune !